‹ Leçons sur les maladies nerveuses (volume 2)Chapitre 75 sur 153 · Beaunis. Les sensations internes, Paris, Alcan, 1S · texte numérisé non relu

Beaunis. Les sensations internes, Paris, Alcan, 1S

rite des cas, les sensations que nous éprouvons, même celles qu'on appelle sensorielles, ne sont pas conscientes, aperçues, comme on dit dans le langage de l'École.

C'est-à-dire que, par fliabitude, nous faisons abstraction d'une foule de sensations perçues. Par habitude, nous ne sentons plus le sol sur lequel nous marchons, nous ne sentons plus les vêtements qui nous couvrent.

Inversement, si notre sensibilité est émoussée ou lésée, nous savons quelles sensations sont perverties ou nous manquent. C'est ainsi que les tabétiques accusent la fausse sensation d'un tapis épais sous leurs pieds. Ce fait, vulgaire en clinique nerveuse, démontre que la notion de contact du sol, phénomène rendu inconscient par habitude chez l'homme sain, est redevenue, quoique altérée chez Thomme malade, un phénomène conscient.

Imaginez que toutes les sensations perçues soient conscientes au même degré : la vie dite de relation deviendrait impossible. Si nous entendions tous les bruits du dehors, si nous voyions tous les objets qui nous entourent, nous rentrerions vraiment dans le chaos! Sans doute, toutes ces sensations sont bien perçues en fait; mais l'attention — heureusement ou malheureusement — en annihile un certain nombre, pour se concentrer momentanément sur une seule : les autres restent dans le domaine de l'inconscient, elles ne sont pas aperçues. C'est donc bien « V esprit qui oyt et qui voijt ».

Une comparaison simple permet de bien saisir ce mécanisme :

Un appareil photographique, instrument inconscient, enregistre sous forme d'images tous les objets placés devant l'objectif. C'est comme s'il voyait tout, comme s'il retenait tout, car la sensibilité de la plaque imprégnée de sel d'argent est infiniment supérieure à celle de l'écorce cérébrale; elle conserve toutes les images que l'objectif — l'œil de l'appareil — a laissé passer à l'état de vibrations lumineuses. C'est un organe dépourvu de discernement. Non seulement rien ne lui échappe, mais tout a pour lui la même valeur. Aucun détail du paysage le plus compliqué, aucune brancbe, aucune feuille de l'arbre le plus touffu, aucune pierre du sol, en un mot rien n'est oublié, parmi tous les objets dont les rayons lumineux se sont réfractés dans la lentille. Bien mieux que l'écorce cérébrale, la glace photographique mérite d'être appelée plaque sensible.

Or, comparez l'image photographique avec celle qu'aperçoit le cerveau d'un peintre, qui cherche à reproduire aussi fidèlement que

possible le même paysage. Le tableau du peintre est comme une épreuve obtenue avec un appareil photographique vivant. Elle n'a pas gardé l'empreinte de toutes les lignes, de toutes les couleurs et de toutes les ombres; elle n'a pas décomposé tous les rayons lumineux avec la précision et l'impartialité de la lentille de verre. L'écorce cérébrale a fait son choix. Le peintre a fait abstraction de telle partie pour donner plus de valeur à telle autre. 11 a fait du paysage, que tous les yeux voient de la môme façon, quelque chose de personnel, une œuvre où s'affirme l'individualité d'un cerveau qui a sa manière de voir. Autant d'artistes, autant d'œuvres différentes. Ne nous étonnons pas si l'artiste, qui trouve dans le profil et l'éclairage d'un site pittoresque certains motifs de préférence personnels, n'apprécie généralement la meilleure photographie que comme un document inintelligent et brutal.

En résumé, qu'il s'agisse de sensations visuelles ou de toute autre sensation, le cerveau n'a conscience que de celles sur lesquelles notre attention est retenue. Les autres cependant, pour latentes qu'elles soient, ne laissent pas moins sur le cliché cérébral quelques traces de leur passage. Nous en avons la preuve dans la reviviscence d'impressions plus ou moins anciennes, restées pour nous absolument inconscientes.

Je ne vous rappelle ici, Messieurs, que des faits d'observation générale et sur la nature desquels on n'a guère à discuter. Mais, en connaissons-nous d'analogues dans le domaine des sensations viscérales? En d'autres termes, si nous avons des sensations viscérales, organiques, cellulaires, ces sensations sont-elles conscientes'!

A cette question, vos livres classiques vous répondront à peu près delà façon suivante : un grand nombre de viscères, de membranes, de tissus sont dépourvus de sensibilité à l'état sain. Leur sensibilité ne paraît s'éveiller qu'à l'état morbide. Par exemple, les tendons qu'on peut sectionner sans provoquer une douleur vive chez un sujet normal deviennent d'une sensibilité exquise lorsqu'ils sont enllammés. Il est vrai que les gaines tendineuses sont assez riches en filets nerveux, et nous pouvons supposer que la sensibilité du tendon est empruntée à la synoviale.

On en peut dire autant (la preuve en est faite aujourd'hui) du plus grand nombre des séreuses. Un homme bien portant ne sent pas son péritoine. Comment expliquer les atroces douleurs des péri-

tonites aiguës, si le péritoine n'est pas pourvu de terminaisons nerveuses sensibles? Il n'est même pas besoin de supposer un processus inflammatoire pour concevoir et affirmer la sensibilité des organes profonds. Si Tanatomie normale et Tanatomie pathologique étaient impuissantes à nous démontrer le trajet et la distribution des conducteurs de cette sensibilité, la clinique toute seule v suffirait.

Ici, permettez-moi de faire une petite incursion dans le domaine des psychoses.

II. — Certains troubles dynamiques, d'ordre purement viscéral, se manifestent, en dehors de toute lésion apparente, avec une netteté qui ne permet pas de méconnaître l'existence d'une sensibilité spéciale aux organes profonds.

La Neurasthénie, surtout lorsqu'elle affecte la forme hypochondriaque, vous apparaîtra, je l'espère, comme une preuve de ce que j'avance.

Nous avons vu ensemble un assez grand nombre de ces malheureux qui viennent à la consultation de chaque semaine, pour se plaindre à nous d'une foule de maux presque toujours les mêmes : c'est le cœur, c'est l'estomac, c'est le foie, c'est la moelle épinière, c'est le cerveau surtout qu'ils déclarent le siège de leurs souffrances. Notre examen, aussi consciencieux qu'il puisse être, ne nous révèle aucune altération matérielle. Ne nous pressons pas de déclarer que tant de maux accumulés sur la même victime soient purement imaginaires. Nous avons aflaire à de vrais malades : qui plus est, à des malades qui souffrent. Ceux que, par bonheur, chacun de nous peut guérir, conservent un souvenir très précis des douleurs qu'ils ont jadis endurées ; ce n'est pas sans raison qu'ils nous reprocheraient de les avoir taxées de chimériques.

Encore une fois, ce ne sont pas des malades imaginaires. Le Malade imaginaire de Molière n'était pas un neurasthénique. Sous prétexte que vous ne trouvez pas une hypertrophie de la rate, une atrophie du foie, une paraplégie spasmodique, n'allez pas conclure que la rate, le foie, la moelle épinière ne souffrent pas réellement. Lorsqu'on vient se plaindre à vous d'une névralgie faciale bien caractérisée, prétendez-vous que la douleur ne peut être qu'imaginaire attendu que la peau du visage, les muqueuses et les dents sont saines?

Il ne faut jamais dire en clinique : « Ceci ne peut pas être, ceci

5-20 TROUBLES TROPHIQUES ET TROUBLES DE LA SENSIBILITE. ' ne doit pas être ». Rappelez-vous l'aphorisme de Stahl : Non quod fieri potest, non quod fieri débet, sed quod fieri solet.

On prétend, il est vrai, que la Neurasthénie n'est pas une affection des nerfs périphériques, mais purement un trouble cérébral. Je ne le nie pas a priori, mais rien ne me le prouve. En tout cas, hypothèse pour hypothèse, j'incline à croire qu'un trouble cérébral où les sensations viscérales dominent ne peut guère survenir qu'à titre de retentissement central d'une stimulation périphérique. Si les douleurs des neurasthéniques sont des hallucinations sensitives viscérales, aucun fait n'établit que les viscères eux-mêmes n'ont pas été, à un moment donné, en souffrance.

Or, toutes les hallucinations sont des réveils d'images corticales. S'il existe des hallucinations viscérales, c'est donc que les viscères ont, pour me servir du vocable adopté, une représentation corticale. Les sensations viscérales, par conséquent, sont du domaine de la conscience.... C'est ce qu'il fallait démontrer.

D'autres faits encore, qu'il me semble utile au moins de signaler, viennent à Tappui de ce qui précède. Si nos multiples sensibilités organiques peuvent s'exaspérer dans l'état morbide, elles peuvent aussi s'atténuer. Telle sensation, qui n'est pas consciente chez l'homme sain, devient ainsi consciente chez l'homme malade. On dit communément que <c pour être bien portant, il ne faut pas sentir son corps » . Le jour où cesse l'équilibre fonctionnel qui correspond à la parfaite santé, se réveille en nous soudain la sensibilité viscérale endormie, cette sensibilité dont nous avons, dès l'origine, perdu le souvenir, si nos organes n'ont jamais cessé de fonctionner normalement. ÎNous ne sentons pas notre cœur quand il bat d'un rythme régulier, mais nous sentons douloureusement le moindre faux pas cardiaque. Le meunier se réveille quand la roue du moulin s'arrête.

m. — Ainsi, Messieurs, les sensations viscérales peuvent être perverties dans l'état de maladie, soit par excès, soit par défaut. La symptomatologie du Tabès nous présente des exemples nombreux de ces perversions, et il en est une dont m'engage à vous entretenir, un instant, son intérêt d'actualité.

Frenkel a remarqué récemment que la sensation de fatigue pouvait disparaître ou s'amoindrir considérablement au cours du Tabès'. Tel ataxique, par exemple, est capable de garder les bras étendus

Page 1