‹ Leçons sur les maladies microbiennesChapitre 66 sur 207 · ACTION DES PTOMAÏNES · texte numérisé non relu

ACTION DES PTOMAÏNES

n’est pas du reste le seul microbe pour lequel il en soit ainsi; tous ceux qui concourent à la putréfaction sont dans ce cas, et toute fermentation, de quelque nature qu’elle soit, a besoin, pour s’établir et pour se continuer dans des conditions normales, d’une certaine température en dehors de laquelle le processus de décomposition de la matière fermentescible est, sinon impossible, du moins fort lent et fort imparfait.

Nous avons vu que le vibrion septique exerce son influence nocive et par la destruction des tissus et par les ptomaïnes qu’il sécrète. Dans quelques circonstances, c’est seulement par les ptomaïnes qu’il agit. Associé avec les divers microbes de la suppuration , il ajoute dans une certaine mesure son pouvoir destructif à celui des micro-organismes pyogènes, mais en plus il infecte réconomie par les ptomaïnes qu’il dégage, et ou voit succomber les malades à des accidents ultimes de septicémie sans qu’à l’autopsie on trouve de ces destructions analogues à celles dont je viens de vous entretenir. Dans ce cas, il est évident qu’il a contribué au dénouement par la production d’un poison que les symptômes révèlent et mettent hors de doute. Ce sont les cas de ce genre, cas mixtes en quelque sorte, qui ont contribué à maintenir obscure la question de la septicémie, d’autant mieux que le micrococcus pyogènes aurcus donne lieu, lui aussi, à une ptomaïne que Brieger a isolée et qu’il a trouvée analogue, dans ses eifets, à l’action des composés ammoniacaux, et que la part afférente à chacune de ces actions toxiques ne peut être facilement différenciée dans cet ensemble complexe qui constitue la maladie dénommée par plusieurs auteurs la septico-pyohémie. Nous n’avons pas du reste à insister longuement sur ces faits, qui constituent en quelque sorte une toxicologie biologique et qui, par conséquent, sortent du cadre que nous nous sommes tracé dans ces entretiens.

DES SEPTICEMIES

Comme je vous le disais en commençant, une étude complète de la septicémie devrait comprendre les cas où l’infection du sang est causée par les ptomaïnes provenant de l'activité vitale d’une colonie microbienne quelconque située sur un point quelconque de l’organisme. Nous ne comprenons pas ainsi le mot de septicémie, et je vous en ai donné la raison, il faudrait passer successivement en revue toutes les maladies d’origine microbienne et déflorer ainsi chacun des sujets que nous avons à traiter avant de commencer leur étude. Nous renvoyons donc tous ces cas aux conférences que nous ferons ultérieurement sur chaque maladie parasitaire.

Cependant, il nous reste à étudier une classe assez nombreuse de septicémies qui reconnaissent pour facteur l’absorption d’une certaine quantité de matière animale en voie de régression cadavérique, ce terme pouvant n’êfcre que l’expression d’une mort partielle. Ces septicémies peuvent donc provenir, soit d’une autoinfection, comme il arrive quand le produit d’un sphacèle plus ou moins étendu est résorbé et entraîne la mort par septicémie, soit d’une inoculation directe de matériaux plus ou moins putréfiés, comme par exemple les piqûres anatomiques ou les septicémies qui sont la conséquence d’un contact entre le derme excorié et des matières animales en décomposition. Dans ces deux cas, du reste parfaitement analogues, au point de vue de la réaction symptomatique, comme au point de vue du résultat, nous pouvons déjà affirmer que les désordres et la mort, sont le fait et d’un microbe et de ptomaïnes plus ou moins toxiques dégagées par lui; ou encore par cet autre microbe que nous avons appris à considérer comme son égal par l’élément anatomique, privé de vie. Le professeur Toussaint est le premier qui ait proclamé cette vérité : pas de virulence sans microbe. Proposition parfaitement exacte en lui donnant l’extcn-

PTOM AINES CADAVÉRIQUES

sion et la portée que je viens de vous indiquer. 11 y aurait donc à séparer nettement dans les cas de septicémie l’action distincte des deux facteurs pathogènes, le microbe, d’une part, et le poison ptomaïque, de l’autre. Une telle étude n’est pas faite, et ne le sera probablement pas de longtemps, attendu que l’action nocive des poisons se manifeste par des symptômes qui dominent de beaucoup la scène pathologique et qui, dans la plupart des cas qui nous occupent, déterminent la mort d’une façon tellement prompte qu’ils ne laissent pas aux bactéries le temps de se développer.

J’ai eu occasion de vous dire quelques mots des ptornaïnes ; vous savez que ces substances, parfaitement isolées aujourd'hui, sont de véritables alcaloïdes, tellement analogues aux alcaloïdes végétaux qu’ils portent le même nom et produisent les mêmes effets. 11 existe donc des poisons provenant de la régression cadavérique qui peuvent présenter une puissance toxique égale ou supérieure à celle de l’atropine, de l’aconiline, de laduboisine, etc. Quelques-uns de ces poisons isolés et injectés à des animaux ont donné naissance à des phénomènes variés, dont lès principaux et les plus marquants sont les suivants : irrégularité pupillaire, rétrécissement ou dilatation suivant l’espèce de ptomaïne, hyperémies, vomissements, somnolence, stupeur, coma, convulsions et enûn la mort. Bien entendu, certains de ces phénomènes prédominent suivant qu’on expérimente sur telle ou telle espece de ptomaïne; ils varient, quant à leur intensité, suivant la dose de substance toxique employée. Il serait aussi inutile que long et fastidieux que je vous fasse rénumération de chacune de ces ptomaïnes, avec la relation des expériences qui établissent leur plus ou moins grande toxicité. Jusqu’à ce jour, on en a isolé environ vingt, et chacune d’elles, combinée avec des acides divers, donne lieu à une multitude de composés cliimi-

DES SEPTICEMIES

ques. Ce que vous en savez suffit parfaitement pour comprendre et leur pouvoir délétère et la promptitude singulière avec laquelle elles manifestent parfois leur présence, alors même qu’elles sont introduites en quantité extrêmement faible.

Quelque importance que puissent présenter ces nouvelles recherches (et nul doute que dans un certain temps elles n’arrivent à nous donner la clef de bien des phénomènes encore inexpliqués), pour le moment il règne encore une grande obscurité sur le mode d’action de ces substances, sur leur production, sur leurs effets, sur leur puissance réellement incroyable. 11 est d’observation que c’est, peu de temps après la mort qu’on trouve sur certains cadavres la plus grande toxicité, c’est ainsi qu'il est bien plus dangereux de se piquer en faisant une autopsie qu’en disséquant un sujet en état de putréfaction avancée. De même dans les expériences faites en injectant sous la peau du sang aux différentes phases de sa putréfaction, on a pu constater que du sang de bœuf complètement putréfié et exhalant une odeur infecte était beaucoup moins toxique que du sang provenant d’un chat étranglé quelques heures auparavant. En d’autres termes, la putréfaction tue la virulence. Da~ vaine, qui a cherché beaucoup dans cette voie, est arrivé à des résultats très curieux et encore complètement inexplicables dans l’état de nos connaissances actuelles. La virulence, la toxicité des substances qui sont le résultat de la putréfaction, s’accroît et s’exalte, à mesure qu’on procède à des inoculations en série; c’est-à-dire qu’on tue un animal en lui injectant sous la peau du sang putréfié, le sang du premier est porté sur un second, le sang de celui-ci à un troisième, et ainsi de suite en série successive. Eh bien ! dans ces conditions-là, Davaine a démontré que la quantité de sang à injecter pour produire la septicémie allait diminuant à mesure que les

SEPTICÉMIE EXPÉRIMENTALE

inoculations devenaient plus fréquentes. Ainsi Davaine tue des cobayes et des lapins en leur injectant sous la peau une goutte de sang putréfié à l’air libre, et, en procédant comme je viens de le dire, il trouve qu’à sa vingttroisième expérience le sang septicémique provoque promptement la mort des mêmes animaux à la dose infinitésimale de un trillionième de goutte, et la mort est plus rapide qu’avec les doses relativement énormes des premières inoculations de la série. Donc, le virus septique augmente d’activité par des inoculations successives. Comment expliquer la mort dans ces faits si remarquables? Est-ce parl’.iction d’un poison? Est-ce par l’action d’un microbe? Yulpian, qui a repris ces expériences et qui les a confirmées, a démontré qu’on retrouvait des microbes dans une goutte où le sang septicémique n’entrait que pour un billionième. Si l’action est due à un poison, voyez quelle quantité absolument impondérable est fournie par le trillionième de 0.05. De plus, Davaine et Yulpian ont montré que la virulence du sang septicémique était d’autant plus grande que le sang était pris à un moment plus voisin de la mort; très virulent lorsque le cadavre est encore cbaud, il devient absolument inerte après le vingtième jour. Si l'action a lieu par un microbe, comment expliquer qu’un seul individu occasionne aussi promptement la mort? Donc, quelque intéressantes que soient ces expériences, elles n’éclaircissent guère les phénomènes de la septicémie. La question demeure encore obscure et appelle de nouvelles recherches.

Il me reste enfin à vous parler de certains faits expérimentaux, faits inexplicables aussi dans leur essence et dans leur mécanisme, mais qui sont absolument constants. Il est des espèces de microbes qui vivent normalement chez certains animaux sans que leur présence détermine jamais le moindre accident et qui, inoculées à

DU CANCER

d’autres animaux, les font périr avec tous les symptômes de la septicémie la plus manifeste. C’est ainsi que les microbes qui normalement se trouvent dans la salive humaine tuent les lapins et les rendent septicémiques ; il en est ainsi pour certains autres microbes qui normalement habitent notre intestin sans le moindre inconvénient pour nous. Mais ici apparaît une question que je vous ai signalée maintes fois comme étant primordiale et étant la pierre angulaire de toute la bactériologie; je veux parler de la question du terrain, question dont les termes sont encore bien loin d’être connus, mais qui est d’observation si fréquente, que force nous est bien de lui donner l’importance qu elle mérite. En effet, ces microbes qui déterminent la septicémie du lapin ne la déterminent plus ni chez le chien, ni le cheval, et j’ai eu occasion de vous citer les expériences faites avec certains produits obtenus par le lavage de certains terrains qui déterminent la septicémie de la souris de maison et qui n’influencent en rien le rat d’égout.

Voilà, messieurs, ce que j’avais à vous dire des septicémies. Nous allons employer le temps qui nous reste à vous entretenir d’une maladie dont la cause est toujours une seule et même espèce de microbe, et dont la manifestation peut avoir lieu sur des points très multiples de l’économie. Je veux parler du cancer. Mais ici, je me hâte de vous le dire, nous entrons un peu dans le domaine de l’hypotbèse et des résultats peu concordants. Cependant le nom des expérimentateurs, leur incontestable compétence, nous font un devoir de vous exposer ce que nous savons de cette maladie au point de vue microbien.

La question de la nature bactérienne du cancer est encore fort obscure et la certitude de son origine parasitaire est loin d’être démontrée, et cependant la découverte du microbe qui serait spécifique fait déjà l’objet

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d’une question de priorité. Scheurlen et F reire Domingo s réclament chacun l'honneur de l’avoir décrit le premier. Cependant, en bonne justice, ce n’est ni l’un ni l’autre qui a mis pour la première fois son existence en avant, c’est M. le Dr Rappin, de Nantes, qui a le premier publié un travail, incomplet du reste, sur ce sujet.

Scheurlen, en enlevant avec toutes les précautions antiseptiques désirables, au niveau des plaies cancéreuses, le suc qui s’en écoule, y aurait constamment trouvé des bâtonnets presque ovoïdes de 1,5 a à 2,5 de long sur 0,5 tx de large; il aurait retrouvé les mêmes éléments dans le suc cancéreux pris sur des tumeurs très peu de temps après leurahlation. Ces bacilles, dit-il, sont animés d’un mouvement oscillatoire fort peu intense, ils lixent bien les couleurs d’aniline. La plupart renferment dans leur intérieur une ou plusieurs spores brillantes, qui sont également aptes à se colorerpar le même procédé, bien qu’un temps plus long leur soit nécessaire pour arriver à une coloration complète.

Scheurlen a cultivé ce microbe sur divers milieux; celui qui lui a le mieux réussi est la sérosité obtenue antiseptiquementpar la ponction del’asciteou del’hydrocèle. La température doit être maintenue à 39 degrés. Au boni de peu de temps, on voitque la surface du liquide est recouverte d’une fine membrane dont la continuité est interrompue par des craquelures, d’où partent des tractus qui s’enfoncent dans la masse du milieu de culture. Examinée au microscope, cette membrane translucide est formée par des bâtonnets présentant la configuration que je vous ai déjà indiquée. Des cultures semblables ont été faites sur des milieux divers par le même expérimentateur, sur gélatine, sur pomme de terre, dans des bouillons, et toujours il a observé la même membrane étalée à la surface et composée des mêmes

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éléments, <1111 présentent une identité absolue avec ceux qu’il obtient par le raclage des tumeurs. Mêmes dimensions, mêmes mouvements, même sporulation, en un mot. identité parfaite.

Scheurlen ne s’est, pas borné là : le produit de ses cultures a été injecté par lui dans les mamelles de plusieurs chiennes, et il prétend qu’il s’est toujours formé, dans le parenchyme glandulaire, des tumeurs plus ou moins grosses, plus ou moins lisses, plus ou moins étalées, d’un volume qui varie entre celui d’un haricot et celui d’une noix, dans lesquelles il a constamment retrouvé des bacilles analogues à ceux des cultures. Toutes les expériences de Scheurlen ont été reprises en Angleterre par Ballance et Shatlock, et ces observateurs n’ont jamais ou presque jamais pu arriver à avoir des résultats positifs par les cultures. Enlin, le 27 janvier 1889, M. Koubassof a affirmé, au Congrès russe, avoir trouvé le bacille du cancer. Ce serait un bacille légèrement ovoïde de 2 ij. de long, le plus souvent disposé par couple, se cultivant sur sérum gélatinisé ; inoculé en culture, il produit une dégénérescence cancéreuse des ganglions correspondants et une généralisation de nodules cancéreux dans divers organes, foie, épiploon, péricarde ; il Ta toujours retrouvé, quel que soit le siège du cancer.

Tels sont les faits sur lesquels on peut se baser actuellement pour assigner au cancer une place dans les maladies d’origine microbienne. Vous le voyez, ils se réduisent à fort peu de chose, et ils sont loin de créer une doctrine suffisante pour qu’on puisse affirmer la nature parasitaire de l’affection. De plus, il ne faut pas se dissimuler que les faits, tels que les rapporte Scheurlen, sont passibles d’objections très graves et bien faites pour nous amener à une conclusion tout à fait opposée à celle qu’en tire l’auteur allemand. En

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effet, M. Macé dit fort justement, en parlant des cultures et du résultat qu’elles ont donné : « Il est étrange « de voir un organisme, dont la végétation en cullure « est si rapide, évoluer si lentement dans le corps hu- « main et y déterminer une affection à terminaison « prolongée, en quelque sorte chronique, alors qu’il « semblerait plus en rapport avec sa vitalité d’en occa- « sionner une à marche rapide et aiguë. » Certes, on ne ■saurait mieux dire, mais, en envisageant seulement les cultures et le mince résultat qu’elles ont donné, n’a-t-il pas été démontré par des expériences antérieures faites par mon ami, le Dr Goujon, et par moi-même, que les éléments constitutifs du cancer se greffent très volontiers sur les organismes animaux? N’avons-nous pas démontré que les rats blancs et les cobayes peuvent servir à la repullulation des cellules du carcinome ; que, injectés sous la peau, ces éléments se circonscrivaient en petites tumeurs absolument analogues à celles dont provenait la partie injectée dans le tissu cellulaire. Mes expériences sur la greffe épithéliale, et plus tard celles de Reverdin, ont nettement établi que, dans plusieurs circonstances, les cellules de l’épithélium, transportées sur un milieu favorable à leur développement, continuaient à y vivre. Nul doute que les éléments du cancer ne puissent aussi bien se greffer, même sur des milieux artiliciels, et que, transportés de là sur un organisme animal, ils ne puissent s’y greffer et se comporter exactement comme le faisaient les éléments cancéreux dans les expériences de mon ami Goujon.

Dans ces conditions-là, nous devons être on ne peut . plus circonspects avant d’admettre la nature microbienne du cancer. De nouvelles expériences sont absolument indispensables, et, jusqu’à ce qu’elles se produisent, nous devons nous garder d’une conclusion qui, dans tous les cas, serait au moins fort prématurée. S’il

DU CANCER

est un cas où le doute scientifique soit de mise, c’est certainement celui-ci.

Dans la prochaine leçon, nous étudierons l’état de la question au sujet du microbe syphilitique, dont l’existence n’est pas mieux démontrée que celle du bacille cancéreux, et nous commencerons l’étude de la tuberculose. Dans cette étude, nous sortirons du monde des hypothèses et des faits incomplètement démontrés, pour rentrer dans le véritable domaine scientifique et dans l’observation exacte.

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