VI. — J'arrive à la Séméiologie
Je vous ai dit qu'elle pouvait être la même dans les deux cas, et vous en avez vu deux exemples; il y a pourtant des différences, mais elles sont souvent peu manifestes.
On a dit que le Tic se montrait en une décharge brusque et le Spasme en une sorte de tétanisation lente. Si cela peut être vrai pour les gros muscles, qui mettent toujours un certain temps à se contracter dans leur masse, les petits muscles de la face ne permettront pas de distinguer la moindre nuance.
On a prétendu encore que le Tic n'était pas accompagné de spasme oculaire. Certains liqueurs en effet présentent des mouvements de la physionomie très compliqués, sans que les globes oculaires proprement dits participent à la mobilité convulsive du reste de la face.
Il est certain que les gens sujets à des spasmes réflexes, comme
les épileptiques en petit mal, ont aussi des mouvements du globe oculaire, tandis que les liqueurs non vertigineux n'en ont pas. Cependant là encore, rien n'est absolu. Gowers, tout en admettant cette distinction, dit que Moos a signalé un cas de Tic où l'œil prenait part aux mouvements de la face, et que lui-même en a rencontré un autre.
Ainsi le Tic pourrait porter sur les muscles du globe oculaire. Pour ma part, je suis bien sûr d'en connaître un exemple très vivant. Mais en voici un plus ancien :
Vous savez qu'en 1717 vint à Paris un marin russe célèbre dont Saint-Simon nous a laissé un très intéressant portrait; j'en extrais ces lignes : « Ce regard majestueux et gracieux quand il y prenait garde, sinon sévère et farouche, avec un Tic qui ne revenait pas souvent, mais qui lui démontait les yeux et toute la physionomie et qui donnait de la frayeur. Cela durait un moment avec un regard égaré et terrible, et se remettait aussitôt. » Ce marin était Pierre le Grand, dont Frédéric de Prusse disait qu'il était un des deux hommes les plus singuliers de son siècle.
VU. — En résumé, je renonce à faire la différence quand l'étiologie est muette et que Y état spasmodique se borne à la secousse dans le facial.
N'y a-t-il donc pas un seul moyen d'établir le Diagnostic?
11 y en a un, fondamental, la prédisposition, non pas simplement nerveuse du sujet, mais cérébrale.
En effet, le Spasme est un phénomène simple, exclusivement réflexe et par conséquent d'origine spinale, tandis que le Tic est un acte automatique, coordonné et par conséquent (["origine corticale.
Rien ne peut empêcher le Spasme, acte réilexe. Peut-on arrêter le bol alimentaire à son entrée flans le pharynx? — Non. ou du moins c'est au prix de tels efforts qu'on bouleverse tout le fonctionnement de la déglutition.
Dans le Tic au contraire, acte cérébral cortical, la volonté intervient, ou peut intervenir. Il y a un état de conscience, ou de subconscience tel que le sujet, averti, peut se maîtriser. L'inhibition est donc possible, et c'est parce que le phénomène est cortical, que les troubles qui le constituent sont fonctionnels. Or il n'y a guère de liqueurs qui ne puissent, par instants, s'empêcher de
tiquer, pourvu que leur volonté soit momentanément assez poissante. Ici Vétat mental a toujours une large participation.
« Le Tic est une maladie psychique, dit Charcot ('); il y a des Tics de la pensée qui se traduisent par des Tics du corps. La pensée d'un fait, selon Herberl Spencer et Bain, c'est déjà ce t'ait qui s'accomplit. Lorsque nous pensons au mouvement de l'extension de la main, nous esquissons déjà ce mouvement, et, si l'idée est trop forte, nous l'exécutons. » Mais la volonté est le dernier juge. Sollicitée violemment quand l'image cérébrale du mouvement est intense, elle peut inversement s'opposer à sa réalisation.
Peut-on toujours vouloir? — Les Tiqueurs, dont l'intervention volontaire pourrait empêcher la convulsion, sont par malheur de ceux chez lesquels la volonté est le plus débile, des cérébraux, des faibles. Ils réussissent à la rigueur à se maîtriser pendant quelque temps, mais bientôt la lutte devient impossible, il leur tant céder à l'habitude; plus la résistance a duré, plus le besoin de tiquer se montre impérieux. Vous verrez les Tiqueurs, grands et petits, après s'être efforcés de garder un visage impassible, s'éloigner pour se livrer à une véritable débauche de mouvements absurdes.
M. Charcot m'avait engagé autrefois à vous présenter ici un petit coprolalique qui criait les mots les plus cyniques. L'enfant savait à merveille qu'il faisait mal ; tous ses efforts ne parvenaient pas h l'en empêcher. Il arrivait avec son mouchoir entier dans la bouche, s'étant bâillonné lui-même pour ne pas prononcer de mots orduriers. Mais une fois le mouchoir enlevé, il s'en donnait à discrétion.
Coprolaliques, cronomaniaques, grands ou petits Tiqueurs. tous sont de même, qu'ils aient ou non conscience de l'approche de leur Tic. Et même, pour dire vrai, il n'en est pas d'inconscients à proprement parler. Ils ont au moins cet état de « subconscience ». qu'a si bien étudié mon confrère Pierre Janet. Alors même qu'ils pensent le moins à leur Tic, ils y pensent encore, et le sentiment de satisfaction qu'ils éprouvent après lui avoir cédé, indique bien la participation d'un facteur psychique.
Ainsi les différences qu'on a cherché à établir entre les Spasmes et les Tics du visage ne peuvent exister objectivement qu'à la con-