DES BRUITS NORMAUX ET ANORMAUX DES ARTÈRES
L’élude des bruits artériels est une question tout-a-fait nouvelle sous le rapport physique , et c est sous ce point de vue seulement que nous nous proposons de l’envisager. Il en est de ces bruits comme des bruits du cœur; aussi doit-on les distinguer en normaux et anormaux. Cependant je vous ferai remarquer que, tandis que les bruits normaux du cœur existent constamment dans hélât physiologique, les bruits normaux des artères
n'ont qu'une existence douteuse, et ne se manifestent que dans certaines circonstances qu’il nous faudra plus tard apprécier. Quant aux bruits anormaux dont les tuyaux artériels deviennent accidentellement le siège , ils sont tellement remarquables qu’on a pu noter avec précision leurs nuances et même leur rhythme musical. Maintenant sera-t-il possible de vous donner la théorie véritable de ces vibrations sonores, développées dans les vaisseaux? Nous allons vous faire l’exposé rapide de nos recherches et de nos résultats à ce sujet.
Bruits normaux des artères. Ces bruits normaux des artères consisteraient , surtout d’après M. Bouillaud, dans un murmure obscur, dans une sorte de frôlement sourd , qui serait sur les confins du bruit de soufflet. C’est au frottement et au choc de la colonne sanguine contre les parois artérielles qu’il faudrait attribuer la production de ces frémissements vibratoires. Or, ici se présente une première difficulté. Il est vrai que quand on ausculte les artères carotide primitive et sousclavière, on entend souvent un bruit de choc, mais ce bruit n’est point unique , et ne coïncide pas seulement, comme M. Bouillaud l'a prétendu, avec la systole des ventricules : on entend aussi un second bruit dans l’artère , à l’instant où le cœur se dilate. Ce matin encore , j’ai ausculté toutes les malades de ma salle à l’Hôtel-Dieu , c’est-à-dire, près d’une soixantaine, et chez la plupart j’ai constaté ce double choc. N’est-il pas probable que, dans ce cas , il y a simple transmission des batte-
ments du cœur aux parois artérielles, par la colonne de sang que le ventricule gauche lance chaque fois qu’il se contracte? J’admets volontiers qu’il est possible que des bruits particuliers se développent dans les artères , mais il faut bien prendre garde de les confondre avec ces vibrations sonores , qui proviennent de l’ébranlement communiqué à ces vaisseaux par le choc du cœur contre la poitrine. En passant aujourd’hui la revue des malades de la salle, j’ai constaté chez deux d’entre elles un phénomène assez curieux. Le stéthoscope appliqué sur l’artère carotide transmet à l’oreille la sensation de deux bruits; le premier, qui est un bruit de frottement , correspond à la pulsation de 1 artère ; le second, qui est un bruit de choc , correspond au retour des parois du vaisseau sur ellesmêmes. Quelle pouvait être la source de ces bruits anormaux ? L’étude auscultative des battements du cœur me l’a eu bientôt dévoilée. En effet , j’ai trouvé le premier son cardiaque remplacé par un bruit de frottement, le second étant resté naturel. Ce fait n’est pas seulement intéressant en ce qu’il confirme la distinction que nous avons établie sur le mode de production des bruits artériels, mais il vous montre que dans les cas où la présence d'une tumeur ou d’une portion de poumon au-devant du cœur , masquerait ses battements , on pourrait néanmoins ausculter cet organe par l’intermédiaire des artères.
Maintenant y a-t-il habituellement un bruit de frottement, de souille dans les artères ? Non, car dans 1 immense majorité des cas on n’entend dans
ces vaisseaux aucune vibration sensible , a moins toutefois qu’on ne comprime leurs parois avec le cylindre dont on se sert pour ausculter. Ces bruits artériels que l’on a appelés bruits normaux, ne se développent que dans des circonstances particulières que nous allons bientôt examiner.
Bruits anormaux des artères. INous allons jeter un rapide coup-d œil sur les bruits anormaux que présentent les artères dans certains états pathologiques. Je regrette que le temps ne me permette point de m’étendre plus longuement sur le développement de ces considérations physiques dont la connaissance exacte offre de si précieuses ressources dans le diagnostic des maladies de l’appareil circulatoire.
Bruit de choc. Il peut se développer dans la plupart des gros troncs artériels des bruits de clioc très nets et très distincts. C’est ce que j ai eu maintes fois l’occasion de constater sur les artères carotide, brachiale, crurale, en un mot sur les principaux tuyaux vasculaires. Mais ces bruits ne sontils que la transmission des battements du cœur ? IJ ne pareille supposition n’est point admissible, car vous n’avez qu un simple choc , et non point un tic-tac; il est donc évident que ces bruits se sont développés dans l’artère elle-même. On les observe particulièrement dans les cas de pléthore, dans la période d excitation des fièvres d accès ; et telle est quelquefois leur intensité que non-seulement on les distingue avec le cylindre acoustique , mais même qu’ils font éprouvera la main un choc manifeste. Enfin, j’ai vu des cas où il suffisait,
|>oi1r les entendre , d’approcher l’oreille de l’artère sans toucher à la peau.
Gomment expliquer le mécanisme de ce choc artériel? Vous vous rappelez les expériences que nous avons faites dans une des séances précédentes, et dont les résultats nous offrent une analogie frappante avec ce qu’on observe dans les vaisseaux sanguins. Je présume qu’un certain degré de tension dans les parois des artères favorise la production de ces bruits ; or voici sur quoi je m’appuie. Prenez un tuyau en caoutchouc , et injectez brusquement dans sa cavité de l’eau , en imitant avec le piston de la seringue les contractions alternatives du cœur. Si vous venez à ausculter, votre oreille est frappée d’un choc analogue à celui des artères , chaque fois qu’une nouvelle ondée de sang est lancée dans lè tube. C’est un fait que je vous engage à vérifier à la fin de la leçon. Il semble assez difficile d’expliquer comment le frottement subit d’un liquide contre des parois lisses et polies peut déterminer de semblabes vibrations ; contentons-nous pour le moment de constater ce phénomène , peut-être la physique nous en dévoilera-t-elle plus tard le mécanisme.
Bnut de souffle intermittent , Tous les auteurs qui ont écrit sur les bruits des artères, ont parlé de ce bruit de souille que l’on peiit produire à volonté en comprimant légèrement les parois du vaisseau avec l’extrémité du stéthoscope. Nous déterminons le même phénomène sur un tuyau élastique. Non pas qu’on ait encore là une véritable explication du bruit qui nous occupe, Ainsi on peut
bien dire d’une manière générale que quand un liquide passe d’un endroit plus large dans un endroit, plus étroit , et vice versa , il se développe des vibrations sonores, mais il faut préciser davantage quand il s’agit d'interpréter des faits physiques. Un esprit sévère ne se contente pas de ces explications superficielles.
Quoi qu’il en soit, lorsque ce bruit de souffle dépend d’un rétrécissement, on l’entend au moment où le ventricule se contracte, mais il cesse quand cette cavité vient à se dilater. On l’observe assez fréquemment dans les affections rhumatismales aiguës.
Vous vous rappelez que la compression d une artère n’est pas la seule condition physique capable de développer des vibrations sonores; un certain degré de tension dans les parois des vaisseaux les produit également. Aussi , chez les sujets pléthoriques , n’est-il pas rare de rencontrer ce bruit de souffle.
Nous avons dit aussi qu’après d’abondantes hémorrhagies, et dans la convalescence de maladies qui ont amené un prompt amaigrissement, on constate fréquemment des vibrations anormales dans les artères. Vous ne serez pas surpris de voir une même cause donner naissance assez souvent à des bruits variés , si vous songez que ceux-ci ne diffèrent entre eux que par des nuances insensibles.
Enfin admettrons-nous comme pouvant produire ce bruit de souffle, une modification apportée dans la composition du sang ? Ce n’est là , il
est vrai, qu'une supposition, mais elle acquiert un grand degré de probabilité par les résultats que fournit l’expérience suivante :
Si l’on injecte dans un tuyau élastique une dissolution d’amidon , et qu’on écoute avec le stéthoscope que l’on appuie légèrement de manière à déprimer les parois du cylindre , on entend dans le moment de l’impulsion du piston un bruit de frottement dont les grains sont beaucoup plus gros que quand on se sert d’un liquide moins visqueux, de l’eau, par exemple. J’avoue que si chez un malade j’avais constaté un semblable bruit, je me serais complètement abusé sur son mode de production. J’aurais pensé à l’existence d’un rétrécissement avec développement d’inégalités considérables. Ne serait-il pas possible , en variant ces expériences , d’arriver à découvrir le rôle que jouent dans la production de ces bruits si variés les modifications apportées par les maladies dans la composition du sang ?
Vous parlerai-je de ces prétendues explications qu’heureusement nous ne voyons plus guère reproduire, et qui consistaient à attribuer la cause d’un phénomène inconnu à un état vital particulier ? C’est ainsi que Laënnec, cet excellent esprit, cet homme d’une si rare sagacité , ne pouvant trouver la solution physique du problème qui nous occupe , se contentait d’explications véritablement absurdes. Ces bruits anormaux des artères, à quoi les rattachait-il? à un spasme, à une anomalie de l inllux nerveux, à une vitalité contractile des parois des vaisseaux. Mais empressons-nous de le
constater, car c/est un progrès, on n’oserait plus aujourd’hui tenir un pareil langage. Sans doute il est dans l’économie vivante des phénomènes essentiellement vitaux, mais il en est d’autres soumis aux lois physiques et dont les lois physiques seules peuvent donner une juste interprétation.
Mais revenons à l élude des bruits artériels. Il est une modification du bruit du souille que l’on entend chez les femmes arrivées à une certaine période de la grossesse , et qui ressemble assez exactement à celui que détermine la compression d’une artère ; je veux parler du soujjle placentaire. Ce bruit est simple, isochrone au pouls de la mère, et s’entend particulièrement sur les parties latérales de l’abdomen. Quel est maintenant son siège ? G est ici que les opinions sont partagées. Les uns pensent que ce souille se développe dans l’appareil vasculaire des parois utérines; d’autres soutiennent, et c’est l’opinion de M. Bouillaud, que ce n est autre chose que le bruit des grosses artères du bassin, telles que l’aorte et les vaisseaux pelviens, transmis par l’utérus chargé du produit de la conception. Avant de me prononcer sur la cause de ce souille placentaire, je dois vous faire remarquer que son existence est sujette à de nombreuses variations. Ainsi vous l’entendez aujourd’hui , et demain il aura disparu, puis vous le retrouverez au bout de plusieurs jours. J’ajouterai aussi que ce bruit paraît superficiel, et qu’il semble très voisin de la paroi abdominale. Avons-nous maintenant dans les artères utérines les conditions physiques propres au développement d’un pareil
souffle? C’est ce qu’il s’agit d’examiner. On conçoit que ces vaisseaux par leur volume et leur nombre puissent devenir le siège de vibrations sonores semblables à celles qui nous occupent , sous l’influence d’une gêne quelconque dans leur circu^ lation. Or, vous savez à combien de modifications variées sont sans cesse sujettes les communications vasculaires de la mère et du fœtus. Ne peut-on pas trouver là une explication satisfaisante de ces alternatives d’apparition et de disparition du souffle placentaire ? Cette opinion acquiert encore un plus grand degré de probabilité si vous examinez comment s’opère la circulation dans ces cas de grossesse. Les artères utérines ne viennent point immédiatement s’aboucher dans les veines , mais le sang est épanche dans le parenchyme même de la matrice dont la texture est devenue celluleuse comme celle des corps caverneux, et de là il communique par de larges ouvertures avec la face adhérente du placenta.
Ainsi donc, je» ne suis point porté à regarder comme exactes les idées de M. Bouillaud sur le mode de production de ce bruit : il me semble que l’on a tout autant de raison, et même davantage , pour supposer qu’il se passe dans les altères utérines. Mais , dira-t-on, on a observé, hors des cas de grossesse , un bruit de souffle simulant si exactement le souffle placentaire, qu'on a pu le prendre pour ce dernier. Je ne nie point ce fait ; mais de ce que les artères de l’abdomen peuvent produire un semblable bruit , il ne s’ensuit pas que les vaisseaux utérins ne puissent également le développer.
Du reste il ne serait pas impossible que ces deux causes ne concourussent à la fois à la formation de ces vibrations sonores.
Bruit de souffle continu. Cette espèce de bruit artériel n’est plus intermittent, il est continu; il existe aussi bien dans le moment où le cœur , en se contractant, lance le sang dans le système vasculaire, que quand les parois des artères reviennent sur elles-mêmes à chaque diastole des ventricules. C’est cette variété de bruit de souffle que M. Bouillaud a désignée sous le nom de bruit de diable. Il est susceptible, dans quelques cas, de devenir toutà— fai L musical , et de représenter certaines notes de la gamme. Ce bruit , bien que continu , n’est point uniforme, car chaque fois que les ventricules se contractent, il augmente graduellement d’intensité, et bientôt ilprésenteun ronflement bruyant, comme si de nouvelles vibrations sonores étaient venues se surajouter. Chez une femme couchée actuellement dans mes salles à l’Hôtel-Dieu, l’auscultation donne la sensation de deux bruits qui semblent se confondre ; le premier est constitué par des grains très fins et très nombreux, le second se rapproche plutôt du sifflement modulé de la sirène.
C’est surtout dans les artères carotide et sousclavière qu’on entend ce bruit particulier. On assure, mais moi je n’ai jamais observé ce fait, on assure l’avoir quelquefois rencontré jusque dans Tarière crurale.
Une particularité assez singulière, relativement à ce bruit, c’est Tinfluence exercée par la disposi-
lion du vaisseau dans lequel il se développe. Le malade élève-t-il le menton, en inclinant de côté la tête de manière à tendre les parois de l’artère carotide , le bruit augmente sensiblement d’intensité. Venez-vous au contraire à écarter du vaisseau le larynx et la trachée , le bruit disparait. Vous obtenez ce même résultat , si vous comprimez l’artère de manière à intercepter le cours du sang dans sa cavité.
Vous voyez qu’il y a là un ensemble de conditions qui ne sont pas encore bien éclaircies, et qui exercent la plus grande influence sur cette espèce particulière de bruits.
Quelles sont maintenant les circonstances qui semblent, favoriser son développement ? On le rencontre surtout chez les jeunes filles chlorétiques , chez les phthysiques, chez les individus amaigris et épuisés par de longues maladies.
Quant au mode de production de ce bruit, je 11e crois pas qu’il en existe jusqu’à présent aucune explication satisfaisante.Vous n’avez, en effet, aucune altération organique des artères , aucun obstacle , aucune déformation de leurs parois , qui puisse vous rendre raison d’un semblable phénomène. Il est bien plus probable que dans ce cas les qualités particulières du sang jouent le principal rôle.
Bruit musical. Nous avons déjà vu que le bruit de souille continu peut , par une sorte de gradation insensible, acquérir un caractère musical, qui quelquefois ne manque pas d'un certain agrément. Laënnec a noté sur le papier plusieurs phrases de chant, qu’il avait entendues dans les artères. Je
dois vous faire remarquer que ces modulations vibratoires sont extrêmement variables suivant les individus ; tantôt elles ressemblent au roucoulement de la tourterelle, tantôt elles se rapprochent du bourdonnement d'un insecte , ou de la résonnance d’une corde métallique. Il n’est pas rare de les voir disparaître , puis reparaître de nouveau sans cause appréciable. Ce sifflement musical des artères devient plus sonore, se renfle à chaque systole des ventricules; on peut en général trouver facilement, avec le diapason , la note qui le représente.
Quelles sont les lois physiques qui président au développement de ce bruit singulier? Je les ignore et ne pense point qu’il soit possible, dans l’état actuel de nos connaissances, d’en donner une explication satisfaisante. Toutefois, si l’on considère la constitution et les conditions pathologiques des individus chez lesquels on rencontre ce bruit , il est probable que les liquides jouent encore ici , sinon l’unique , du moins le principal rôle.
Nous sommes obligés , Messieurs , de terminer ici nos leçons, car le semestre étant expiré, les réglements exigent que les cours du Collège de France soient suspendus à dater d’aujourd’hui. Je me proposais encore d’aborder avec vous de graves et importantes questions; car nous sommes loin, bien loin d’avoir épuisé notre sujet; plus on mettra d’attention et de scrupule dans l’étude des phénomènes de la vie , et plus l’on se persuadera que tous ou presque tous sont influencés par les lois qui régissent les phénomènes physiques. Je m. 20
ne
voudrais pour preuve qu’un examen rapide de chacune de nos fonctions.
Si le temps me permettait de faire cet examen, vous acquerriez bientôt la conviction que les lois physiques n’ont rien perdu de leur empire pour s’exercer dans les corps organisés : les observateurs seuls ont manqué pour les suivre dans ce monde vivant, ce microcosme des anciens. Chaque fonction, chaque organe nous en fournirait facilement la preuve ; et ne se montre-t-elle pas d’elle-même dans les sens, les mouvements, la voix, la circulation du sang, etc.?
La production et la distribution de la chaleur animale, qu’est-ce donc, sinon un phénomène physique? Et la transpiration cutanée, et l’exhalation pulmonaire, et l’absorption, n’avons-nous pas acquis la certitude par des expériences irrécusables que tout y est physique? Je ne finirais pas, Messieurs , si je voulais poursuivre les phénomènes de celte nature partout où ils existent; il faudrait reprendre la physiologie jusque dans ses moindres détails. Nous remettrons cette étude à une autre époque. Vous avez pu voir dans les divers sujets que nous avons traités, quelles ressources immenses nous avons puisées dans l’application des lois physiques , aux phénomènes de l’économie vivante. Mais combien il s’en faut que la science ait atteint à cet égard son dernier degré de perfection. Aussi , c’est vers ce but, à la fois scientifique et philantropique, que je vous engage à diriger vos efforts ; moi-même je vais me livrer à de nouvelles recherches , pénétré que je suis que c’est dans cette étude de la physique vitale que repose l’avenir de la médecine.