CLASSIFICATION
à la mort. Ce sont ces lésions toujours initialement produites, d’après nos connaissances actuelles, par une seule et même espèce de microbes, pouvant manifester leur action sur n’importe quel organe, qui font rentrer l’étude des septicémies dans le cadre des maladies caractérisées par ce fait qu’une seule espèce bactérienne peut déterminer une même évolution symptomatologique sur des points multiples et divers.
Le mot de septicémie, introduit par le professeur Piorry dans la terminologie médicale, comprend donc une amplitude extrême, puisque d’une part il devrait désigner l'action désorganisatrice d’un microbe spécial, et d’autre part l’action délétère de toutes les substances toxiques, qui sont le résidu de la vie microbienne sous toutes ses formes. Une telle conception n’irait à rien moins qu’à embrasser la pathologie tout entière sous une seule et même dénomination; elle nous conduirait à sortir violemment du langage universellement adopté et créerait la confusion au lieu d’appeler la clarté. Nous devons donc réduire l’étude de la septicémie à des limites qui, pour être plus modestes, ne laisseront pas que d'être encore considérables. En premier lieu, nous admettons une septicémie qui est la conséquence de l’implantation sur l’économie du vibrion septique de M. Pasteur. En second lieu, la septicémie causée par l’absorption des ptomaïnes, que celles-ci proviennent d’une évolution bactérienne ou d’une désorganisation de la matière vivante, et encore devons-nous immédiatement vous dire que cette dernière classe, se trouvant liée seulement par des rapports éloignés au sujet de nos entretiens, sera de notre part l’objet d’une étude beaucoup plus superficielle; du reste, l’étude anatomopathologique des empoisonnements par les ptomaïnes est encore à faire complètement. J’aurai enfin, en terminant, quelques mots à vous dire sur ce que l’on a
DES SEPTICÉMIES
appelé les septicémies expérimentales, c’est-à-dire sur les lésions produites sur certains organismes par des microbes qui vivent impunément commensaux de certaines espèces animales, et nous verrons une fois de plus surgir l'importance capitale des questions de terrain et de milieu, questions qui dominent de si haut l’étude de la bactériologie.
Je dois commencer par vous faire connaître le microbe spécial producteur des septicémies qui forment notre première classe, à vous indiquer sa forme et ses propriétés physiologiques.
Le vibrion septicémique, bacille de l’oedème malin, bacillus septicus , semble avoir été connu, du moins quant à ses effets, par MM. Coze et Feltz. Mais c’est à M. Pasteur que l’on doit de l’avoir réellement découvert, décrit et cultivé. C’est dans les couches superficielles du sol qu’il a été vu pour la première fois, et, plus tard, notre illustre maître l’a retrouvé dans l’eau et dans les poussières murales des hôpitaux et des vieilles maisons. Ne croyez pas cependant qu’il se trouve toujours dans toutes les parcelles du sol. Voici un lapin parfaitement bien portant et alerte, comme vous le voyez. Cependant il a reçu dix ou douze injections d’eau ayant servi à léviger de la terre, et notez que celle qui a servi à nos expériences provient d’un endroit voisin du laboratoire, et qu’à cette place on jette les eaux qui ont servi au nettoyage des tables de dissection. Malgré cela, notre lapin ne s’en porte pas plus mal. Le vibrion septique est un bacille qui mesure normalement de 3 à 4 u. de longueur sur 1 ^ de largeur. Mais ces mesures sont absolument relatives. De tous les micro-organismes, le vibrion septique est celui qui peut acquérir les dimensions les plus variables, et ses variations en longueur et en épaisseur sont si considérables et parfois si exorbitantes, qu’on croirait sans peine avoir sous les yeux
VIBRION SEPTIQUE
des espèces absolument différentes, si l’on n’en était prévenu. Pour peu que le milieu dans lequel il vit lui plaise et lui convienne, il acquiert facilement une longueur décuple de celle que je viens de signaler, et souvent plus considérable encore. Il n’est pas tout d’une pièce, et on voit sur sa continuité des stries transversales, inégalement réparties, qui semblent le diviser en autant d’articles. Court, il se compose de deux ou trois nœuds; long, il en présente un nombre souvent dix ou douze fois plus considérable. Les deux extrémités ne présentent aucune différence avec les articles soudés, et elles ont l’aspect d’une cassure analogue à celle d'un tænia rompu au point de jonction de deux strobiles. Ce microbe est mobile et ses mouvements sont d’autant plus énergiques que ses dimensions sont moindres. Quand le microbe n’est composé que de deux ou trois articles, il se meut dans le sens de la latéralité transversale, chaque extrémité se portant alternativement de gauche à droite, et réciproquement. Quand ses dimensions sont plus considérables, son mouvement devient flexueux, et, quand on le considère dans le sang, au milieu des hématies, on dirait, suivant la pittoresque expression du professeur Duclaux, un serpent qui rampe au milieu de feuilles mortes. Les articles qui le composent, surtout quand ils sont peu nombreux, présentent assez souvent des spores ovoïdes à reflets azurés. Ces spores se forment tantôt au milieu et donnent à l’ensemble un aspect losangique, tantôt à une extrémité, ce qui le fait ressembler à une massue. C’est dans le sang, et surtout dans la sérosité roussâtre que l’on trouve au milieu des tissus affectés d’œdème malin, que se rencontre abondamment le vibrion septique.
Ce bacille est le type des anaérobies ; le contact de l’oxygène ralentit d’abord ces mouvements et ne tarde pas à le tuer. C’est à cette particularité, à cet anaérobisme,
DES SEPTICÉMIES
que sont dus les succès des chirurgiens qui ont laissé les plaies à découvert ; la suppuration y est abondante, mais la septicémie exceptionnelle, vous savez maintenant pourquoi. Les cultures de ce vibrion doivent donc être faites, soit en les protégeant du contact de l’air, soit dans l’acide carbonique ou l’azote. Quant aux spores, le contact prolongé de l’oxygène ne les empêche pas de germer ultérieurement. M. Pasteur a cultivé le vibrion septique dans des bouillons chauffés à la température du corps; il a remarqué que la nutrition du microbe s’accompagnait toujours d’un dégagement d’hydrogène et d’acide carbonique. On le cultive aussi au centre d’une masse gélatineuse, en ayant la précaution de solidifier le pertuis par lequel on l’a introduit. Comme la gélatine, la gélose, l’agar-agar, le sérum solidifié, peuvent lui servir de terrain de culture, mais, comme elle aussi, ils sont promptement liquéfiés. Au sein de ces milieux solides, les colonies ne deviennent jamais bien importantes quant au volume, parce que les gaz dégagés par l’évolution vitale du microbe, se trouvant emprisonnés, stérilisent promptement le milieu. Avec de grandes précautions et une technique minutieuse, Gaffky a réussi à le cultiver sur des tranches de pommes de terre à l’abri de l’air. Qu’ils proviennent de culture ou qu’ils soient recueillis dans le sang, ces bacilles absorbent facilement les couleurs d’aniline, mais la décoloration est facilement obtenue par la solution iodo-iodurée de Gram.
Les animaux auxquels on injecte le produit de ces cultures en ressentent diversement la terrible action. D’après MM. Arloing et Chauveau, les veaux en seraient peu incommodés, tandis que les herbivores adultes, moutons, lapins, cobayes, etc. , mourraientpromptement. Nous étudierons tout à l’heure ses effets sur l’homme. Sur les animaux, on observe une voussure plus ou moins considérable au point d’inoculation; quelquefois
INOCULATIONS
elle constitue une véritable tumeur gazeuse, crépitante sous le doigt et s’étendant fort loin. De plus, le tissu cellulaire et les espaces intermusculaires sont comme insufflés et remplis par une sérosité couleur de rouille, dans laquelle se voient des gouttelettes dégraissé émulsionnée. Suivant son énergie plus ou moins grande, l’animal en expérience résiste davantage ou meurt plus promptement, mais la mort a toujours lieu avec tous les symptômes d’un véritable empoisonnement, analogue à ceux que l’on provoque en injectant des alcaloïdes sous la peau. C’est qu’en effet la mort n’est pas la conséquence directe et immédiate de la présence du microbe. On a renouvelé pour lui l’expérience dont je vous parlais et qui a été faite pour le microbe du choléra des poules. Un liquide, riche en vibrions septiques, a été soigneusement filtré sur porcelaine, de manière que tous les microbes soient retenus par le filtre, et, de fait, le liquide en était absolument dépourvu. Cependant les cobayes auxquels on injectait ce liquide mouraient toujours avec les symptômes de la septicémie la plus manifeste; ce qui est. la preuve irréfragable que la mort est déterminée seulement par les ptomaïnes sécrétées par le vibrion septique, qui ne saurait dès lors être incriminé qu’en vertu du vieil adage scolastique : Quod est causa causæ est causa causati. Les animaux nourris d’aliments arrosés avec des liquides riches en bactéries septiques n’en sont nullement incommodés, soit que l’épithélium intestinal constitue une suffisante barrière à leur pénétration, soit que le suc gastrique tue les vibrions. MM. Roux et Chamberland ont découvert une méthode qui permet de conférer l’immunité aux animaux domestiques ; pour cela, ils leur pratiquent fréquemment, à six ou huit jours d’intervalle, des injections avec des liquides de culture dans lesquels tous les vibrions ont été tués par une ébullition suffisante, de telle
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sorte qu’ils n’inoculent ainsi que les produits de désassimilation de la vie bactérienne. Dans ces conditions-là, et en débutant par des doses minimes que l’on augmente progressivement d’inoculation à inoculation, ces deux savants sont parvenus à conférer aux 'animaux une immunité absolue aux inoculations ultérieures des liquides les plus virulents, promptement mortels pour les animaux qui n’ont pas suivi ces pratiques préalables.
Avant d’aborder l’étude des lésions qui sont produites par la présence sur un point de l’organisme humain du vibrion septique, je crois devoir vous faire remarquer l’analogie curieuse qui existe entre ce bacille et celui qui détermine chez les bovidés la maladie connue sous le nom de charbon symptomatique. Le microbe qui en est l’unique facteur est le bacille de Chauveau ; celui-ci ne présente jamais une longueur aussi considérable que celle du vibrion septique; deux ou au plus trois articles le constituent d’ordinaire ; les articles sporulent de la même façon et sont doués de mouvements identiques. Comme le vibrion septique, ils sont rigoureusement anaérobies et leur méthode de culture est la môme. Sur les animaux, leur action est identique: au point d’inoculation, tumeur plus ou moins volumineuse, irrégulière, crépitante, gazeuse, le tissu cellulaire sous-cutané est également infiltré par des gaz ainsi que les espaces intermusculaires. Incisée, la tumeur est noirâtre, remplie de bulles gazeuses et contient une sérosité couleur de rouille, analogue à celle de l’oedème malin, produit par le vibrion septique. De plus, les liquides soigneusement filtrés sont encore toxiques, ce qui prouve que cette bactérie agit aussi par les ptomaïnes qu’elle excrète. Les diverses espèces animales en sont diversement influencées ; les veaux sont indemnes comme pour le vibrion septique. D’autres espèces animales, et surtout celles qui sont
ACTION DU MICROBE
le plus sensibles à l’action du vibrion de Pasteur, meurent rapidement. Enfin, dernier fait qui démontre un lien de parenté entre les deux microbes, c'est que les cobayes vaccinés contre le charbon symptomatique, par le procédé de MM. Roux et Chamberlain!, que je viens de vous indiquer, sont aussi réfractaires, du fait de cette vaccination, à toutes les inoculations faites avec le vibrion de la septicémie.
Voilà donc le vibrion septique introduit dans les tissus et pouvant évoluer dans un milieu préparé par un traumatisme antérieur. Comment va-t-il se comporter et quels sont les phénomènes qui vont se dérouler? Rappelons-nous ce que nous savons de ses propriétés physiologiques et de la manière dont vivent les microbes qui possèdent les mômes propriétés. Le bacille septique est anaérobie, par conséquent il est forcé de prendre l'oxygène qui lui est indispensable pour vivre dans les tissus où il se trouve. Mais, comme le gaz est là à l’état de combinaison définie, il décomposera les corps dans la combinaison moléculaire desquels entre l’oxygène, il absorbera de ce gaz ce qui lui est utile; le reste se comportera comme il a coutume, avec les autres corps également mis en liberté par l’activité nutritive du microbe. En un mot, le vibrion septique sera un véritable ferment qui, au lieu de décomposer la matière sucrée contenue dans un moût, décomposera les tissus pour les besoins de son existence. Et, de même que dans la fermentation l’excédent d’oxygène mis en liberté et non utilisé par la levure se répand après s’être combiné avec les molécules de carbone aussi délivrées de leur combinaison, sous la forme d’acide carbonique, de même l’action vitale du bacille septique dégagera un excès d’oxygène qui, s’unissant au carbone, donnera lieu aussi à une production d’acide carbonique. L’hydrogène qui entrait pour une certaine partie dans la constitution
CABADK
DES SEPTICEMIES
moléculaire des tissus se dégagera aussi. Comme première conséquence, nous devons donc observer un état emphysémateux de toutes les parties qui environnent la nouvelle colonie. Le dégagement continu de ces gaz finit par leur donner une tension telle, qu'ils forcent les obstacles, pénètrent et s’infiltrent dans le tissu cellulaire, et même dans la cavité cylindrique des vaisseaux sanguins, pouvant ainsi remonter vers le cœur et déterminer la mort foudroyante. Telle est, d’une manière générale, le tableau de cet état, qui a été désigné sous les noms de septicémie aiguë, d’œdème malin, de gangrène gazeuse, et qui n’est autre chose que l’ensemble des modifications que subit une partie sur laquelle on dépose un ferment spécial qui a la propriété de s’emparer de l’oxygène, alors qu’il est immobilisé dans une combinaison déterminée.
Quand l’évolution microbienne se passe en un point situé à une faible distance de la peau, celle-ci en est altérée dans sa vitalité, et il se produit une surabondance de pigment, qui lui donne un aspect spécial, d'où le nom d’érysipèle bronzé donné à cette forme de septicémie. Si cette peau est incisée, des bulles gazeuses s’échappent par les lèvres de la plaie, et il s’écoule un liquide roussâtre dans lequel baignent tous les éléments de l’organe en voie de décomposition. Ce liquide contient : 1° de nombreux leucocytes fortement granuleux; 2° de très abondantes granulations graisseuses et amorphes; 3° de nombreuses variétés d’éléments en voie de régression, au milieu desquels se rencontrent les éléments élastiques du derme qui demeurent intacts pendant fort longtemps; 4° des globules rouges altérés, déformés, rapetissés, et des cristaux d’hëmatoïdine ; 5° des vibrions septiques, fort abondants, que l’on trouve côte à côte avec un nombre variable d’autres bactéries. Les muscles sont pâles, décolorés, analogues
ACTION DU MICROBE
à une macération anatomique ; les faisceaux de fibres sont le plus souvent séparés par des bulles gazeuses. Examinées au microscope, leurs stries sont pâlies et les espaces qu’elles délimitent sont plus translucides. Enfin, à un degré plus avancé, si le malade n’a pas succombé du fait de l’absorption des ptomaïnes, la partie du corps qui est le théâtre de cette évolution s’écroule peu à peu vers un putrilage infect, où on a peine à reconnaître les éléments normaux constitutifs. Règle générale : les gaz progressent toujours vers les points où la résistance est moindre, où le tissu cellulaire est plus lâche, où l’adhérence est moins intime. C’est ainsi que les gaines vasculaires sont envahies, jusqu’à une assez grande hauteur, et que le vaisseau se trouve en quelque sorte disséqué jusqu’à un point parfois assez éloigné du centre morbide. C’est probablement par cette voie que les vibrions gagneraient de proche en proche, si l’organisme pouvait assister ainsi, d’une façon impassible, à cette destruction partielle et si le foyer de destruction n’était pas en même temps une officine où s’élaborent les poisons les plus redoutables dont l’absorption vient toujours terminer la scène pathologique.
De nos jours, grâce aux progrès accomplis en chirurgie et aux méthodes rigoureusement antiseptiques, les accidents de la septicémie gangreneuse aiguë sont rares. Mais pendant fort longtemps ils se sont montrés meurtriers et fréquents, démentant par leur apparition les théories ingénieuses mises en avant pour éclairer leur étiologie. C’est qu’en effet leur nature est toujours la même, et toujours, hormis la présence du microbe, aucun autre facteur ne saurait être incriminé. Somme toute, le vibrion septique agit dans ces conditions comme on peut le voir agir partout où on le met au contact de la matière organisée. C’est par un besoin de sa nutrition, et non pas par un autre mode, qu’il donne
DES SEPTICÉMIES
lieu à cette série de phénomènes. Si on prend sur un même animal deux morceaux de chair musculaire égaux en poids et qu’on les place au voisinage l’un de l’autre dans un même milieu, que dans ces conditions on injecte, à l’aide d’une seringue de Pravaz à longue aiguille, le produit d’une culture de vibrion septique dans un fragment, au bout d’un temps relativement court le fragment où l’injection aura été pratiquée sera converti en une bouillie putrilagineuse infecte, tandis que son voisin montrera seulement les altérations ordinaire du faisandage des viandes.
Il est cependant une condition qui influe singulièrement sur le développement de la colonie bactérienne, condition que, grâce à l’expérience que je viens d'indiquer, on a pu parfaitement mettre en lumière : je veux parler de la température. De tout temps, les chirurgiens avaient remarqué que la production de l’œdème malin coïncidait le plus souvent avec une élévation de la température ambiante ; de fait, l’évolution est singulièrement retardée par l’application d’un froid intense. Non que le vibrion soit tué par un refroidissement même extrême ; adulte, il résiste à de très basses températures longtemps prolongées, et ses spores résisteraient à des abaissements thermométriques encore plus considérables, mais il est de fait qu’à une température inférieure à 10 degrés il se développe fort peu et fort mal. C’est là probablement le secret des succès obtenus par la réfrigération des plaies. On ne tuait pas le microbe, mais, arrêtant sa prolifération, on gagnait du temps; parfois, dans l’intervalle, la plaie marchait vers la cicatrisation, le terrain se modifiait et devenait réfractaire à 1’évolution du micro-organisme. C’est probablement ainsi qu’agissaient les affusions froides continues qui, dans certaines plaies mâchées et conluses, donnaient souvent des résultats inespérés. Le vibrion septique