‹ Leçons sur les phénomènes physiques de la vieChapitre 11 sur 43 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

Messieurs ,

Vous avez vu que des cinq maladies que la loi désigne comme essentiellement contagieuses , il en est quatre, le typhus, le choléra, ;a fièvre jaune et la lèpre, dont tout médecin éclairé nie positivement la contagion. Quant à la peste, je vous ai fait part de mes doutes. Supposer que le principe contagieux se communique par l imbihilion de l’épiderme, à l’exclusion de l’absorption pulmonaire , c’est un paradoxe que repousse une saine physiologie. Comme d’ailleurs cette opinion ne repose sur aucune expérience directe, et qu’elle est enveloppée d’un nuage de. préjugés que la peur épaissit encore , il est de toute nécessité qu’un nouvel examen vienne éclairer cette question délicate. M. Clot-Bey, en Egypte, qui vient de vivre et d’exercer son art au milieu d'une peste meurtrière, nie qu elle soit contagieuse, et M. Brayer , médecin honorable qui a vécu long-temps à Constantinople, en est revenu, emportant la conviction intime que celle maladie ne peut se transmettre de l’homme malade à l’homme sain.

Il résulte de la sévérité même des lois sanitaires

que le plus souvent elles ne sont pas exécutées. Voyez en effet ce qui est arrivé lors de la dernière épidémie de choléra à Paris. Si on eût voulu recourir aux précautions indiquées par le code , prendre des mesures d'isolement , suspendre les communications , séparer violemment les malades de leurs familles , on eût bouleversé la capitale. C’est surtout dans les ports de mer que ces mesures dites sanitaires sont exécutées dans toute leur rigueur, car les rapports par terre sont beaucoup ■ plus difficiles à suspendre. Au retour d'un voyage dans le nord de l’Angleterre où j'avais été étudier le choléra , je passai par Boulogne ; me trouvant en soirée avec divers personnages de la ville , on me raconta qu’on y avait tiré à boulet sur un bâtiment étranger qui avait voulu pénétrer dans le port sans avoir été soumis préalablement aux mesures sanitaires. Je leur dis alors : « Messieurs, si quelqu’un doit vous ap- « porter le choléra, c’est moi ; car j’arrive à l’inse tant des lieux où il sévit, et même les vête- (( ments que j’ai sur moi sont ceux que je por- « lais en visitant les malades. Ainsi nous som- (f mes tous compromis pour la quarantaine. » Comme chacun avait intérêt à se taire, on ne répandit point cette nouvelle-là; mais on me recommanda plus de discrétion , m’assurant que ma personne ne serait pas en sûreté dans la ville, si ce lirait venait à circuler.

On ne peut nier que certaines maladies n’aient le fatal privilège de se transmettre par voie de contagion ; telles sont la variole, la rage et la svphi-

lis, otc. Les conditions physiques do celte transmission sont bien connues, mais l’agent spécial destiné à servir de germe reproducteur de la maladie a constamment échappé à notre investigation.

Comment le pus qui s'écoule d'une ulcération vénérienne a-t-il la propriété, quand il est déposé sur une surface où il peut être absorbé , de donner lieu au développement ultérieur de la syphilis? Le chimiste le plus habile n’a pu nous dire en quoi la suppuration du chancre diffère du pus fourni par une ulcération de nature non spécifique. Les parties par lesquelles on contracte la maladie vénérienne sont dans les conditions les plus favorables pour l’imbibition du principe virulent , car elles ne sont protégées que par un épiderme très-mince et elles'sont parcourues par de nombreux vaisseaux sanguins. Ajoutez à cela que dans l'acte du coït tout concourt à favoriser l'absorption du virus ; la température élevée et l'humidité des parties génitales, les frictions que les organes sexuels exercent l’un contre l’autre sont autant de circonstances propres à accélérer l’imbibition.

On a proposé différents moyens pour se préserver de la syphilis. Telle est cette poudre, dans laquelle entre de la chaux pulvérisée, que l’on trouve chez certains apothicaires , et dont il suffit, dit-on, de se saupoudrer le gland pour pouvoir ensuite se livrer sans danger à un coït impur. Il y a quelques années qu’un médecin à Paris annonça avoir découvert une poudre

propre à prévenir la contagion , et voici sur quelles expériences il s’appuyait pour prouver son efficacité. Ayant voulu montrer qu'il était apte à contracter la maladie vénérienne, il s’inocula du virus avec une lancette et un chancre se développa. Après s’être guéri , il se couvrit le gland d’une légère couche de sa poudre , puis ayant cherché à s’inoculer avec une lancette du pus virulent, il ne se développa aucun phénomène d’infection. Comme la recette de cette poudre n’a pas été publiée, j’ignore sa composition , mais il est probable qu’il y entrait quelque substance analogue à la chaux. Que se passe-t-il dans une pareille circonstance? Voilà une surface d’imbibition que vous recouvrez d’une couche solide, avide d’eau et de matière animale comme toutes les substances alcalines, puis vous pénétrez avec une lancette dans les tissus sousépidermiques; mais la pointe de l’instrument a d’abord traversé la couche pulvérulente , elle a du être, essuyée, et le virus par conséquent n’a pas pu arriver jusqu’au réseau vasculaire du chorion. Voilà l’explication du phénomène. Toute substance capable de modifier la porosité de l’épiderme , s’oppose à la perméabilité et à l’imbibition de la peau. Vous concevez maintenant comment l’application sur une surface absorbante d'une poudre alcaline peut prévenir l’absorption, et ainsi être avantageuse dans les cas de coït douteux.

On a encore conseillé des lotions avec une foule de substances telles que l’eau de Cologne, le chlore,

une solution légère de deuto-chlorure de mercure ou de nitrate d’argent cristallisé, l'acide hydrochlorique faible, le chlorure d’oxide de sodium, etc. Tous ces moyens agissent d’une manière analogue ; car en modifiant la couche épidermique ils rendent plus difficile l’imbibilion du virus vénérien. Mais bien qu’ils puissent exercer une certaine influence , ils sont loin de donner une certitude complète; aussi le moyen le plus sûr de prévenir l’infection est encore de s’abstenir.

La gale est du nombre des maladies qui se transmettent par le contact immédiat de l’épiderme. Ce n’est plus ici un virus qui communique le mal, mais un insecte dont on peut avec la loupe constater la présence et suivre les traces. Et ici , 1 inoculation sera encore d autant plus facile que la couche épidermique sera moins épaisse. Il suffit pour se préserver de l’insecte , d’éviter le contact de l'individu affecté , et encore arrive-t-il très-souvent qu’on touche impunément un galeux , car il faut un certain temps pour que l’insecte pénètre et se loge dans l’épiderme.

Quant à la variole, la rougeole’ la scarlatine, etc., le mécanisme de leur transmission rentre littéralement dans ce que nous avons déjà exposé; aussi ne nous y arrêterons-nous pas.

Nous vous avons dit que le phénomène de l'absorption d’un poison se composait de deux périodes bien distinctes : imbibition d'abord, puis transport de la matière imbibée. Aujourd'hui personne ne doute que le système veineux ne soit l’agent do cette absorption. C’est un fait si simple et si pal-

pable qu'il n’est, plus permis d’en douter. Si , au lieu d’agir sur de petits vaisseaux , vous étudiez le phénomène sur des vaisseaux d’un plus gros calibre , vous pouvez suivre toutes les phases de l'absorption : vous voyez la substance traverser les parois de la veine, suivre les courants sanguins, et être immédiatement entraînée vers les centres nerveux. Nous allons répéter devant vous cette expérience, afin qu’il ne reste dans votre esprit aucun dout^ sur le mécanisme de ce fait fondamental.

Je mets à nu la veine jugulaire d’un chien , et après l’avoir disséquée dans une partie; de sa longueur , je la sépare des tissus sous-jacents en plaçant une carte sous sa partie moyenne. Ainsi isolé, le vaisseau ne communique c[ue par son bout supérieur avec les capillaires et par l’inférieur avec 1 organe central de la circulation. Voici de la teinture de noix vomique que j'ai fait préalablement chauffer un peu afin de favoriser son imbibition , et avec l’extrémité d’un tube je dépose quelques gouttes de la liqueur sur la circonférence de la veine. La carte disposée en gouttière au-dessous du vaisseau empêche la substance vénéneuse d’être en contact avec les tissus divisés, et par conséquent ceux-ci ne peuvent l’absorber. Vous voyez que les effets du poison sont lents à se manifester ; car déjà cinq minutes se sont écoulées, et l’animal n’éprouve rien encore. Et comment en serait-il autrement, puisque la substance, au lieu d’être en contact avec de nombreux vaisseaux capillaires, ne communique qu’avec une seule veine ? Voici les symptômes

d’empoisonnement qui se déclarent; eli bien! je puis les arrêter en liant le vaisseau par ses deux extrémités. En effet, vous le voyez, l’animal redevient calme à l’instant.

Voilà une expérience capitale qui prouve évidemment que les veines peuvent absorber ; et ce que je viens de faire pour la jugulaire , je pourrais également le répéter pour tout autre vaisseau, l’artère carotide, par exemple. Examinons maintenant l'état de la veine sur laquelle nous venons d’expérimenter. Ses parois ont perdu leur couleur naturelle pour prendre celle de la substance qui les a pénétrés. Si vous touchez de l’extrémité du doigt la face interne du vaisseau , vous reconnaissez , en l’approchant de vos lèvres , la saveur amère de la noix vomique. Il y a donc eu passage de la liqueur de l’extérieur à l’intérieur de la veine. L’empoisonnement a été produit ici comme dans le cas où l’on injecte directement une substance vénéneuse dans le système sanguin: seulement , au lieu de l'introduire au moyen d’une ouverture artificielle , nous l'avons fait pénétrer à travers les porosités naturelles du vaisseau.

Je. ne parle pas ici des vaisseaux lymphatiques, car vous savez qu'ils ne sont pas parcourus comme les veines par des courants réguliers, et que leur rôle dans l’absorption doit être à peu près nul. Voici un fait curieux que j’ai eu l’occasion d'observer. Sur le cheval dont je vous ai parlé, chez lequel nous injectâmes 30 litres d'air, nous trouvâmes à l’ouverture du corps le système lymphatique énorme-

ment distendu par de la lymphe. Il paraîtrait que cette pression considérable que supportait le sang dans les artères et les veines avait retenti sur le système lymphatique, et produit ce phénomène singulier que nous observions.

Pour compléter ce qui a rapport à cette ah" sorption , examinons quelques faits de pathologie qui s’y rattachent et qui sont des expériences toutes faites sur l’homme. Vous connaissez ces infidtrations œdémateuses qui surviennent dans le' cas de difficulté de la circulation , quand l’influence du cœur a diminué d’énergie, ou que quelqu’obstacle mécanique s’oppose au libre retour du sang. Toute la théorie des hydropisies générales ou partielles repose sur le grand phénomène de l’absorption veineuse. On doit à M. Bouillaud plusieurs applications à la pathologie de ces faits physiologiques. Quand les membres inférieurs sont seuls œdémateux, vous trouverez le plus souvent un obstacle au cours du sang dans la veine crurale ; tantôt ce sont des caillots fibrineux oblitérant sa cavité , tantôt une tumeur développée dans le voisinage du vaisseau et comprimant ses parois. Qu’arrive-t-il dans ce cas? Le sang séjourne de proche en proche jus;qu’au réseau capillaire, et comme l’exhalation arlcrielle continuant à se faire , l’absorption ne peut plus s’effectuer, il en résulte une accumulation de sérosité dans les mailles du tissu cellulaire. C’est ainsi que dans le cas d’oblitération de la veine porte, l’ascite se développe par suite du séjour dans

l’abdomen de la sérosité péritonéale qui ne peut être résorbée.

On a parlé dans ces derniers temps , et I on a traité dans des ouvrages de l’œdème du cerveau: mais on a souvent confondu sous ce nom et pris pour un état pathologique la sécrétion naturelle du liquide céphalo-rachidien. Le véritable œdème du cerveau consiste dans une accumulation de sérosité dans le parenchyme même de la pulpe nerveuse, ou dans la cavité des ventricules de l'organe. On conçoit qu’un obstacle au cours du sang qui revient au cœur, que des concrétions dans les sinus de la dure-mère puissent produire celte hydropisie cérébrale. Quand alors on ouvre les ventricules , ou qu’on coupe par tranche le tissu du cerveau , on voit ruisseler sous le scalpel un liquide aqueux semblable à celui qu’on rencontre à l’état normal dans le tissu cellulaire sous-arachnoïdien .

DE L’EXÏIALATIOX.

Nous n’avons envisagé jusqu’à présent l’imbibit ion que comme s'effectuant de l'extérieur à l’intérieur des vaisseaux; mais il est aussi des phénomènes qui se passent en sens inverse, et c'eut à ceux-ci qu’on a donné le nom d'exhalation’. En effet, des liquides renfermés dans des canaux veineux ou artériels peuvent pénétrera travers les porosités de leurs parois de la face interne à la face externe de ces conduits. C’est

ainsi que dans i état ordinaire il s’exhale par le poumon une certaine quantité de liquide qui se transforme promptement en vapeur, et s’échappe pendant l’expiration. Il se passe dans l’organe pulmonaire une véritable exhibition.

11 y a certaines substances qui, introduites dans le sang, ne peuvent y séjourner long-temps et sont très-promptement rejetées au-dehors. Tel est, par exemple, 1 éther. Il en est de même du camphre et du phosphore ; car à peine ils sont passés dans le torrent circulatoire , que déjà vous constatez leur présence dans la transpiration pulmonaire. ' -

Nous vous parlerons aussi de cette imbibition qui se passe de dehors en dedans et de dedans eu dehors, et que JM. Dutroehet a désignée sous le nom d endosmoseet d exosmose. Cen’est, ainsi que nous vous le démontrerons , qu’une imbibition à douLde courant. Bien qu elle li ait pas en physiologie une aussi grande importance qu’on aurait d’abord cru; bien qu’elle ne dévoile pas le principe vital , ainsi que 1 avait pensé M. Dutroehet , cependant à son étude se rattachent certaines applications qui peuvent jeter quelque lumière sur l’exercice de plusieurs fonctions de 1 économie. C’est seulement sous ce dernier point de vue que nous l’envisagerons.

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