PAR M. CLAUDE BERNARD
SLR I.A
ET ?iES RAPPORTS AVEC LE GERVEAr.
Messieurs,
J'ai l'intention de vous entretenir de la physiologie du cœur d'une manière générale, mais en m'attachant plus particulièrement aux points qui me semblent propres à éclairer la physiologie du cœur de l'homme.
Pour le physiologiste, le cœur est l'organe central de la circulation du sang, et, à ce titre, c'est un organe essentiel à la vie. Mais par un privilège singulier, qui ne s'est vu pour aucun autre appareil organique, le mot cœur est passé, comme les idées que l'on s'est faites de ses fonctions, du langage du physiologiste, dans le langage du poète, du romancier et de l'homme du monde, avec des acceptions
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tort différentes. Le cœur ik^ serait pas seulement un moteur vital poussant le licjuide sanguin dans toutes les parties de notre corps qu'il anime, il serait aussi le siège et l'emblème des sentiments les plus nobles et les plus tendres de notre âme. L'étude du cœur humain ne serait pas uniquement le partage de l'anatomiste et du physiologiste ; cette étude devrait aussi servir de base à toutes les conceptions du philosophe, à toutes les inspirations du poète et de l'artiste.
Il s'agira ici, bien entendu, du cœur anatomique, c'est-à-dire du cœur étudié au point de vue de la science physiologique purement expérimentale. Mais cette étude rapide que nous allons faire des fonctions du cœur renversera-t-elle les idées généralement reçues ? La physiologie devra-t-ello nous enlever des illusions, et nous montrer que le rôle sentimental, attribué dans tous les temps au cœur, n'est qu'une fiction purement arl)itraire? En un mot, auronsnous à signaler une contradiction complète et péremptoire entre la science et l'art, entre le sentiment et la raison ?... Je ne crois pas, quant à moi, à la possibilité de cette contradiction. La vérité ne peut différer d'elle-même, et la vérité du savant ne saurait contredire la vérité de l'artiste. Je crois au contraire que la science, qui coule de source pure, deviendra lumineuse pour tous, et que partout la science et l'art doivent se donner la main en
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s'interprétant et en s' expliquant l'un par l'autre. Je pense enfin que, dans leurs régions élevées, les connaissances humaines forment une atmosphère commune à toutes les intelligences cultivées, dans laquelle l'homme du monde, l'artiste et le savant doivent nécessairement se rencontrer et se comprendre.
Dans ce qui va suivre, je ne chercherai donc pas à nier systématiquement, au nom de la science, tout ce que l'on a pu dire, au nom de l'art, sur le cœur considéré comme organe destiné à exprimer nos sentiments et nos affections. Je désirerais au contraire, si j'ose ainsi dire, pouvoir affirmer l'art par la science, en essayant d'expliquer au moyen de la physiologie ce qui n'a été jusqu'à présent qu'une simple intuition de l'esprit. Je forme là, je le sais, une entreprise très-difficile, peut-être même téméraire, à cause de l'état encore si peu avancé aujourd'hui de la science des phénomènes de la vie. Cependant la beauté de la question, et les lueurs que la physiologie me semble déjà pouvoir y jeter, tout cela me détermine et m'encourage. D'ailleurs, il ne s'agira pas de parler ici de la physiologie du cœur en entrant dans tous les détails d'une étude analytique expérimentale et complète, étude qui serait impossible pour le moment : c'est une simple tentative que je veux faire, et il me suffira d'exprimer mes idées physiologiques en les appuyant par les faits les plus clairs et les plus précis de la science.
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Avant tout, le cœur est une machine motrice vivante, une véritable pompe foulante destinée îi distribuer à tous les orjj^anes de notre corps le fluide nourricier excitateur des fonctions. Ce rôle mécanique caractérise le cœur d\me manière absolue, et, partout où le cœur existe, quel que soit le degré de simplicité ou de compbcation qu'il présente dans la série animale, il accomplit constamment et nécessairement cette fonction d'irrigateur organique.
Pour un anatomiste pur, le cœur de l'homme est un viscère, c'est-à-dire un des organes qui font partie des appareils de nutrition situés dans les cnvités splanclmiques. Tout le monde sait que le cœur est placé dans la poitrine, entre les deux poumons, qu'il a la forme d'un cône, dont la base est fixée par de gros vaisseaux charriant le liquide sanguin, et dont la pointe libre est inclinée en bas et à gauche, de façon à venir se placer entre la cinquième et la sixième côte au-dessous du sein gauche. Ouant à la nature du tissu qui le compose, le cœur rentre dans le système musculaire : il est creusé à l'intérieur de cavités servant de réservoir au sang : c'est pourquoi les anatomistes ont encore appelé le cœur un muscle creux.
Dans le cœur de l'homme (fig. 79), on voit quatre compartiments ou cavités; deux cavités forment la partie supérieure ou la base du cœur, et sont appelées oreillettes : elles reçoivent le sang de toutes les parties du corps au moyen de gros tuyaux nommées
ET SES RAPPORTS AVEC LE CERVEAL . !l^l9
veines; les deux autres cavités forment la partie inférieure ou la pointe du cœur : elles portent le nom de ventricules et sont destinées à chasser le liquide sanguin dans toutes les parties du corps au moyen de gros
Fig. 1% Coupe lungitudioale du cœur de riioniine uionlrdnl
ses quatre ca\ilés,
od. OreilleUe droiti.'. — vd. Ventricule droit. — og. Oreillette uauclie. — vg. Ventricule gauche. — Les flèches placées à rciubouchurc de» divers vaisseaux aboutissant aux cavités du cœur indiquent le sens du courant sanguin dans ces vaisseaux.
tuyaux nommés artères. Cliaque oreillette du cœur communique avec le ventricule qui est au-dessous d'elle du même côté; mais une cloison longitudinale sépare latéralement les oreillettes et les ventricules; de telle sorte que le cœur de l'homme, qui est réelle-