‹ Leçons sur les maladies nerveuses (volume 2)Chapitre 77 sur 153 · Arch. de phyaioL, 1893, n° 4, p · texte numérisé non relu

Arch. de phyaioL, 1893, n° 4, p

des capsules suirénales donne lieu à ces deux ordres de phénomènes, bien plus souvent que ne fait le cancer, c'est quelle est réellement destructive du tissii capsnlaire. Du même coup, elle supprime la fonction protectrice. Le cancer, par contre, au moins dans un grand nombre de cas, n'est pas foncièrement destructif. L"histoire d'une foule de cancers viscéraux nous le prouve. Les cellules métatypiques et même atypiques gardpnt longtemps quelque chose de leurs attributions originelles. De là, sans doute, l'absence du syndrome addisonien dans le cancer capsulaire.

Cette digression me ramène à notre point de départ. La sensation de fatigue qui nous avertit de la tétanisation musculaire commençante, est le phénomène conscient, grâce auquel nous savons, sans le savoir, que nos muscles ont abandonné à notre organisme des substances nuisibles.

Un Tabétique qui n'éprouve pas cette sensation, — tel était le malade de Frenkel, — continue d'élaborer ses poisons paralysants mais il n'en est pas avisé. S'il peut maintenir vingt-cinq minutes les bras étendus, du moins ne peut-il pas les maintenir ainsi plus longtemps. L'effet produit sur la plaque terminale par le corps toxique est le même, à cette différence près, que les bras retombent le long du tronc, réellement fatigués, mais sans la sensation de fatigue préalable.

Les fd)res de la sensibilité musculaire, chargées de donner l'éveil, n'ont pas fonctionné; et si le tabétique n'est pas tétanisé, c'est que ses capsules surrénales, fonctionnant toujours de façon normale, ont détruit la substance curariforme au fur et à mesure qu'elle se produisait. Tout au plus a-t-il besoin d'un peu de repos pour réparer ses forces, exactement comme la grenouille d'Albanese.

Y. — Si je suis entré dans tous ces' détails, c'est. Messieurs, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, en raison de l'actualité du sujet. Mais il existe bien d'autres perturbations de nos sensibilités organiques, auxquelles les mêmes considérations pourraient s'appliquer.

Les accès à'Anyine de poitrine qui surviennent au cours du Tabès, signalés depuis longtemps par Charcot et, plus récemment, très bien étudiés par Letulle, sont des exemples de ces hyperesthésies viscérales démontrant que l'ataxie n'entraîne pas seulement

des troubles sensitivo-sensoriels. J'en pourrais dire autant de la sensibilité des voies respiratoires si gravement affectée dans les ictus l arijngé s àont nous devons la connaissance à Féréol.

Les crises gastriques, les coliques néphrétiques, les coliques spermatiques dont on a peut-être un peu négligé l'étude malgré leur fréquence, relèvent du même ordre de faits. Il s'agit toujours de manifestations morbides qu'on peut rapporter aux appareils sensitifs des organes, des tissus, des éléments anatomiques profonds.

Toutes les sensations qui nous sont fournies par l'ensemble de tant de sensibilités intimes, correspondent à ce « sens de la vie » qui résume, sans doute, la conscience des zoophytes, nos vrais premiers parents.

La résultante de toutes ces sensibilités ignorées s'appelle encore dans le langage de l'École, cénesthésie, ou sensibilité commune (y.o'.vcç commun, ah^r^-tq, sensation). Littré définit la cénesthésie « une espèce de sentiment vague que nous avons de notre être, indépendamment du concours des sens ». C'est, en d'autres termes, la somme des avertissements périphériques de nos états d'organes.

Je puis maintenant vous dire de la cénesthésie ce que je vous disais tout à l'heure des sensations sensitivo-sensorielles. Elle est consciente ou inconsciente suivant les cas.

Si elle était consciente à tout moment, notre vie psychique n'y suffirait pas.

La merveilleuse division du travail qui préside aux fonctions de notre être, laisse à la moelle épinière une partie de la besogne. C'est la moelle qui est toujours la première informée de ce qui se passe dans l'organisme, et elle réagit en conséquence. L'acte réflexe, simple ou complexe, est sa réponse à l'avertissement périphérique.

Lorsque le cerveau intervient, c'est souvent pour donner un ordre sommaire à la moelle, qui l'exécute dans son entier.

Je marche en vous parlant, mais mon cerveau ne calcule pas les mouvements que vous me voyez faire; ma moelle, une fois l'ordre reçu, se charge de diriger, en les coordonnant, tous les actes musculaires que cette progression automatique exige.

Les centres de coordination sont des groupements de cellules motrices liées chacune à chacune, suivant une disposition perfec-

tionnée par Vhabitude. Une vague piste devient sentier battu, puis grand'route. La voie de communication est préétablie, mais l'habitude seule la rend praticable; c'est là une hypothèse nécessaire. Un poète dont la muse subtile s'est inspirée souvent de psychologie pure, a merveilleusement défini le rôle de l'habitude* « cette étrangère qui s'installe dans la maison » :

Elle conduit les pieds de l'homme, Sait le chemin qu'il eût choisi, Connaît son but sans qu'il le nomme Et lui dit tout bas : (( Par ici ».

Pour que les centres de coordination fonctionnent régulièrement, il est donc indispensable que la moelle épinière soit bien informée. Alors, et de cette façon seulement, se trouve réalisé l'état d'équilibre nerveux qui correspond au jeu normal de tous les appareils.

Ce ne sont pas uniquement les organes de la vie de relation qui exigent le va-et-vient régulier du courant nerveux par les voies centripètes et par les voies centrifuges. Ce sont aussi les organes de la vie végétative, les viscères, les vaisseaux sanguins et lymphatiques, les tissus conjonctifs et jusqu'au tissu osseux lui-même. L'équilibre dont il s'agit est indispensable, par ce fait, à la bonne économie des « échanges nutritifs ». A une stimulation périphérique excessive ou insuffisante, transmise par les conducteurs centripètes de la sensibilité commune, la moelle répondra par un mode d'activité plus grande ou plus faible des centres organiques ou viscéraux. Les mutations chimiques s'arrêteront ou se précipiteront....

Le mécanisme intime de ce trouble nous échappe, mais nous voyons qu'il se traduit matériellement par des hypertrophies ou des atrophies, par des congestions, des hémorrhagies, des ischémies, de la cyanose, etc.

Tous ces phénomènes appartiennent au Tabès, et nous savons que dans cette maladie, c'est le système des conducteurs centripètes qu'on peut toujours soupçonner d'être afïecté le premier. Vous devinez donc la direction dans laquelle il faut chercher l'explication des phénomènes trophiques, c'est-à-dire nutritifs en général, quelle que soit leur localisation.

Marinesco a récemment consacré deux mémoires d'une concep-

\. Sully-Prudhomme, La vie intérieure.

tion fort originale à rinfluence de la sensibilité organique sur les troubles ti^ophiques d'origine nerveuse*. Je vous y renvoie; vous y verrez une très heureuse application à la pathologie des notions que j'empruntais antérieurement à Beaunis, touchant la sensibilité organique.

L'ingérence des altérations primitives de la sensibilité dans l'étude des dystrophies tabétiques est une vue pathogénique essentiellement nouvelle. C'est bien pour cela que j'ai tant insisté sur ces formes rares de Tabès sensitif, dans lesquelles les troubles trophiques et spécialement les Arthropathies semblent avoir une importance et une fréquence beaucoup plus grandes que dans le Tabès moteur.

Au demeurant, le Tabès n'est pas la seule maladie qui justifie la loi de corrélation dont je vous entretiens.

Ne connaissez-vous pas les hémiatrophies faciales qui font suite à la névralgie du trijumeau, les atrophies musculaires qui résultent des arthrites douloureuses, les éruptions vésiculeuses ou huileuses à cicatrices indélébiles qui succèdent à la névralgie intercostale du zona ? Dans la lèpre nerveuse, les plaques, tantôt anesthésiques, tantôt hyperesthésiques, ont d'abord une localisation indécise. Le trouble de la sensibilité change de place. Puis, lorsqu'il se fixe, la peau s'amincit, se flétrit, se momifie.... Je pourrais multiplier les exemples. Laissez-moi vous en rappeler encore un.

Dernièrement, je vous montrais une femme hémiplégique chez laquelle les deux membres paralysés et, plus spécialement le bras gauche étaient le siège d'une vive douleur. Or ces deux membres et surtout le membre supérieur étaient frappés (V atrophie-, ce dernier, aujourd'hui réduit de volume dans sa totalité, n'a presque plus de relief musculaire ; la peau elle-même est comme parcheminée, et les extrémités digitales ont subi un amincissement qu'on peut qualifier de sclérodermique. Chez cette femme également, nous avons assisté plusieurs fois à des troubles vaso-moteurs caractérisés par des œdèmes transitoires.

A cette occasion, je vous faisais remarquer combien sont fréquentes les douleurs spontanées et continues des membres paralysés

1. Veber Verœnderimgeii der IServenund des RûcJienmarks nach Amputationen; eiii Beitrag zur Ner venir ophili. Neurol. Centralb., 1892; et Sur un cas de lésion traumati(jue du trijumeau et du facial avec troubles trophiques consécutifs, in Arch. de physiol., '1S94 juillet, p. 464.

dans l'hémiplégie d'origine cérébrale. Je vous en reparlerai dans une occasion prochaines mais, dès maintenant, sachez qu'elles n'ont rien à voir avec celles qui résultent de la contracture permanente.

Je crois qu'elles sont plus communes dans les cas de localisation corticale que dans ceux de localisation sous-corticale, et il me semble, malgré l'insuffisance d'une statistique personnelle déjà importante, que les douleurs des hémiplégiques appartiennent principalenient aux formes atrophiantes. Si ce que j'avance doit trouver une conlirmation dans l'avenir — et je m'étonnerais qu'il en fût autrement — vous conviendrez que les faits cliniques s'accordent avec une presque absolue unanimité, pour donner à la loi dont je vous parlais tout à l'heure une valeur tout à fait générale.

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