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vit habituellement, et son histoire est aujourd’hui parfaitement connue. O11 sait que cette maladie ne se gagne pas d’homme a homme , ni de malade à individu sain , mais qu elle se transmet par le fait de l’infection et du dégagement dans l’atmosphère de matières animales en putréfaction. Nous ferons à ce sujet des expériences. Vous verrez que quelques atomes de ces matières suffisent pour développer chez l’animal vivant tous les symptômes principaux qui caractérisent la fièvre jaune. Un des phénomènes les plus constants qu’on observe dans cette maladie, surtout lorsqu’elle doit avoir une terminaison funeste , c est le vomissement de matières noires. Eh bien ! si vous introduisez, dans le système sanguin d’un chien quelques gouttes d'eau ayant séjourné sur des débris de poisson ou de viande dans un état de fermentation putride, vous voyez l’animal présenter une activité singulière; bientôt la fièvre s’allume , il se couche, refuse des aliments et vomit des quantités énormes de ces matières noires qui constituent un phénomène si caractéristique. On sait aussi que dans toutes les circonstances où la fièvre jaune se développe, l’air a été vicié et corrompu par le dégagement de produits animaux putréfiés. C’est ainsi qu’il n’est pas rare de la voir éclater lorsqu un bâtiment chargé de morue, ayant échoué dans le voisinage d’une ville , les marchandises entassées exhalent dans l’atmosphère des miasmes infects. Qu’on jette à la mer ces matières corrompues, et biéntôtla maladie disparaitra. Ainsi, quand la cause qui produit et entretient la fièvre jaune est parfaitement connue , il suffit de s’en ga-
ranlir pour n’avoir rien à redouter de ce terrible fléau; il n’en est pas de même du choléra, car nous ignorons complètement les circonstances qui favorisent son développement. Ce que j’ai dit de cette dernière maladie , je le répéterai aussi pour la fièvre jaune : celle-ci doit être rayée du cadre des maladies contagieuses admises par notre législation actuelle.
Lèpre. À voir l’accueil qu’un lépreux reçoit à son arrivée dans un hôpital, le soin avec lequel on l’examine, l’intérêt que nous mettons à le faire peindre , les nombreux curieux qui s’empressent de le visiter, en ne soupçonnerait pas que la loi punit de mort quiconque est convaincu devoir communiqué avec un individu aussi intéressant. Et telle est pourtant la rigueur de notre Code sanitaire qui compte la lèpre au nombre des cinq maladies contagieuses. Le bon sens public a fait justice chez nous d’une législation ridicule et barbare; mais elle n’en existe pas moins et pourrait d’un instantà l’autre être remise en vigueur. Quant à la lèpre qui règne dans les pays chauds , il parait qu’on isole encore les malheureux qui en sont atteints, et que la contagion inspire toujours la même frayeur. Comme je ne l’ai point observée dans ces
cet égard , bien que je sois porté à penser que l’on a beaucoup exagéré les motifs d’après lesquels elle est supposée contagieuse.
Peste. De toutes les maladies réputées transmissibles , celle-ci exige de notre part l’examen le plus attentif et le plus consciencieux; car son caractère meurtrier inspire partout l’épou-
vante et l’effroi. Si, comme on l’affirme, elle était susceptible de se transmettre par le linge, les vêtements, la laine, les peaux d’animaux , que saisje enfin, par toute cette série de substances qu’indique notre code sanitaire, nous serions les premiers à applaudir aux mesures rigoureuses de notre législation. Envisagée sous le point de vue médical et scientifique, la nature contagieuse de la peste est-elle bien démontrée? C’est par une tradition qui remonte jusqu’aux temps les plus barbares , que celte maladie est considérée comme pouvant se propager par voie de contagion; mais alors les sciences physiques et chimiques étaient encore au berceau ; l’art d’interroger la nature à laide des expériences était à peu près inconnu. C’est donc par une sorte d’instinct de conservation plutôt que par des faits bien observés qu’on est arrivé à regarder la peste comme contagieuse. Le fléau apparaissait-il dans quelque endroit? un effroi général s emparait des populations voisines ; chacun s empressait de fuir, et si quelqu’un était assez téméraire pour communiquer avec les lieux infectés, la société le repoussait et l'isolait comme un membre dangereux. Ainsi la peur seule prononçait sur le caractère de la maladie, et la peur, vous le savez, n’a pas des idées bien nettes. Je me défie autant du médecin enthousiaste qui s’exprime en termes chaleureux, que de celui qui raisonne en tremblant sur une question de mort. Il faut donc avant tout, dans les questions graves, du calme et du sang-froid; il faut être habitué aux cxpei ienccs délicates pour rechercher ces atomes
fugitifs et imperceptibles , propres à transmettre une maladie, il faut enfin ne se laisser dominer ni par la crainte de l’opinion , ni par un respect aveugle pour d’anciens préjugés.
J’ai visité la plupart de nos villes à lazaret, et parmi les médecins attachés a ces localités , il en est cpii ne croient pas à la contagion de la peste. Mais ils se gardent bien d émettre publiquement une semblable opinion , car ils se feraient le plus grand tort pour leur clientellc. Si à Marseille ou à Toulon un praticien venait à nier la nature contagieuse de cette terrible maladie, il n’y aurait qu’un cri unanime de réprobation, car avant tout le public a peur, et il aime mieux qu’on prenne trop de précautions, fussent-elles très onéreuses, que de paraître en négliger quelqu'une. Jetons un rapide coup d’œil sur les mesures sanitaires adoptées dans les lazarets français ou autres.
L’idée fondamentale sur laquelle repose la police médicale de ces établissements est celle-ci : la peste ne se transmet que par le contact, l'air atmosphérique ne peut servir de voie de transport au principe contagieux. Vous pourrez à la ligueur entrer dans la chambre d’un pestiféré, maison a eu préalablement soin de vous revêtir d'un accoutrement assez bizarre. Ainsi , après vous être affublé d’un grand domino en taffetas gommé, d’uu masque et d'un gant de la même étoffe, vous pouvez approcher du lit du malade, vous pouvez même le loucher, pourvu qu’il n’y ait pas contact immédiat de votre main ; mais si malheureusement votre peau venait à effleurer la sienne, ou seule-
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ment quelqu'un des vêtements qui lui appartiennent, oli ! alors vous devez inévitablement être atteint de la maladie. Telle est la base de la doctrine sur la contagion de la peste, et tout dans les lazarets est sur ce pied-là. Ainsi vous passez entre deux haies formées par des ballots de laine, vous pouvez les considérer sans danger , bien que de petites parcelles de laine chassées par le vent voltigent dans l’air et s'arrêtent sur votre visage ou vos vêtements. Mais, vous dit le gardien, si par malheur votre habit venait à frôler quelqu’un des ballots en suspicion, vous seriez un homme perdu. Et en effet, le réglement veut qu’aussi tôt le capitaine du lazaret s’empare de votre personne et vous lasse garder isolé pendant tout le temps qu’on peut redouter le développement de la maladie.
Une fois les balles de coton et de laine déposées dans le lazaret, comment s’assurer qu’elles ne renferment pas le germe de la peste ? Voici 1 épreuve à laquelle on les soumet. Un portefaix plonge son bras au milieu d’une balle, l’y agite en tous sens, puis il le retire et la referme soigneusement. Telle est la manœuvre dont je fus témoin, alors le gardien ajouta : Si dans quinze jours cet homme n’a pas la peste, c’est une preuve que la balle n’est pas infectée. Quoi de plus ridicule, je vous le demande, que cette manière de procéder ? Comment , parce qu’un homme a pu plonger impunément sa main au milieu d’une halle de coton, on sera en droit de conclure qu’aucun germe contagieux n’y est déposé? Et d’ailleurs pourquoi refuser à l’air atmosphé-
rique la propriété de transmettre ces atomes imperceptibles , quand nous voyons se propager par cette voie le principe contagieux du typhus, delà variole ? Aussi^ remarquez qu’il n’y a pas exemple qu’un de ces portefaix ait jamais été atteint de la peste pour avoir mis ainsi son bras en contact avec des tissus suspects. Je me rappelle qu’étant à Marseille un de ces hommes eut au doigt un léger furoncle; déjà tout le lazaret était en émoi, déjà l’on croyait à l’invasion du redoutable fléau : heureusement que le furoncle guérit sans conséquences fâcheuses , et peu à peu l’alarme se dissipa. Aussi, dans l'état actuel de la science, il est impossible de savoir au juste quel est le véritable caractère de la peste. Toutefois , s’il est vrai que des germes contagieux puissent s’attacher à du coton ou à de la laine, il est de toute évidence que les procédés qu’on emploie pour constater leur présence sont essentiellement défectueux. D’abord telle doit être la ténuité du miasme délétère qu’il faudrait, pour le trouver examiner brin à brin chaque fdament des tissus suspects. Ensuite , par quelle singulière exception à toutes les lois connues de l’imbibition, la peau protégée par son enveloppe épidermique jouirait-elle de facultés absorbantes aussi énergiques, tandis que la surface pulmonaire en serait complètement dépourvue? Voilà qui est opposé à tout ce qu’enseignent l’expérience et le raisonnement.
Ainsi donc pour résumer, il est impossible d’admettre que la peste soit contagieuse par le seul contact sur la peau , soit d’un individu malade à
un individu sain , soit au moyen de substances intermédiaires qui seraient dépositaires du principe morbide. Tant que l’épiderme sera intact, il n'y aura pas dimbibition. C’est par l’absorption pulmonaire qu’en général les miasmes pénètrent dans l’économie ; aussi avons - nous recours dans nos laboratoires aux fumigations de chlore pour détruire les matières animales suspendues dans l’air atmosphérique. Autrefois on brûlait des substances aromatiques, afin de chasser les miasmes contagieux ; or vous savez que ce moyen est tout-à-fait insignifiant; maintenant dans nos lazarets on emploie d’autres procédés aussi inefficaces que les fumigations odorantes, et qui, au lieu d’agir sur la peste, n’agissent que sur l’imagination effrayée.
Si, le réglement du fameux lazaret de Marseille à la main , nous énumérions toute les règles, les pratiques absurdes qu’il contient, toutes les assertions bizarres et dignes d’un autre temps, vous seriez confondus qu’en 183G, dans un pays où les sciences physiques brillent du plus vif éclat, où elles portent partout la lumière et le positif, le commerce , l’armée, la marine, les voyageurs restent soumis à des mesures sévères, coûteuses, souvent nuisibles, presque toujours absurdes et dignes enfin de l’état de barbarie dont nous avons la prétention d'ètre sortis.
Mais le temps ne nous permet pas d’entrer dans cette discussion , bien que je n’en connaisse pas de plus digne de l’attention des médecins et des gouvernements.