‹ Leçons sur les maladies nerveuses (volume 3)Chapitre 132 sur 163 · II. — Passons maintenant à l'étude de l'Aphasie elle-même · texte numérisé non relu

II. — Passons maintenant à l'étude de l'Aphasie elle-même

Lorsque nous questionnons notre malade, elle nous répond par des signes de tète qui équivalent à oui et non, et qui nous prouvent qu'elle comprend avec une parfaite lucidité toutes les paroles qu'on lui adresse : elle n'a donc pas de surdité verbale.

Elle lit et comprend également bien nos questions écrites : elle n'a donc pas de cécité littérale.

Elle copie très exactement les mots imprimés ou manuscrits : elle écrit sans faute sous la dictée; elle n'est donc pas agraphique.

Comme son bras droit est atteint de paralysie spasmodique, elle éprouve une assez grande difficulté à manier son cravon. Vous voyez qu'elle le prend de la main gauche, qu'elle le place avec beaucoup de soin entre le pouce et les deux premiers doigts de la main droite, et même qu'elle se sert de la main gauche poulie maintenir dans la main droite, pendant tout le temps qu'elle écrit. Mais il est certain que ce n'est pas la main gauche qui écrit, c'est bien la main droite ; la main gauche ne fait qu'assurer les mouvements de la main droite; et enfin, quoique la main gauche soit devenue plus habile pour toutes choses depuis l'attaque d'hémiplégie, elle n'a pas su remplacer la main droite pour la fonction graphique. Ceci revient à dire que l'absence absolue d'Âgraphie, liée à une Aphasie motrice absolue, n'est pas la conséquence d'une suppléance fonctionnelle de l'hémisphère droit.

Je reviendrai ultérieurement sur ce point dont la signification est péremptoire.

En résumé, une seule fonction est abolie, — et elle lest complètement, — c'est l'articulation des mots. Cela suffit-il pour affirmer la destruction de toutes les images motrices du langage? — Quoique cette hypothèse semble au premier abord la plus vrai-

semblable, il s'en faut qu'elle résolve le problème de localisation. Sommes-nous en présence «Inné Aphasie motricepure, par le fait

(lnne destruction corticale du « champ de Hroca? » — 11 y a dix ans à peine, personne n'eût hésité à répondre par l'affirmative. Actuellement, nous sommes plus prudents, rions ne concluons pas du premier coup et sans réserves. L'expérience nous a instruits; elle nous oblige à supposer toujours la possibilité d'une lésion située non pas à la surface, dans l'étendue du champ de Broca, niais plus profondément, au-dessous du revêtement gris, en plein « manteau blanc », c'est-à-dire sur le trajet des fibres de projection qui relient les centres corticaux du commandement aux centres spino-bulbaires de l'exécution phonétique.

III. — Avant d'entamer la discussion sur ce point, je dois, Messieurs, vous faire remarquer une particularité de l'Aphasie que nous étudions ensemble et dont l'importance est, selon moi, capitale.

Lorsque je dis à la malade : « Prenez ce crayon et écrivez ce que vous voudrez », elle prend le crayon, le place sur le papier et me regarde avec étonnement, en ayant l'air de me dire : « Que voulez-vous que j'écrive? Je n'ai rien à écrire ». — Mais notez bien <{ue ce n'est pas seulement par sa physionomie qu'elle exprime cette idée : elle l'exprime réellement par des sons, je ne sais quels sons: vous les entendez aussi bien que moi : c'est un gloussement, un gazouillement, parfois même quelque chose de plus aigu encore, comme des cris de cobaye, avec cette différence que les intonations varient suivant des nuances infiniment délicates, modulées comme une sorte de chant, où les piano, les forte. les accélérations et les ralentissements du rythme s'appliquent, sans qu'il soit permis d'en douter, à l'idée qui voudrait sortir.

L'idée prête à s'extérioriser est-elle donc représentée par des images motrices encore intactes? Et, dans ce cas, notre malade ne serait-elle pas exactement dans la situation d'une personne bâillonnée qui cherche à se faire comprendre? En d'autres termes, les ordres corticaux partent-ils des centres moteurs de l'articulation verbale sans pouvoir arriver aux centres d'exécution bulbaire?

Faites, vous-mêmes, l'expérience de l'aphasie dont vous avez sous les yeux un vivant exemple. Essayez de vous faire comprendre, la bouche fermée, la langue immobile. Il vous restera encore assez de sons gutturaux, laryngés et nasaux, que vous pourrez utiliser encore

pour laisser deviner, dans une certaine mesure, ce que vous vendriez dire. Il convient de remarquer que la mimique très expressive du geste et de la physionomie, chez notre malade, nous permet de saisir plus facilement le sens de ce singulier langage. J'admets pour un instant que les images motrices d articulation soient intactes, c'est-à-dire que la malade n'ait rien oublié de ce qu'il faut faire pour parler. Si elle n'articule pas, c'est, je le répéterai encore une t'ois, que la communication est interrompue au-dessous de l'écorce, probablement dans le centre ovale. Mais alors, il faut bien admettre aussi que les fibres conductrices des ordres d'articulation ne sont pas les mêmes que celles des ordres de l'intonation. Ici, permettez-moi de vous soumettre quelques considérations d'une psychologie tout élémentaire, qui ne nous écarteront nullement de notre sujet.

IV. — Le langage ne consiste pas seulement en sons articulés. La langue, les lèvres, le voile du palais sont les principaux organes de l'articulation. Ils ont, chez notre malade, conservé leur fonction mécanique. Ils ne demandent en quelque sorte qu'à se mettre au service de la pensée; ils n'y réussissent pas. En revanche, le larynx cherche à remplir plus que son rôle et il y réussit. Toutes ces intonations, intonations rythmées, non articulées mais vraiment très parlantes, correspondent à un langage qui nous est familier. Le timbre de la voix, loin de nous choquer, se laisse écouter comme une sorte de monologue chanté dans une langue inconnue. Le son vocal est indéterminé : ce n'est ni un a ni un o, c'est plutôt nue diphtongue, la diphtongue que vous pouvez tons émettre en filant un son nasal, lorsque les lèvres sont fermées.

Le langage, quel qu'il soit, n'est donc pas seulement parlé, il est citante. Une phrase articulée a toujours sa mélodie caractéristique, suivant qu'elle exprime la surprise, la colère, la joie, l'indignation, le doute, etc.; et, si jamais il a pu exister un langage universel que tous les hommes aient compris, c'est assurément celui qui réside dans les seules modalités de V intonation. Les vocables varient, la musique phonétique reste la même.

Cette musique spéciale exprime, tout comme l'autre, les mêmes sentiments dans toutes les langues: du moins, peut-elle se superposer à tous les mots qui les traduisent. Retournons cette proposition et nous dirons avec tout autant, sinon pins de justesse :

le langage est une chanson articulée. On a eu tort de prétendre que l'intonation est un complément de l'articulation; c'est l'articulation qui est le complément de l'intonation. L'articulation a commencé lorsque les onomatopées et les intonations franches, simples et spontanées du langage primitif, sont devenues insuffisantes pour l'expression des idées complexes ou abstraites. C'est cette loi d'évolution fonctionnelle qui a inspiré la boutade fameuse : « La parole a été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée. »

Mais l'intonation, si elle ne fait pas le fonds d'un idiome, fait assurément le fonds du langage humain. Peut-on même se figurer un idiome parlé sans intonation?... Peut-on imaginer un orateur capable d'éloquence sans ces variations de tonalité, que je viens d'appeler la musique du langage et qui, dans le style classique, s'appellent Vaccent.

« L'accent, dit Rousseau, est l'âme du discours, il lui donne le sentiment et la vérité.... C'est de l'usage de dire tout sur le même ton qu'est venu de persifler les gens sans qu'ils le sentent. » Je ne résiste pas à la tentation de vous citer tout le passage; il ne nous écarte pas de l'aphasie : « Toutes nos langues sont des ouvrages de fart. On a longtemps cherché s'il y avait une langue naturelle et commune à tous les hommes; sans doute il yen a une, et c'est celle que les entants parlent avant de savoir parler. Cette langue nest pas articulée, mais elle est accentuée, sonore, intelligible. L'usage des nôtres nous l'a fait négliger au point de l'oublier tout à fait. Étudions les enfants, et bientôt nous la rapprendrons auprès d'eux. Les nourrices sont nos maîtres dans cette langue ; elles entendent tout ce que disent leurs nourrissons, elles leur répondent; elles ont avec eux des dialogues très bien suivis ; et, quoiqu elles prononcent des mots, ces mots sont parfaitement inutiles, ce n'est point le sens du mot qu'ils entendent, mais l'accent dont il est accompagné1 . »

Les intonations, les modulations, le rythme de la voix, tels sont. Messieurs, les éléments du langage qu'il importait de disjoindre de l'articulation proprement dite.

Ce n est pas d'ailleurs la première fois que celte dissociation s'impose en clinique. Quand je vous parle de la musique du langage, je touche à une question toute neuve et bien intéressante.

1. J.-.I. KoussgAU. Emile ou de l'Éducation, livre I, p. 85, édit. Dalibon, Paris. 1820

J'ai nommé Yamusie. Itard, dont on a dit, à juste titre, qu'il avail rendu la parole aux sourds-muets, faisait la part large à Yintonation dans le mécanisme du langage. Il avait remarqué que certains muets retenaient avec une merveilleuse facilité des airs qu'ils pouvaient fredonner avec beaucoup de justesse, en émettant ce son nasal indéterminé dont il était question tout à l'heure. Il connaissait une jeune tille qui « ne rendait que des sons inintelligibles quand elle voulait parler et qui chantait d'une manière très juste et très distincte une chanson languedocienne ». Dans une se rude rapports académiques, il exposa les procédés dont il se servit pour conduire à l'usage de la parole ce jeune enfant (Victor ou le Sauvage de VAveyron) qui fut à Paris l'objet de la curiosité générale au commencement du siècle1.

Les efforts de l'éducateur furent vains, mais ils lui suggérèrent des procédés très ingénieux et qu'on utilise encore. Il s'appliqua surtout à développer le don merveilleux d'imitation qui est la base de tout progrès chez l'enfant, surtout chez celui dont la mémoire n'est pas rebelle. Il en parle, à propos du langage, de la façon suivante : « Cette faculté iinitative, dont l'influence se répand sur toute la vie, varie dans son application, selon la diversité des âges, et n'est employée à l'apprentissage de la parole que dans la plus tendre enfance; plus tard, elle préside à d'autres fonctions et abandonne, pour ainsi dire, l'instrument vocal ; dételle sorte qu'un jeune homme, un adolescent même, quittant son pays natal, en perd très promptement les manières, le ton, le langage, mais jamais ces intonations de voix qui constituent ce qu'on appelle V accent. »

Les intonations de voix, l'accent, la musique du langage, peuvent donc, au même titre que l'articulation, subir de graves modifications par suite d'un déficit de la substance corticale. Et, de même qu'il existe des Aphasies d articulation, de même il existe des Aphasies d'intonation. Ces dernières font peut-être partie intégrante de FAmusie. Elles nous sont encore assez mal connues. Je m'empresse de dire que si l'Aphasie d'articulation peut être observée toute seule, sans l'Aphasie d'intonation, — et tel est le cas de notre malade — l'Aphasie d'intonation, au contraire, n'est

1. Voir la récente réimpression des Rapports cl mémoires sur le Sauvage de VAveyron, l'idiotie et la surdi-mutilé, par Itaiid. avec l'appréciation de ces rapports par Delasiauve, préface de Bourneville. (Publications du Progrès médical, 1894.)

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guère constatée isolément, du moins dans les affections corticales. Si je me suis laissé entraîner un peu loin dans cette digression, c'est pour vous montrer que, bien avant l'analyse des faits que réclame aujourd'hui l'étude clinique de l'Aphasie, les a savants » du siècle dernier et du commencement du siècle qui va finir, philosophes ou médecins, s'étaient depuis longtemps préoccupés de la complexité des phénomènes moteurs dont notre langage se compose. 11 nous appartient de mettre à profit tant de méditations purement spéculatives. Je crois que nous n'aurons pas perdu notre temps si nous avons pu les faire servir à l'étude d'un syndrome.

Y. — Je reviens à notre malade. — Remarquez, Messieurs, comme ce qu'elle chante a son éloquence. Il y a, malgré quelques obscurités dont nous ne pouvons pénétrer le sens, une adaptation si parfaite de ses modulations à la pensée qu'elle veut émettre, que vous comprenez aussi bien que moi, même de loin, la plupart des idées qui s'arrêtent sur ses lèvres. Elle en dit long dans sa « romance sans paroles », et nous pouvons nous demander si les images motrices des mots qu'elle voudrait articuler ne sont pas, en réalité, conservées intactes dans son écorce frontale. Au premier abord, c'est l'hypothèse qui parait la plus séduisante : les phrases sont toutes construites dans la substance grise ; elles vont s'extérioriser. Mais les ordres partis de l'hémisphère sont interceptés et les muscles phonateurs restent muets. Examinons donc ensemble si ce cas appartient à une catégorie quelconque des Aphasies sous-corticales.

En général, on suppose que l'Aphasie est sous-corticale lorsque les mots, soit simplement bredouilles, soit tout à fait méconnaissables, révèlent dans leur ensemble la physionomie générale et. si je puis ainsi dire, l'allure de la pensée qu'ils expriment. La phrase, incompréhensible si l'on ne s'en tient qu'à l'articulation même, garde certains vestiges de sa contexture; on la reconnaît, on la soupçonne à l'agencement particulier des émissions syllabiques. au rythme des sons, à leur nombre, à leur enchaînement. D'ailleurs, une expérience, plus ingénieuse que démonstrative, semble, dans certains cas, indiquer que l'image motrice du mot et de la phrase est demeurée intacte. Si le sujet, supposé atteint d'Aphasie sous-corticale, a conservé les images motrices corticales, il doit être en état de représenter par un geste le nombre de

syllables dont se compose un mot ou une phrase. Il peut, pnr exemple, serrer la main de son interlocuteur autant de t'ois qu'il y a de syllables dans le mot qu'il voudrait et qu'il ne sait plus prononcer. Au contraire, un sujet atteint d'Aphasie corticale, des l'instant qu'il a perdu les images motrices des mots ou des phrases, est incapable de prouver, par le même geste, qu'il a retenu le nombre des syllabes contenues dans telle phrase ou dans tel mot. Lichtheim, qui a préconisé ce petit procédé d'enquête comme devant servir à trancher la difficulté des diagnostics litigieux, n'a pas, en cette circonstance, suffisamment pénétré dans la psychologie très inventive des aphasiques.

En fait, il n'y a rien de pathognomonique dans le signe dont il s'agit. Demandez à un hémiplégique atteint d'Aphasie corticale (c'est-à-dire à un sujet dont les images motrices sont totalement effacées) de vous représenter une phrase simple telle que : « Bonjour, Monsieur », en vous serrant le doigt autant de fois qu'il y a de syllabes dans ces deux mots; il pourra le faire encore. S'il ne parle plus, du moins il comprend ce que vous lui dites; et, s'il sait lire, la petite phrase : « Bonjour, iMonsieur » réveille l'image non plus motrice, mais visuelle des deux mots écrits, et il vous serre la main autant de fois qu'il voit, par la pensée, de syllabes dans les deux mots.

Le procédé en question me parait donc purement schématique. Du reste, s'il devait nous fournir une indication dans le cas présent, je vous dirais qu'il nous démontrerait une fois de plus la nature corticale de la lésion à laquelle nous avons affaire. Notre malade, invitée à serrer le doigt autant de fois qu'il y a de syllabes dans une phrase ou dans un mot donné, se trompe invariablement. Ainsi, pour le mot « papa », elle serre le doigt tantôt une fois, tantôt trois fois. Or, un aphasique dont le centre d'articulation n'a subi aucun déficit, sait parfaitement que, pour prononcer le mot « papa », il doit faire deux mouvements consécutifs des lèvres, par conséquent exercer deux pressions avec la main, ni plus, ni moins. Notez bien que notre malade écrit très couramment, sans hésitation et même avec une certaine volubilité. Depuis qu'elle est aphasique, elle a fait encore des progrès dans l'art d'écrire automatiquement. Lorsqu'elle écrit un mot de deux syllabes et même davantage, elle lève immédiatement autant de doigts, sans commettre aucune erreur. Elle comprend donc très

bien ce que c'est qu'une syllabe écrite et elle nous le prouve par un geste qui ne se trompe jamais.

J'insisterai une fois de plus sur le caractère automatique de son écriture en vous disant que cette manière de traduire sa pensée n'est pas la reproduction graphique d'une image motrice d'articulation. Tout démontre que cette image a disparu, tandis que les phrases écrites viennent au bout de la plume ou du crayon, en quelque sorte de premier jet : elles sont dictées par un centre moteur graphique que la lésion de Yaphémie n'a pas touché, qui est autonome, qui fonctionne sans le secours d'aucun autre.

VI. — Il est bon de vous dire que l'existence de Y Aphasie sans Âgraphie est chose assez rare. Vous n'en verrez pas d'exemple plus démonstratif que celui-ci. La concomitance de l'Aphasie motrice et de l'Agraphie, dans les cas de lésion corticale, constituant une règle presque générale, on a pu prétendre que l'Agraphie était subordonnée, soit à une lésion du champ de Broca, soit à une lésion de la mémoire visuelle des mots, autrement dit du pli courbe. L'Agraphie par lésion du pli courbe résulterait de ce fait que le malade n'est plus en état de copier l'image visuelle des mots écrits. Une lésion sous-corticale située entre le centre de la mémoire visuelle et le centre moteur de la main droite aurait un effet identique. Il est certain que ce genre d'Agraphie existe, mais il est interdit de le considérer comme exclusif de tout autre.

Charcot n'a pas cessé de soutenir énergiquement cette thèse : il est des gens qui, pour écrire, ont besoin de copier, en quelque sorte, les mots qu'ils voient par la pensée; chez ceux-là, une lésion du pli courbe déterminera l'Aphasie; il en est d'autres, au contraire, qui, par une longue habitude et un exercice quotidien, se sont constitué un centre graphique moteur autonome; ce centre n'est plus régi par celui de la mémoire visuelle, il opère pour son compte, il obéit uniquement et immédiatement à l'incitation de la pensée. L'éducation, en effet, nous apprend à écrire automatiquement, comme nous parlons automatiquement. Peut-on se figurer qu'en parlant nous répétons comme des échos tous les sons phonétiques dont notre centre auditif a gardé la mémoire? — Assurément non. D'ailleurs, au lieu de dogmatiser sur ce sujet où la controverse est par trop facile, je préfère vous montrer par des

exemples l'indépendance absolue des centres moteurs de la parole et de récriture.

Deux faits récents vous frapperont par leur remarquable netteté, Un malade de Kostenitsch1, atteint d'hémiplégie droite complète avec aphasie motrice pure, écrivait de la main gauche « très bien et couramment', il jetait sa pensée spontanément sur le papier ». On découvrit à l'autopsie un ramollissement du lobe frontal affleurant en arrière les circonvolutions rolandiques; le pli courbe était sain. Dans la profondeur, la lésion gagnait jusqu'à la capsule interne; la substance grise du lobe frontal était détruite, principalement dans le territoire de la troisième circonvolution. Kostenitsch fait remarquer que son malade n'avait jamais présenté le moindre signe de surdité verbale. S'il écrivait sous la dictée, c'est donc qu'un centre graphique existait chez lui, indépendamment et en dehors de l'aire motrice d'articulation. Telle est, du reste, la conclusion de l'auteur : « L'Agraphie n'appartient pas au champ de Broca. »

Voici un second fait que j'emprunte à Melon2. Un soldat, affligé dès l'enfance d'hémiatrophie faciale, de chromohétéropie de l'iris (bleu à droite, gris à gauche), avec dilatation pupillaire permanente du côté droit, fut un jour frappé inopinément d'une attaque d'épilepsie. Il s'ensuivit une perte de connaissance qui dura plusieurs heures. Lorsque le patient revint à lui, il était aphasique. Son Aphasie était motrice pure. Il pouvait écrire et ce n'est que plus tard, peu à peu et fort lentement, qu'il recouvra la faculté d'articuler des mots et des phrases.

Vous voyez donc, Messieurs, que la lésion du champ de Broca n'entraîne pas forcément l'agraphie à la suite de l'aphémie. Dans l'observation que je viens de résumer, les phénomènes congestifs de l'ictus épileptique avaient abandonné déjà le centre moteur graphique, tandis que le territoire cortical du langage articulé n'était pas encore libéré.

Je puis vous mettre encore sous les yeux une seconde malade chez laquelle vous trouverez une nouvelle confirmation de ce que j'avance :

Cette femme est complètement aphasique. Elle ne sait même

1. Kostenitsch. Ueber cinen Fall von motorischer Aphasie. (Deutsche Zeitsch. f Nervenheil/x., XI, 5 et 6.) i. Melon. [Arcli. tnéd. belges, juillet 1895.)

plus dire ni oui ni non. Elle n'est pas hémiopique, elle comprend ce qu'elle lit. Sa main droite est encore assez agile pour manier un crayon, et vous allez en avoir la preuve. Je lui dicte les lettres a, m. r, e, i. Elle est dans la presque absolue impossibilité de les écrire. A peine distingue-ton dans son griffonnage une vague intention du mouvement qu'il faut faire pour les tracer sur le papier. Mais, si je lui dis d'écrire son nom, la voilà qui s'en acquitte à merveille.

Sans doute, l'écriture est très défectueuse mais vous distinguez parfaitement le mot Marie, composé précisément des lettres a, m, r, c. i, que je lui dictais à l'instant même. Cela signifie que le seul mot Marie a, dans l'écorce cérébrale de cette femme, une représentation graphique motrice capable d'extériorisation automatique . En dehors du mot Marie qui est son nom, le nom qu'elle a écrit le plus souvent, elle n'a pas su se créer encore ce centre de l'écriture spontanée dont nous sommes, vous et moi, redevables à l'habitude, la seconde nature : In naturam vertitur consuetudo.

Vil. — Je compléterai la collection de ces cas d'Aphasie en vous montrant une dernière hémiplégique dont tout le langage se borne à la singulière phrase que vous allez entendre : « Et cœtera pouvoir ». Elle ne dit pas autre chose et elle le dit indéfiniment. Si nous lui demandons de nous raconter son histoire, elle va nous la débiter tout du long : « Et caetera pouvoir, et caetera pouvoir, et caetera pouvoir.... »

Remarquez, ici encore, les intonations très variées et très significatives du discours. Nous avons affaire à une Aphasie d'articulation sans Aphasie d'intonation, comme dans le cas de notre première malade, avec cette seule différence que la faculté de coordination des sons n'est pas absolument abolie. C'est un cas de paraphasie plutôt que à1 aphasie vraie. L'écorce est, comme on l'a dit, intoxiquée par les trois mots que vous entendez à satiété. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que la conversation de cette malade a d'énervant pour son interlocuteur, car la malheureuse n'a pas renoncé à se servir de sa langue. Mais ce qu'il y a encore de plus triste pour elle et pour ses compagnes, c'est que son Aphasie motrice est compliqnée d'une Agraphie absolue. Elle peut lire; elle n'a donc pas de lésion du pli courbe et je conclus : Ici le ramollissement — cortical ou sous-cortical — a détruit non seulement le centre de

Broca, c'est-à-dire le pied de la troisième frontale, mais encore le centre d'Exner-Charcot, c'est-à-dire le pied de la deuxième frontale, foyer des images graphiques motrices.

Il est temps de revenir à notre première malade.

Je vous ai dit, Messieurs, que la lésion hémisphérique dont elle est sûrement atteinte me semblait devoir être localisée dans l'écorce grise, et non dans les fibres de projection. On peut, sans se risquer, affirmer également que le pied de la troisième frontale est seul lésé, et que le pied de la deuxième est indemne. — Vous savez ce qu'il faut entendre par Aphasie sous-corticale; cependant, je ne vous ai pas encore parlé d'une variété possible de ces Aphasies, dans laquelle le déficit intéresse non pas les libres de projection de la troisième frontale, mais certaines fibres qui réunissent le champ de Broca à des régions de l'écorce où l'on place provisoirement et hypothétiquement le centre de l'idéation. Les Aphasies auxquelles je fais allusion appartiennent pour la plupart à l'histoire des tumeurs du lobe frontal. Une figure schématique vous en fera bien comprendre le mécanisme (Fi g. 215).

Dans la région frontale de l'hémisphère gauche, nous suppose-

Fig. 215.

Face externe de l'hémisphère gauche : A, centre auditif verbal (première circonvolution temporale. — L. centre visuel de la lecture (pli courbe). — P, centre de la mémoire motrice des mots articulés (pied de la troisième frontale). — G, centre de la mémoire graphique (pied de la deuxième frontale). — I, centre de l'idéation (région frontale sans localisation déterminée). — R, lésion sous-corticale.

ions que les idées sont élaborées et actionnées sous diverses influences; le point I correspond au centre de l'idéation. C'est de là

que les idées vont chercher à s'extérioriser. L'idée qui commande une phrase bientôt verbalement exprimée emprunte les voies nerveuses qui réunissent le centre d'idéation (I) au centre de la parole parlée (P). Ce dernier centre correspond, sur la figure, au pied de la troisième frontale.

D'autre part, l'idée qui commande une phrase graphiquement exprimée emprunte les voies nerveuses qui réunissent le centre d'idéation (I) au centre de la parole écrite (G).

Admettons qu'il existe chez notre malade un foyer sons-cortical de ramollissement circonscrit (R) divisant les libres IP, et il s'ensuivra que les idées, toutes prêtes à s'extérioriser par un acte moteur, ne pourront plus inciter le centre de la parole parlée (P). Mais. comme la voie est libre, du centre d'idéation (I) au centre de la parole écrite (G), la pensée s'extériorisera facilement encore par cette voie, et seulement par elle. En d'autres termes, les deux centres moteurs, verbal et graphique, sont intacts, mais un seul, le centre graphique, peut être utilisé. De là l'empressement avec lequel notre aphasique saisit son crayon pour répondre à toutes nos questions.

Je me hâte de vous énumérer les objections très légitimes qu'on peut faire à cette hypothèse et qui la rendent invraisemblable.

Si la localisation supposée était la vraie, nous aillions déjà grand'peine à concevoir que l'articulation des mots fût abolie sans que l'intonation des phrases le fut également.

Mais voici d'autres arguments beaucoup plus probants : le centre graphique visuel (L) correspondant au pli courbe et le centre auditif verbal (A) correspondant à la première temporale sont épargnés. Nous le savons, du reste, et nous savons aussi que la lésion n'intéresse pas les libres anastomotiques de ces différents centres entre eux. En effet, la malade peut copier; elle reproduit, grâce au centre graphique moteur (G), ce qu'elle a lu par son centre graphique visuel (L). Elle peut écrire sous la dictée; c'est-à-dire qu'elle reproduit, grâce au centre graphique moteur (G), les mots qu'elle a entendus par son centre auditif verbal (A). Or, si le centre moteur verbal (P) était intact, rien ne l'empêcherait de lire à haute voix les phrases ou les mots qu'elle voit par son pli courbe (L). Quitte à ne pas comprendre ce qu'elle lirait, elle pourrait le lire encore, comme cela nous arrive souvent à nous-mêmes lorsque nous lisons. par exemple, une langue étrangère dont le sens nous échappe.

Qui plus est, si ce mémo contre moteur verbal n'était pas détruit, elle pourrait répéter, comme un perroquet, les mots qu'elle entendrait dire. Elle aurait cette forme à'écholalie, qui est le premier langage de Tentant et comme une servile imitation de la voix maternelle.

Nous connaissons l'écholalie dans un certain nombre de maladies cérébrales, dans quelques variétés de vésanie, dans la périeneéphalite diffuse, etc. Le trouble fonctionnel, matériel ou dynamique, peut bien être, en pareil cas, rapporté au défaut de corrélation du centre de l'idéation avec celui de la parole articulée. Mais ici, chez notre aphasique. L'incapacité de lire à haute voix ou de répéter les mots entendus est absolue. Vous voyez bien que l'hypothèse d'une lésion sous-corticale dans la sphère frontale antérieure est tout à fait inadmissible.

VIII. — Messieurs, à l'extrême rigueur, nous pourrions discuter la possibilité d'une dernière localisation.

Tous vous rappelez que la malade, à la suite de sa première crise épileptoïde, est restée pendant deux ans incapable de parler et d'écrire. Elle a donc perdu momentanément et du fait de l'ictus l'usage du centre moteur graphique. Or, aujourd'hui, elle écrit couramment. Le retour de cette fonction n'a rien de surprenant, si l'on admet que les troubles vasculaires post-épileptiques se sont peu à peu dissipés. Nous sommes chaque jour témoins de semblables améliorations, et il n'y a pas lieu de les attribuer à la disparition des phénomènes inhibitoires primitifs.

Mais on peut également se demander si le déficit de l'hémisphère gauche n'a pas été suppléé par la création d'un nouveau centre graphique dans V hémisphère droit. J'avoue qu'il m'est difficile d'admettre la restauration de la fonction graphique par l'hémisphère droit, du moment que la malade écrit avec sa main droite. Puis, j'ai grand'peine à me figurer qu'un centre de suppléance se constitue pour l'écriture seulement, dans l'hémisphère opposé, tandis que la fonction verbale n'y trouve pas les éléments de la même suppléance. Bref, comme aucune explication ne me satisfait en dehors de la supposition qui vient la première à l'esprit, c'est à celle-là que je m'arrête.

Et, après tout, n'aurais-je pas dû peut-être faire bon marché de tant d'objections, que je n'ai soulevées devant vous que par acquit

de conscience? A ne tenir compte que des symptômes primordiaux et de révolution du processus cérébral, n'est-il pas évident que nous avons sous les yeux un cas de lésion corticale? — La maladie a débuté par des crises de céphalée unilatérale.

Lorsqu'une céphalée se limite à une moitié du crâne, il est bien vraisemblable que les méninges sont en cause. A la céphalée ont fait suite les accès épileptoïdes jacksoniens. Cela est encore plus significatif : l'écorce est touchée. On ne compte, dans toute la littérature médicale, — du moins à ma connaissance — que neuf observations d'attaques jacksoniennes dues à des lésions non primitivement corticales.

Personne, je suppose, n'oserait se prononcer sur la nature de la destruction. S'agit-il d'une tumeur circonscrite, d'une gomme. d'un kyste parasitaire, d'une méningo-encéphalite en foyer, d'une hémorrhagie méningée? — Je ne saurais vous dire. Pour le moment, la localisation me suffit, et je serais prêt à en tirer l'indication thérapeutique qui, seule, convient à une pareille situation, si la malade y consentait.

La morale de ce qui précède est qu'il ne faut pas, en présence d'une aphasie motrice sans agraphîe, se hâter d'affirmer une lésion sous-corticale. Les renseignements, aussi complets que vous pourrez les recueillir, modifieront peut-être parfois ce diagnostic prématuré, car un déficit de l'écorce grise donne aussi bien la clef de tous les phénomènes.

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