‹ Leçons sur les propriétés des tissus vivants (volume 2)Chapitre 140 sur 159 · CL. BERNARD · texte numérisé non relu

CL. BERNARD

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festation des sentiments, quoique le cerveau eu soit le siège exclusif. Dans les organismes élevés, la vie n'est qu'un échange continuel entre le système sanguin et le système nerveux. L'expression de nos sentiments se fait par un échange entre le cœur et le cerveau, les deux rouages les plus parfaits de la machine vivante. Cet échange se réalise par des relations anatomiques très-connues, par les nerfs pneumogastriques qui portent les influences nerveuses au cœur, et par les artères carotides et vertébrales qui apportent le sang au cerveau (fig. 9h). Tout ce mécanisme merveilleux ne tient donc qu'à un fil, et si les nerfs qui unissent le cœur au cerveau venaient à être détruits, cette réciprocité d'action serait interrompue, et la manifestation de nos sentiments profondément troublée.

Toutes ces explications, me dira-t-on, sont bien empreintes de matérialisme. A cela je répondrai que ce n'est pas ici la question qui est enjeu. Si ce n'était m'écarter du but de ces recherches, je pourrais vous montrer facilement qu'en physiologie le matérialisme ne conduit à rien et n'explique rien ; mais un concert en est-il moins ravissant parce que le physicien en calcule mathématiquement toutes les vibrations? Un phénomène physiologique en est-il moins admirable parce que le physiologiste en analyse toutes les conditions matérielles? Il faut bien que cette analyse, que ces calculs se fassent, car, sans cela, il n'y aurait pas de science. Or la science physiologique nous

apprend que, d'une part, le cœur reçoit réellement l'impression de tous nos sentiments, et que, d'autre

l'ig. 94. — Les rapports anatomiques du cœur avec ie cerveau par les artères carotides et les nerfs pneumogastriques, ppur expliquer les réactions de ces deux organes l'un sur l'autre.

C. Cœur. — a, Artère carotide se rendant au cerveau. — n. Nerl pneumogastrique dont les rameaux se distribuent dans le cœur.

part, le cœur réagit pour renvoyer au cerveau les conditions nécessaires de la manifestation de ces sentiments. D'où il résulte que le poëte et le romancier

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s'adressent à notre cœur pour nous émouvoir, que l'honime du monde exprimant à tout instant ses sentiments en invoquant son cœur, font des métaphores qui correspondent à des réalités physiologiques.

Quelquefois un mot, un souvenir, la vue d'un événement, éveillent en nous une douleur profonde. Ce mot, ce souvenir ne sauraient être douloureux par eux-mêmes, mais seulement par les phénomènes qu'ils provoquent en nous. Quand on dit que le cœur est brisé par la douleur^ il se produit des phénomènes réels dans le cœur. Le cœur a été arrêté, si l'impression douloureuse a été trop soudaine : le sang n'arrivant plus au cerveau, la syncope, et des crises nerveuses en sont la conséquence. On a donc bien raison, quand il s'agit d'apprendre à quelqu'un une de ces nouvelles terribles qui bouleversent notre àme, de ne la lui faire connaître qu'avec ménagement.

Nous savons, par nos expériences sur les nerfs du cœur, que les excitations graduées émoussent ou épuisent la sensibilité cardiaque sans produire l'arrêt des battements. Quand on dit qu'on a le cœur gros, après avoir été longtemps dans l'angoisse et avoir éprouvé des émotions pénibles, cela répond encore à des conditions physiologiques particulières du cœur. Les impressions douloureuses prolongées, devenues incapables d'arrêter le cœur, le fatiguent et le lassent, retardent les battements, prolongent la

diastole, et font éprouver dans la région précordiale un sentiment de plénitude ou de resserrement.

Les impressions agréables répondent aussi à des états déterminés du cœur. Quand une femme est surprise par une douce émotion, les paroles qui ont pu la faire naître ont traversé l'esprit comme un éclair, sans s'y arrêter; le cœur a été atteint immédiatement, avant tout raisonnement et toute rétlexion. Le sentiment commence à se manifester après un léger arrêt du cœur, imperceptible pour tout le monde, excepté pour le physiologiste ; le cœur, aiguillonné par limpressiou nerveuse, réagit par des palpitations qui le font bondir et battre plus fortement dans la poitrine , en même temps qu'il envoie plus de sang au cerveau, d'où résultent la l'ougeur du visage et une expression particulière des traits correspondant au sentiment de bien-être é})rouvé. Ainsi, dire que l'amour fait palpiter le cœur n'est pas seulement une forme poétique, c'est aussi une réalité physiologique. Quand on dit à quelqu'un ({u'on l'aime de tout son cœur., cela signifie physiologiquement que sa présence ou son souvenir éveille en nous une impression nerveuse qui, transmise au cœur par les nerfs pneumogastriques, fait réagir notre cœur de la manière la plus convenable pour provoquer dans notre cerveau un sentiment ou une émotion affective. Je suppose ici, bien entendu, que l'aveu est sincère : sans cela, le cœur u'éprouverait rien, et le sentiment ne serait que sur les lèvres.

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