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Leçons sur les phénomènes physiques de la vie

L’élude des fondions du système nerveux a fait l'objet du semestre qui vient de s’écouler. Nous nous sommes bornés à passer en revue divers phénomènes appréciables à nos sens et à nos expériences, phénomènes désignés généralement sous le nom de vitaux, sans chercher à les rattacher aux lois qui régissent les corps inertes. Quels rapports en effet aurions-nous pu établir entre la contractilité de la fibre vivante, et la simple élasti- M I

cité des corps inorganiques? Il n'y a aucune analogie entre ces propriétés. Si nous nous en sommes tenus à la rigoureuse observation des faits, c’est qu£ nous pensons que toutes ces théorises que depuis tant de siècles, l’esprit humain s'est plu à entasser, ne servent qu’à enrayer la marche de la science , qu’à fatiguer inutilement la mémoire. Vous avez pu voir toutefois que l’étude expérimentale des phénomènes vitaux n’est pas sans intérêt, même sous le point de vue thérapeutique , puisque nous pouvons reproduire sur l'animal vivant la plupart des troubles pathologiques que l’homme malade présente à notre observation.

Je me propose dans ce semestre d étudier avec vous cet autre ordre de phénomènes essentiellement distincts des phénomènes vitaux , et qui , soumis aux lois générales de la physique, deviennent accessibles à nos explications.

Je sais que certains esprits pourront appeler audacieuse l idée de rattacher les lois qui président au jeu de nos organe, aux mêmes lois qui régissent les corps inanimés; mais, pour être neuve, cette vérité n’en est pas moins incontestable. Prétendre que les phénomènes de la vie sont entièrement distincts des phénomènes généraux de la nature, c’est professer une erreur grave, c'est s’opposer aux progrès ultérieurs de la science. Aussi je crois que ce serait un grand perfectionnement cpie de fonder l’enseignement de la physique vitale proprement dite. On est loin de ces questions aujourd'hui , et pourtant combien de procédés utiles dans le traitement des maladies

sont dus à l’application sur l’homme de ces lois generales de la physique et de la chimie ! Je ne puis concevoircommenton peut soutenir l'idée qu’entre les lois qui régissent les corps vivants et celles qui règlent les corps inertes , il existe une ligne de démarcation qu’il n’est pas permis de franchir. 11 est vrai qu’il en est des raisons malheureusement trop péremptoires : ainsi les hommes les plus savants en médecine sont souvent étrangers aux notions les plus simples de physique, et par cela même ils sont peu disposés à attacher à celte science l’importance qui lui appartient, je dis plus ils eu sont incapables. Aussi, je ne puis trop le répéter, l’étude de la physique est indispensable pour celui qui ne veut point se laisser guider par une routine aveugle, et qui désire se rendre compte de l’ensemble des phénomènes que présente l'économie vivante.

Le corps de l'homme possède les propriétés générales des corps ; qu’il soit doué ou privé de sa vie, n'est-il pas soumis comme eux aux lois de la pesanteur, à l’inlluence de la chaleur de la lumière , de l’humidité ? Comme eux il est divisible, étendu, impénétrable. Si vous prenez chacune des parties qui le composent, les tissus solides, les liquides et l’ensemble des organes, partout vous retrouverez les propriétés générales de la matière, toutes nos parties ne sont corporelles qu’à cette condition.

Le corps de l’homme possède encore ces propriétés secondaires qui n’appartiennent pas à tous les corps de la nature, mais (pii sont parlicu-

lières à chacun : ainsi les propriétés d’un solide ne sont pas celles d’un liquide, celles d’un liquide ne sont pas celles d’un gaz. Entrons dans quelques considérations moins générales, et la vérité de cette proposition deviendra évidente. Prenons pour exemple l’élasticité. Tous les organes de l’économie sont élastiques ; une artère distendue dans le sens de sa longueur ou de sa largeur, reprend sa forme et son volume quand la distension vient à cesser. Et ne croyez pas que les phénomènes que vous voyez sur un tissu privé de vie, se passent autrement sur un animal vivant; car sur celui-ci l’élasticité du tube artériel non seulement existe, mais elle est plus visible et plus prononcée. Voici un poumon distendu par une insufflation artificielle : au moment où j’ouvre le robinet adapté à la trachée-artère, le gaz s'échappe en sifflant, et l’organe s’affaisse sur lui-même. Qu’y a-t-il de vital dans ce phénomène? Quelle autre propriété que l’élascité a été mise en jeu? Le tissu pulmonaire, tissu éminemment élastique, a réagi sur l’air qui le distendait et l’a chassé de sa cavité, aussitôt que celui-ci a trouvé une issue. Observez ce qui arrive sur l’homme vivant pendant l’acte respiratoire; la dilatation et le resserrement du thorax sont tellement liés à l’élasticité du poumon, que quand celle-là vient à diminuer, la dyspnée et d’autres accidents apparaissent immédiatement. C’est à ce défaut d’élasticité dans les organes qu’il faut rapporter en partie chez le vieillard cette décrépitude et cette atrophie générale des tissus. C’est aussi par cette propriété élastique

du poumon qu’on explique la forme voûtée du diaphragme, et son affaissement aussitôt que la cavité thoracique communique avec l’air extérieur, car alors le tissu pulmonaire revient sur lui-même par le mécanisme que je vous ai exposé. Supposez un malade atteint de pneumonie d’un seul côté : le premier phénomène qui vous frappera dans la manière dont s’exécute la respiration, c’est l’inégalité avec laquelle se dilate chaque côté de la poitrine, et ce seul signe physique suffira pour vous faire prononcer qu’il existe une lésion de l’organe pulmonaire.

Une autre conséquence de l’existence de l’élasticité dans les corps vivants, c’est la production du son. Vous savez qu’un son ne peut se produire dans un corps non élastique. Ainsi toute espèce de son, de hruit développé dans l’économie est un phénomène physique, indépendant des lois vitales, et dont la physique seule peut nous donner l explication. Comment voulez-vous maintenant, si vous êtes étranger à cette science, vous rendre compte de ces variétés si nombreuses de sons qui viendront frapper votre oreille dans l’exploration des divers organes? Lisez le magnifique ouvrage de Laënnec sur l’ausculiation, à peine vous y trouverez quelques indications physiques, et cependant tout ce qui a rapport à l’auscultation n’est que de la physique modifiée par la conformation et la structure de nos tissus. Vous pourrez apprendre à distinguer les divers râles, à les rattacher aux lésions dont ils révèlent l’existence, mais, sans le secours des lois physiques, jamais vous

n’a lirez sur ces questions-là de véritables notions scientifiques. Et n’y a-t-il pas dans l’organisation de l'homme un admirable appareil destiné à produire le son ? L’organe de la voix est l’instrument de musique par excellence, qui l’emporte de beaucoup sur tout ce que l’art musical a imaginé de plus parfait dans la confection des divers instruments. Vous verrez un homme parler, et vous ne chercherez point, vous physiologiste, à expliquer par quel mécanisme la voix est formée! Ces bruits si variés que l’on produit avec les lèvres, l’action de siffler, par exemple, le gargouillement que font entendre les liquides quand on se gargarise, le parler à voix basse, que sais-je enfin, toutes ees nuances si multipliées dans les sons que l’homme fait entendre, toutes sont du domaine de la physique. Un chirurgien reconnaît une fracture au petit frémissement que perçoit sa main quand elle imprime des mouvements à l’os brisé. Que se passet-il alors? La surface élastique de chaque fragment venant à frotter lune contre l’autre produit des vibrations, d’où résulte ce bruit particulier qu'on appelle crépitation.

Le cœur dans l’état sain ou dans l’état pathologique produit des bruits normaux ou anormaux, dont la physique seule peut nous donner l’explication. Vous connaissez tous ce double son, ce tictac du cœur; or, vous ne pouvez concevoir sa production sans un double choc , mais ce choc contre quoi s’exerce-t-il? Oh! c’est ici que leshvpothèsesso trouvent accumulées en grand nombre; car pour se rendre compte de ce phénomène on a plutôt

consulté dos idées théoriques que les lois de la physique.

Ainsi , les uns expliquent ce double bruit par le choc du sang lancé contre les parois du cœur; d’autres, par le jeu des valvules qu’ils comparent à des soupapes mobiles, etc. Eh bien! vous verrez , quand nous nous occuperons de l’élude des bruits du cœur, qu’en adaptant une soupape dans l’intérieur d’un tuyau élastique, nous aurons beau faire arriver sur elle une ondée de liquide , projetée rapidement avec une seringue , jamais nous ne pourrons obtenir un son. Plongez votre main dans de l’eau, et heurtez-la vivement , vous ne produirez point un bruit. Et comment en serait-il autrement, puisque la physique nous apprend qu'une condition essentielle au choc , c’est le contact subit de deux corps; or, si ce contact existe déjà, jamais vous n’aurez de bruit de choc. Quand, au contraire, le cœur vient frapper contre la paroi thoracique, ainsi que nous vous le démontrerons, celle-ci étant sonore, vous devrez avoir un son , car vous trouvez réunies les conditions les plus favorables à sa formation.

Si maintenant vous étudiez ces bruits de râpe , de lime, de soufflet, ainsi qu’on les appelle, que, dans certaines circonstances on entend dans le cœur et les gros vaisseaux, la prolongation du son ne vous permet plus de les attribuer à un simple choc, comme le tic-tac dont nous parlions, et vous verrez qu ils sc développent sous l’influence d’un frottement. La physique expérimentale nous montrera qu il est dos conditions particulières où un

liquide , traversant avec rapidité un vaisseau à parois élastiques, produit des sons semblables à ceux que I on observe sur l’homme malade. Toutefois on ne peut expliquer ces divers bruits de frottemens d’une manière aussi précise que les bruits de choc , car si l’on peut calculer ce qui arrive quand deux corps solides se heurtent d’après leur masse et d’après la vitesse avec laquelle ils se meuvent, il n’en est plus de même pour des courants de liquide. L’expérience nous apprend ce qui se passe quand deux billes d’ivoire viennent à se choquer, tandis qu’elle ne nous apprend rien, ou presque rien, sur les bruits que peuvent produire des liquides, traversant des tuyaux dont les parois sont élastiques. Vous ne serez donc point surpris qu’on n’ait pas appliqué à l'étude de ces phénomènes , dans l’appareil circulatoire, les lois de la physique, puisque ces lois sont encore inconnues. J’ai fait un assez grand nombre d’expériences pour éclaircir ces questions encore obscures, et je vous ferai part des résultats que j’ai obtenus.

La transmission, de même que la production du son , est un phénomène tout physique , et qui mérite d’appeler l’attention spéciale du médecin et du physiologiste. En effet, cette transmission du son à travers des corps élastiques, fournit, dans certains cas, les indications les plus précieuses et les plus positives. Le chirurgien veut-il reconnaître si un os a été dénudé au fond d’une plaie, s'il existe un calcul dans la vessie, il introduit un instrument explorateur, et le simple frémissement, transmis à sa main par le choc de son instrument, lui

révèle la nature du corps qu’il a heurté. Les vibrations sont un phénomène entièrement physique; car, si au lieu d’employer une tige métallique, il se fût servi d’une tige en gomme élastique, un son tout différent aurait été produit.

Ce n’est pas seulement sous le rapport dé l’élasticité que nos tissus ressemblent aux corps bruts de la nature; comme ceux-ci ils sont poreux, c’està-dire, qu’au moyen de petits espaces , de petits pertuis qui pénètrent dans la profondeur de leur substance, ils peuvent livrer passage à des corps plus subtils. C’est sur cette propriété que sont fondées les principales fonctions de la peau. Par quel mécanisme s’opère la transformation du sang veineux en sang artériel ? ne faut-il pas cpie l’air atmosphérique , introduit dans le poumon, traverse la membrane fine qui le sépare du liquide qu’il doit vivifier? Supposez, en effet, que le tissu pulmonaire cesse d’être poreux et perméable, ainsi qu’on l’observe dans certaines maladies ; vous connaissez d’avance quels accidents devront en résulter. C’est en vertu de cette même porosité que les boissons que vous prenezavec vos aliments passentdans les veines, et sont ainsi transportées dans le torrent de la circulation.

Savoir que les corps vivants sont poreux, et savoir que cette porosité exerce une notable influence durant la vie, c’est une découverte toute récente, qui a été long-temps contestée. Et pourtant ce phénomène est des plus simples à démontrer. J’ai été moi-même, plusieurs années avant que d’oser aborder 1 idée qu’une membrane vivante pût se laisser

pénétrer par les liquides .avec lesquels on les met en contact ; car on pensait généralement que les choses se passaient tout différemment sur un tissu doué ou privé de la vie. On nous disait : La peau, les membranes séreuses, muqueuses, en un mot, toutes lessurfacesdu corps, sontcriblées d’une foule de petits orifices, qui ne sont que les ramifications capillaires des vaisseaux lymphatiques. Ces petites bouches sont douées d’une intelligence en harmonie avec l’importance de leurs fonctions. Ainsi , une substance nuisible à l’économie vient-elle à se présenter, l’orifice se ferme et lui refuse l’entrée; cette substance, au contraire, est-elle convenable, l’orifice s’ouvre et la laisse pénétrer. C’est sous l'influence de semblables doctrines que je commençai à étudier les phénomènes de l’absorption. Eh bien ! je parvins à démontrer par des expériences nombreuses et des discussions sans fin , toute la futilité de semblables rêveries. Il y a vingt ans , personne ne doutait que le système lymphatique ne fut l’agent exclusif de l’absorption, et maintenant chacun sait que toute substance acide ou alkaline, utile ou délétère, est absorbée aussitôt qu’clleest mise en contact avec nos tissus. Il n'y a donc là qu’un phénomène d’imbibition, et tout ce qu’on a dit de 1 intelligence des pores n’est qu’un roman aujourd'hui suranné.

Vous voyez donc que si l’on doit étudier séparément les phénomènes vitaux sous le nom de physiologie vitale, il se passe dans les corps vivants d’autres phénomènes, qui sont essentiellement du domaine de la physique, et qu'elle seule peut nous

expliquer. Il y u plus, l'étude de ces phénomènes physiques nous fournit peut-être plus d’applications thérapeutiques et d’explications pathologiques , que les phénomènes vitaux , enveloppés quant à la théorie de l’obscurité la plus complète. C’est ainsi que sur un animal vivant nous pouvons , après avoir appliqué sur divers de ses tissus un agent vénéneux, empêcher, suspendre, rendre plus active ou plus lente l’action du poison ; car dans ce cas, nous avons affaire à un simple phénomène physique dont nous possédons la théorie j mais il ne nous est point donné de modifier ainsi à notre gré la sensibilité exaltée ou abolie dans un organe ou tout autre phénomène vital.

Ainsi , messieurs ; que votre esprit se pénètre de cette vérité fondamentale , tout n’est pas vital dans les phénomènes, de la vie, bon nombre d’en- (r eux sont essentiellement et exclusivement physiques. Et comme ces derniers interviennent dans nos fonctions les plus importantes. C'est à la physique qu il faut demander les moyens de les connaître et de les apprécier.

C’est là Je genre d’étude auquel nous nous livrerons durant le sémestre qui s ouvre aujourd’hui.

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