‹ Leçons sur les propriétés des tissus vivants (volume 2)Chapitre 138 sur 159 · CL. BERNARD · texte numérisé non relu

CL. BERNARD

/j50 SUR LA PHYSIOLOGIE DU COEUR

bien au contraire, ses mouvements n'en devieuiieiil que plus rapides. Les poisons qui détruisent les propriétés des nerfs moteurs abolissent les mouvements dans tous les organes musculaires du corps, tandis qu'ils sont sans action sur les battements du cœur. Nous avons empoisonné ici une grenouille par le curare, ce poison paralyseur par excellence des systèmes nerveux moteurs; vous voyez que le cœur continue à battre et à faire circulei' le sang dans le corps de cet animal absolument privé de toute influence nerveuse motrice.

De tout cela devons-nous conclure que le cœur ne possède pas de nerfs? Cette opinion, à laquelle s'étaient arrêtés d'anciens physiologistes, est aujourd'hui contredite par l'anatomie; cette science nous montre en effet que le cœur reçoit dans son tissu un grand nombre de rameaux nerveux (fig. 91). Ce n'est donc pas à l'absence de nerfs qu'il faut attribuer toutes les anomalies que le cœur nous a offertes jusqu'à présent, c'est à l'existence d'un mécanisme nerveux tout particulier, qu'il nous reste h examiner.

La reaction bien connue des nerfs moteurs sur les muscles en général se résume par cette proposition fondamentiile : tant que le nerf n'est point excité, le muscle reste à l'état de relâchement et de repos : dès que le nerf vient à être excité naturellement ou artificiellement, le muscle entre en activité et eu contraction. L'observation de l'influence de notre

-volonté sur les mouvements de nos membres suflBrait pournousprouverce que je viens d'avancer ; mais rien n'est en outre plus facile à démontrer par des expé-

Fig. 91. — Le cœur avec les rameaux nerveux qu'il reçoit du cerveau.

C Cœur. — (/. Artère carotide se reudaut au cerveau. — ;;. Nerf pneumogastrique dont les rameaux se distribuent dans le cœur.

riences directes faites sur des animaux vivants ou récemment morts.

/l52 SLR LA l'HVSlOLUGIt; DL COELU

Si l'on prépare une grenouille par vivisection de manière à isoler un nerf ([ui se rend dans les muscles d'un membre, on voit que, tant qu'on ne touche })as à ce nerf, les muscles du membre restent relâchés et en repos, et (pi'aussitôt qu'on vient à exciter ce nerf par un pincement ou mieux par un courant électrique, les muscles entrent en une contraction d'une manière énergique et rapide. C'est là un fait général qui peut se constater expérimentalement chez l'homme et chez tous les animaux vertébrés, soit pendant la vie, soit immédiatement après la mort, tant que les systèmes musculaire et nerveux conservent leurs propriétés vitales respectives. Si maintenant nous agissons par des procédés analogues sur les nerfs du cœur, nous verrons que cet organe musculaire paradoxal nous présente encore à ce point de vue une exception; et je dirai môme, pour être plus exact, (ju'il nous présente des phénomènes en une complète opposition avec ceux que nous avons observés dans les muscles des membres. Pour être dans la vérité, il suffira de renverser les termes de la proposition et de dire : tant que les nerfs du cœur ne sont pas excités, il bat et reste à l'état de fonction ; dès que les nerfs du cœur viennent à être excités naturellement ou artificiellement, il entre eu relâchement l'on dans l'état de repos. Si l'on prépare par vivisection une grenouille ou un autre animal, soit vivant, soit récemment mort, de manière à observer le cœur et à isoler les nerfs pneumogas-

ET SKS RAPPORTS AVEC LE CERVEAU. /l53

triques qui vont dans son tissu, on constate que, tant qu'on n'agit pas sur ces nerfs, le cœur continue à battre comme à l'ordinaire, et qu'aussitôt qu'on vient à les exciter par un courant électrique puissant, le cœur s'arrête en diastole, c'est-à-dire en relâchement.

Voici un trait qui montre l'entrée en repos du cœur d'une grenouille (1) quand on excite son nerf pneumogastrique avec l'électricité (fig. 92).

Voici un autre tracé qui montre l'entrée en contraction des muscles d'un membre de grenouille, quand on excite d'une manière successive et alternative le nerf qui s'y rend (fig. 93).

Ce résultat est également général ; il se reproduit chez tous les vertébrés depuis la grenouille jusqu'à l'homme. Il faudra donc toujours avoir présent à l'esprit le fait de cette influence singulière et paradoxale des nerfs sur le cœur, parce que c'est ce résultat qui nous servira de point de départ pour e\pli(iuer ultérieurement comment Vorgane central de la circulation peut réagir sur nos sentiments.

(I) L'influence paralysante du nerf pneumogastrique sur les battements du cœur ne se traduisant pas d'une manière comphMe chez la grenouille, nous donnons ici un tracé obtenu dans h'S mêmes conditions par M. Marey avec un cœur de cheval, et qui accuse un arrêt à très-peu près absolu du cœur sous l'influence de l'irritation du nerf pneumogastrique. Mais on comprend cju'à la conférence, dans ramphithéâtre de la Sorbonne, il était impossil)le de faire l'expérience sur un cheval.

Page 1