SUR I.A
PHYSIOLOGIE DU GŒUH
ET m RArPOllTS AVEC LE CERVEAU.
Messieurs,
J'ai l'intention de vous entretenir de la physiologie du cœur d'une manière générale, mais en m'attachant plus particulièrement aux points qui me semblent propres à éclairer la physiologie du cœur de l'homme.
Pour le physiologiste, le cœur est l'organe central de la circulation du sang, et, à ce titre, c'est un organe essentiel à la vie. Mais par un privilège singulier, qui ne s'est vu pour aucun autre appareil organique, le mot cœur csi passé, comme les idées que l'on s'est faites de ses fonctions, du huwasje du physiologiste, dans le langage du poète, du romancier et de l'homme du monde, avec des acceptions
tort différentes. Le cœur ne serait pas seulement un moteur vital poussant le liquide sanguin dans toutes les parties de notre corps qu'il anime, il serait aussi le siège et l'emblème des sentiments les plus nobles et les plus tendres de notre âme. L'étude du cœur humain ne serait pas uniquement le partage de l'anatomiste et du physiologiste ; cette étude devrait aussi servir de base à toutes les conceptions du philosophe, à toutes les inspirations du poète et de l'artiste.
Il s'agira ici, bien entendu, du cœur anatomique, c'est-à-dire du cœur étudié au point de vue de la science physiologique purement expérimentale. Mais cette étude rapide que nous allons faire des fonctions du cœur renversera-t-elle les idées généralement reçues? La physiologie devra-t-ello nous enlever des illusions, et nous montrer que le rôle sentimental, attribué dans tous les temps au cœ.ur, n'est qu'une fiction purement arbitraire? En un mot, auronsnous à signaler une contradiction complète et péremptoire entre la science et l'art, entre le sentiment et la raison ?.,. Je ne crois pas, quant à moi, à la possibilité de cette contradiction. La vérité ne peut différer d'elle-même, et la vérité du savant ne saurait contredire la vérité de l'artiste. Je crois au contraire que la science, qui coule de source pure, deviendra lumineuse pour tous, et que partout la science et l'art doivent se donner la main en
ET SES RAPPORTS AVEC, Li: CKRVEAU.
s'intei'prétant et en s expliquant l'uu par l'autre. Je pense enfin que, dans leurs régions élevées, les connaissances humaines forment une atmosphère commune à toutes les intelligences cultivées, dans laquelle l'homme du monde, l'artiste et le savant doivent nécessairement se rencontrer et se comprendre.
Dans ce qui va suivre, je ne chercherai donc pas à nier systématiquement, au nom de la science, tout ce que l'on a pu dire, au nom de l'art, sur le cœur considéré comme organe destiné à exprimer nos sentiments et nos affections. Je désirerais au contraire, si j'ose ainsi dire, pouvoir afSrmer l'art par la science, en essayant d'expliquer au moyen de la physiologie ce qui n'a été jusqu'à présent qu'une simple intuition de l'esprit. Je forme là, je le sais, une entreprise très-difficile, peut-être même téméraire, à cause de l'état encore si peu avancé aujourd'hui de la science des phénomènes de la vie. Cependant la beauté de la question, et les lueurs que la physiologie me semble déjà pouvoir y jeter, tout cela me détermine et m'encourage. D'ailleurs, il ne s'agira pas de parler ici de la physiologie du cœur en entrant dans tous les détails d'une étude analytique expérimentale et complète, étude qui serait impossible pour le moment : c'est une simple tentative que je veux faire, et il me suffira d'exprimer mes idées physiologiques en les appuyant par les faits les plus clairs et les plus précis de la science.
/r28 SUR IMIYSIOLOGII' DU COEUR
Avant tout, 1(3 cœur ost une machino motrice vivante, une véritable pompe foulante destinée à distribuer à tous les ortj;anes de notre corps le fluide nourricier excitateur des fonctions. Ce rôle mécanique caractérise le cœur d'une manière absolue, et, partout oii le cœur existe, quel que soit le degn'' de simplicité ou de complication qu'il présente dans la série animale, il accomplit constamment et nécessairement cette fonction- d'irrigateur organique.
Pour un anatomiste pur, le cœur de l'homme est un viscère, c'est-à-dire un des organes qui fout partie des appareils de nutrition situés dans les cavités splanchniques. Tout le monde sait que le cœur est placé dans la poitrine, entre les deux poumons, qu'il a la forme d'un cône, dont la base est fixée par de gros vaisseaux charriant le liquide sanguin, et dont la pointe libre est inclinée en bas et à gauche, de façon à venir se placer entre la cinquième et la sixième côte au-dessous du sein gauche. Quant à la nature du tissu qui le compose, le cœur rentre dans le système musculaire : il est creusé à l'intérieur de cavités servant de réservoir au sang : c'est pourquoi les anatomistes ont encore appelé le cœur un muscle creux.
Dans le cœur de l'homme (fig. 79), on voit quatre compartiments ou cavités; deux cavités forment la partie supérieure ou la base du cœur, et sont appelées oreillettes : elles reçoivent le sang de toutes les parties du corps au moyen de gros tuyaux nommées
veines; les deux autres cavités forment la partie intérieure ou la pointe du cœur : elles portent le nom de ventricules et sont destinées à chasser le liquide sanguin dans toutes les parties du corps au moyen de gros
Fig. 79, — Coupe loiigilutlinale du cœur de l'iiominc iiionlrjul
ses quatre cavilés.
oc/. OrcillcUc droile. — vd. Venlriculo droit. — oy. Oreillette j,'auchc. — vg. Ventricule gaiiciic. — Les flèches placées à l'embouchure des divers vaisseaux aboutissant aux cavités du cœur indiquent le sens du courant sanguin dans ces vaisseaux.
tuyaux nommés artères. Chaque oreillette du cœur communique avec le ventricule qui est au-dessous d'elle du même côté; mais une cloison longitudinale sépare latéralement les oreillettes et les ventricules; de telle sorte (tue le cœur de l'honmie, qui est réelle-
/|3() SLR 1,A l'HVSIOl.OGIE DU COliLR
ment double, se décompose en deux cœurs simples Ibrmcs chacun d'une oreillette et d'un ventricule, et situés l'un à droite, l'autre à gauche de la cloison médiane. Chaque cavité vcntriculaire du cœur est munie de deux soupapes appelées valvules. L'une, placée à l'orifice d'entrée du sang de l'oreillette dans le ventricule, est nommée valvule auricido-venlriculaire; l'autre, située à l'orifice de sortie du sans du ventricule par l'artère, s'appelle valvule sygmoïde.
Le cœur de l'homme, ainsi que celui des mammi- 1ères et des oiseaux, est donc un cœur anatomiquement double et composé de deux cœurs simples, appelés l'un le cœur droite l'autre le cœur gauche. Chacun de ces cœurs joue un rôle bien différent (fig. 80). Le cœur gauche, nommé encore cœur à sang rouge, est destiné à recevoir dans son oreillette, par les veinos pulmonaires, le sang pur et rutilant qui vient des poumons, pour le taire passer ensuite dans son ventricule, qui le lance dans toutes les parties du corps, où il devient impur et noir. Le cœur droit, appelé aussi cœur à sang noir, est destiné à recevoir dans son oreillette, par les veines caves, le sang impur qui revient de toutes les parties du corps, et à le faire passer ensuite dans son ventricule pour le lancer dans le poumon, où il devient pur et rutilant. En un mot, le cœur gauche est le cœur qui préside à la distribution du liquide vital dans tous nos organes et dans tous nos tissus; et le cœur droit est le cœur qui préside îi la révivification du sang dans les pou-
liT SliS RAPPORTS AVKd CKRVKAU.
l'ig. 80. — Scliéina destiné ù faire comprendre le mécanisme de la circulation.
. Oreillette gauche. — vg. Ventricule gauche. — o'. Oreillette droite — vd. Ventricule droit. — Le système circulatoire du sang rou-^e" constitué par les artères et auquel préside le cœur gauche o vq est représenté eu blanc sur la ligure. — Le système circulatoire' du sang noir, constitué par les vemes et auquel préside le cœur droit o'd(/ est représenté en teinte grise. — Les flèches indiquent le sens diî courant sangnm dans les dilîérents vaisseaux, — On voit en haut et en bas les réseaux capillaires des parties supérieures et inférieures du corps ou le sang artériel se translormc en sang veineux, et au milieu le rescan capdhure des poumons où le sang veineux se revivifie pour redevenu- arterjcl. '
/liVi SUR LA PHYSIOLOGIE DU COEUR
mous, pour le rcstiluer au cœia- gaucho, cl aiiisi.de suite.
Ces prémisses étant établies, nous n'aurons plus ici à considérer le cœur que comme un organe distribuant la vie à toutes les parties de notre corps, en leur envoyant le liquide nourricier qui leur est indispensable pour vivre et manifester leurs fonctions. Quant au liquide nourricier lui-même, il est représenté par le sang, qui est sensiblement identique chez tous les animaux vertébrés, quelles que soient d'ailleurs la diversité de l'espèce animale et la variété de son alimentation.
Dans les phénomènes extérieurs de la préhension des aliments, le zoologiste distingue le carnassier féroce qui se nourrit de chairs palpitantes, le ruminant paisible qui se repaît de l'herbe des prés, le frugivore et le granivore qui se nourrissent plus spécialement de fruits et de graines; mais quand on descend dans le phénomène intime de la nutrition, la physiologie générale nous apprend que ce qui se nourrit, à proprement parler, dans les animaux, ce n'est pas le type spécifique et individuel, qui varie à l'infini, mais seulement les organes élémentaires et les tissus, qui partout se détruisent et vivent d'une manière identique. La nature, suivant l'expression de Goethe, est un grand artiste. Les animaux sont constitués par des matériaux organiques semblables; c'est l'arrangement etladispo-
sitioii relative des matériaux qui déterminent la variété de ces véritables monuments organisés, c'està-dire les formes et les propriétés animales spécifiques. De même, dans les monuments de l'homme, les matériaux se ressemblent par leurs propriétés physiques, et cependant leur arrangement différent peut réaliser des idées diverses et donner naissance à un palais ou à une chaumière. En un mot, le type spécifique existe, mais seulement à l'état d'une idée réalisée. Pour la physiologie, ce n'est pas le type animal qui vit et meurt, ce sont les matériaux organiques ou les tissus qui le composent; de môme, dans un édifice qui se dégrade, ce n'est pas le type idéal du monument qui se détériore, mais seulement les pierres qui le forment.
En physiologie générale, on ne saurait donc déduire de la grande variété d'alimentation des animaux aucune différence de nutrition organique essentielle. Chez l'homme et chez tous les animaux, les organes élémentaires et les tissus vivants sont sanguinaires, 0 est-à-dire qu'ils se repaissent du sang dans lequel ils sont plongés. Tls y vivent comme les animaux aquatiques vivent dans l'eau; et, de même qu'il faut renouveler l'eau qui s'altère et perd ses éléments nutritifs, de môme il faut renouveler, au moyen de la circulation, le sang qui perd son oxygène et se charge d'acide carbonique. Or c'est précisément là le rôle qui incombe au cœur. Le système du cœur gauche
CI,. BEnNAnn. oo
A3/l SUR LA PHYSIOLOGIE DU COEUR
apporte aux organes le sang qui les anime; et le système du cœur droit emporte le sang qui les a fait vivre un instant.
Quand, en physiologie, on veut comprendre les fonctions d'un organe, il faut toujours remonter aux propriétés vitales de la substance qui le compose : c'est, par conséquent, dans les propriétés du tissu du coeur que nous pourrons trouver l'explication de ses fonctions. Cela ne nous offrira d'ailleurs aucune difficulté, car, ainsi que nous l'avons déjà dit, le cœur est un muscle, et il en possède toutes les propriétés physiologiques. Or il me suffira de vous rappeler que ce tissu charnu ou musculaire est constitué par des fibres qui ont la propriété de se raccourcir, c'està-dire de se contracter.
Lorsque les fibres musculaires sont disposées de manière à former un muscle allongé, dont les deux extrémités viennent s'insérer sur deux os articulés ensemble, l'effet nécessaire de la contraction ou: du raccourcissement du muscle est de faire mouvoir les deux os l'un sur l'autre en les rapprochant; mais quand les fibres musculaires sont disposées de manière à constituer les parois d'une poche musculaire, comme cela a lieu dans le cœur, l'effet nécessaire de la contraction du tissu musculaire est de rétrécir ou de faire disparaître plus ou moins complètement la cavité, en expulsant le contenu. Cela nous permet de comprendre comment, à chaque
contraction des cavités du cœur, le sang qu'elles contiennent se trouve expulsé suivant une direction déterminée par la disposition des valvules ou soupapes cardiaques.
h\. Hi . — Coupe longitudinale du cœur de l'homme pour montrer le méc;im'sme de la circulation dans les diverses cavités.
o'I. OreilleUc droite. — vd. Ventricule droit. — og. Oreillette gauche. — vff. Ventricule gauche. — Les flèches placées à l'embouchure des divers vaisseaux aboutissant aux cavités du cœur indiquent le sens du courant sanguin dans ces vaisseaux.
Quand l'oreillette se contracte (fig. 81), le sang est poussé dans le ventricule parce que la valvule auriculoventriculaire s'abaisse; quand le ventricule se contracte, le sang est chassé dans les artères parce que
/loC SUR LA PHVSlULOGIt; DU COEUR
la valvule sigmoïde ou artérielle s'abaisse, pour laisser passer le liquide sanguin, en même temps que la valvule auriculo-ventriculaire se relève pouiempêcher le sang de refluer dans l'oreillette. La contraction des cavités du cœur, qui les vide de sang, est suivie d'un relâchement pendant lequel elles se remplissent de nouveau de liquide sanguin, puis d'une nouvelle contraction qui les vide encore, et ainsi de suite. Il en résulte que le mouvement du cœur est constitué par une succession de mouvements alternatifs de contraction et de relâchement de ses cavités. On appelle systole le mouvement de contraction et diastole le mouvement de relâchement. Les quatre cavités du cœur se contractent et se relâchent successivement deux à deux : d'abord les deux oreillettes, puis les deux ventricules. Un intervalle de repos très-court sépare la contraction des oreillettes de la contraction des ventricules, puis un intervalle un peu plus long succède à la contraction du ventricule.
Il serait complètement hors de notre objet de décrire ici en détail le mécanisme de la circulation dans les différentes cavités du cœur. Dans nos explications ultérieures, nous aurons seulement à tenir compte du jeu du ventiicule gauche, qui, ainsi que nous l'avons déjà dit, est le ventricule nourricier alimentant et animant tous les organes du corps. Il ■ nous suffira donc de dire qu'au moment de la contraction de ce ventricule le cœur se projette en avant,
i;t si:s rapports aviîc lu ckrvhau. /io7 vient frapper, comme ferait le battant d'une cloche, entre la cinquième et la sixième côte, au-des^jous du sein gauche : c'est ce qu'on appelle le battement du cœur. A ce même instant de la contraction du ventricule gauche, le sang est lancé dans l'aorte et par là dans toutes les artères du corps avec une pression capable de soulever une colonne mercurielle d'environ 1 50 millimètres de hauteur. C'est ce qui produit le soulèvement observé dans toutes les artères, et qu'on appelle le pouls.
Toute la mécanique des mouvements du cœur a (Hé l'objet de travaux extrêmement approfondis, et la science moderne a étudié les phénomènes de la circulation à l'aide de procédés graphiques qui donnent aux recherches une très-grande exactitude. Le seul point que nous tenions à rappeler, c'est que le cœur est une véritable machine vivante, qui fonctionne comme une pompe foulante dans laquelle le piston est remplacé par la contraction musculaire, i-e cœur peut retracer lui-même sur le papier chacune de ses contractions avec leurs moindres modifications, et l'on peut dire alors, sans métaphore, qu'on lit dans le cœur humain. Nous allons vous donner une idée de ces moyens graphiques. M. le docteur Marey, à qui l'Académie des sciences a précisément, cette année même, décerné un prix pour ses importants travaux sur la circulation du sang, va exécuter devant vous des expériences avec
des appareils qu'il a lui-même inventés ou perfectionnés.
Pour l'homme, l'appareil cardiographique (fig. 82)
Fig. 82. — Appareil cardiograplnque ou sphygmographe de M. Marey pour l'inscription directe des pulsations du cœur.
A . Tambour stcthoscopique qu'on place sur la poitrine pour percevoir les battements du cœur. — z, i'. Deuv membranes de caoutchouc bombées en sens inverse l'une de l'autre et comprenant entre elles un espace lenticulaire rempli d'eau. — B. Tambour enregistreur terminé par une membrane de caoutchouc légèrement bombée h, sur laquelle repose un petit prisme qui supporte le levier L. — C. Tube de caoutchouc destiné à transmettre les vibrations du tambour récepteur A au tambour enregistreur B. — c. Soupape permettant de régler la quantité d'air contenue dans le tube de caoutchouc C. — L. Levier très-léger, articulé à une de ses extrémités de manière à se mouvoir librement autour d'elle dans un plan vertical; il repose sur un petit prisme fixé à la membrane de caoutchouc h du tambour enregistreur ii et s'élève ou s'abaisse avec lui; son extrémité libre repose contre le tableau noir ab. — ab. Tableau noir se mouvant régulièrement sur un chemin de fer de b en a et qui i-eçoit l'inscription des mouvements du levier L représentant les battements du cœur.
ET SES RAPPORTS AVEC LE CERVEAU. /i39
se compose de deux parties essentielles : un tambour stéthoscopique A, destiné à percevoir les battements du cœur, et un tambour enregistreur B destiné à les écrire. Le tambour stéthoscopique A destiné à recevoir les pulsations doit être appliqué sur la région du cœur ; il est formé par un entonnoir dont le pavillon est bouché exactement par deux membranes de caoutchouc i, i' , dans l'intervalle desquelles on introduit de l'eau de manière à les faire bomber sous la forme d'une ampoule lenticulaire. Le tambour enregistreur B est formé par un autre entonnoir dont le pavillon est bouché par une seule membrane de caoutchouc h sur laquelle repose un petit levier L léger comme une plume; puis ces deux entonnoirs sont reliés par un tube de caoutchouc C, qui transmet les vibrations du tambour récepteur A au tambour enregistreur B,
Chaque battement du cœur vient retentir contre l'ampoule pleine d'eau de l'entonnoir stéthoscopique. L'air placé en arrière de l'ampoule entre en vibrations ; ces vibrations se transmettent, au moyen de l'air qui remplit le tube de caoutchouc, à la membrane du tambour enregistreur qui, vibrant à son tour, fait mouvoir le petit levier dont la pointe vient écrire la forme des battements du cœur sur un papier mobile enduit de noir de fumée. On obtient ainsi une écriture tracée par le cœur lui-même et qui permet de lire dans ses fonctions intimes.
Le cardiographe est un instrument d'autant plus
délicat et plus fidèle qu'il peut mieux s'appliquer sur le cœur et qu'il en est moins séparé par les parois de la poitrine. On concevra dès lors, sans que je l'explique, pourquoi il est plus aisé de lire dans le cœur des enfants que dans celui des adultes, et pourquoi aussi il est naturellement plus difficile de lire dans le cœur des femmes que dans celui des hommes.
11 n'entre point dans mon sujet de vous initier au déchiffrement de toutes les écritures cardiaques à l'état normal et à l'état pathologique. Je veux simplement mettre sous vos yeux quelques tracés représentant les battements du cœur, soit chez l'homme, soit chez différents animaux, afin de vous donner une idée exacte de ce que l'on peut obtenir à l'aide de ces moyens graphiques.
Voici d'abord le tracé des battements ou pulsations du cœur chez un jeune homme à l'état naturel ou normal (fîg. 83).
Voici le tracé des pulsations du cœur chez un lapin (fîg. 8/i).
Si nous passons maintenant aux animaux à sang froid, dont le cœur se simphfîe, nous verrous le tracé des battements se simplifier aussi d'une manière parallèle (1).
(1) Pour obtenir le tracé chez les animaux à sang froid, on t-implifie l'instrument cardiographiquo. Il consiste siinpleraeni dans le levier enregistreur qui repose directement sur le coeur de l'animal.
KT î^r.s 1^ APPORTS AVEC l.P. GRHVRAL',
/|/l2 SUR LA PHYSIOLOGIE DU COEUR
Voici le tracé des pulsations d'un cœur de grenouille (fig. 85).
Voici le tracé d'un cœur d'anguille (fig. 86),
Voici le tracé d'un cœur de tortue (fig. 87).
Voici enfin le tracé des battements du cœur chez un animal invertébré, le crabe (fig. 88).
khh SUR LA l'UYSlOI.tRili: DU COEUR
Lu quesLioii que nous désirons maintenant examiner d'une manière plus particulière dans celle conférence est celle de savoir conmient le cœur, ce simple moteur de la circulation du sang, peut, en l'éagissant sous l'influence du système nerveux, coopérer au mécanisme si délicat des sentiments qui se produisent en nous.
Le cœur nous apparaît immédiatement comme un organe étrange par son activité exceptionnelle. Dans le développement du corps animal, chaque appareil vital n'entre en général en fonction qu'après avoii* achevé son évolution et acquis sa texture définitive. 11 y a même des organes, — particulièrement ceux qui sont destinés à la propagation de l'espèce, — (jui ne se montrent sur la scène organique que longtemps après la naissance, pour en disparaître ensuitt; et rentrer de nouveau dans la torpeur pendant la dernière période de la vie de l'individu. Le cœ.ur au contraire manifeste son activité dès l'origine de la vie, bien longtemps avant de posséder sa forme achevée et sa structure caractéristique. Ce fait n'est pas seulement remarquable comme indiquant la précocité des fonctions du cœur, mais il est aussi de nature à faire profondément réfléchir le physiologiste sur le rapport réel qui doit exister entre les formes anatoiniques et les propriétés vitales des tissus.
Rien n'est beau comme d'assister à la naissance du cd'ur. Chez le poulet, dès la vingt-sixième ou la
ET SliS KAITORTS AVIiC l.K CERVEAU. [\[lî>
Ircntième heure de l'incubation, on voit apparaître sur le champ germinal un très-petit point, pimcfum saliens, clans lequel on finit par constater des mouvements d'abord rares et à peine perceptibles. Peu à peu ces mouvements se prononcent davantage et deviennent plus fréquents; le cœur se dessine mieux, des artères et des veines se forent, le liquide sanguin se manifeste plus distinctement, et tout un système vasculaire provisoire (area vasciilosa) s'est étalé en rayonnant autour du cœur, désormais constitué physiologiquement comme organe de circulation embryonnaire (fig. 89). Ace moment, les linéaments
Fig. 89. — Area vasculosa ou diaiiip geriiiinatiC représentant la circulation primitive du poulet dans l'œuf.
a. Cœur primitif, appareil central cic la circulation,
f]h& SUR LA l'IlVSIOLOGlE DU COEUR
fondamentaux du corps de l'animal ont déjà paru ; le cœur, alors en pleine activité, représente un moteur sanguin isolé, antérieur à l'organisation, et destiné à transporter snr le chantier de la vie les matériaux nécessaires à la formation du corps animal. Chez l'oiseau, le cœur va chercher les matériaux dans les éléments de l'œuf; chez le mammifèrfj, il les puise dans les éléments du sang maternel.
Pendant que cet organe sert ainsi à la construction et au développement du corps tout entier, il s'accroît et se développe lui-môme (fig. 90). A son origine, ce n'était qu'une simple vésicule obscurément contractile, comme la vésicule circulatoire d'un infusoire ; mais cette vésicule s'allonge bientôt et bat avec rapidité : la partie inférieure reçoit le liquide sanguin et représente une oreillette, tandis que la partie supérieure constitue un véritable ventricule qui lance le sang dans un bulbe aortique se divisant en arcs branchiaux : c'est alors un vrai cœur de poisson. Plus tard, ce cœur subit un mouvement combiné de torsion et de bascule qui ramène en haut sa partie auriculaire et en bas sa partie ventriculaire. Avant que ce mouvement de bascule soit complet, l'organe représente un cœur à trois cavités, c'est-àdire un cœur de reptile, et, dès que le mouvement est achevé, il possède les quatre cavités d'un cœur d'oiseau ou de mammifère. Les diverses phases de développement du cœur nous montrent donc que cet organe n'arrive à son état d'organisation le plus
ET SES RAPPORTS AVEC I.E CERVEAU. lllP
élevé, — chez les oiseaux, les mammifères et l'homme, — qu'en passant transitoireraent par des
Fig. 90. — Périodes successives du (lévelojipeiuoul du cniur
chez le poulet.
,1. Cœur primitif fovmiî d'une seule cavité le cœur artériel et le cœul*
veineux n'étant pas encore distincts.
H. Seconde péi'iodc du développement du cœur correspondant à un
cœur de poisson. — v. Cœur artériel dissimulant la partie auricu-^
laire placée en arrière. — h, b. Artères branchiales émanant du bulbe
aortiquca.
C. Mémo ligure que la précédente^ vue de profil. — t'. Cœur artériel. — 0. Cœur veineux. — /*. Arcs branchiaux.
D. Troisième période du développement du cœur correspondant au cœur à trois cavités des reptiles. — v, v'. Les deux cœurs artériels, droit et gauche, correspondant aux deux ventricules, droit et gauche, du cœur parlait. — o, o'. Les deux cœurs veineux, droit et gauche, correspondant aux deux oreillettes,' droite et gauche, du cœur parfait. — «. Bulbe aortique.
Formes qui sont restées définitives pour des classes animales inférieures. C'est l'observation de ces faits,
/l68 SUR LA. l'lIVSlOLOGll': DU COEUR
et de beaucoup d'autres du même genre, qui a donné naissance à l'idée, philosophiquement vraie, que chaque animal reflète dans son évolution embrvonnaire les organismes qui lui sont inférieurs (1).
Le cœur difFère ainsi de tous les muscles du corps en ce qu'il agit dès qu'il apparaît dans l'embryon et avant d'être complètement développé. Une fois son organisation achevée, il continue encore à former une exception dans le système musculaire. En effet, tous les appareils musculaires nous présentent dans leurs fonctions des alternatives d'activité et de repos : le cœur au contraire ne se repose jamais. De tous les organes du corps il est celui qui agit le plus longtemps ; il préexiste à l'organisme, il lui survit, et dans la mort successive et naturelle des organes il est le dernier qui continue à manifester ses fonctions. En un mot, suivajit l'expression du grand Haller, le cœur vit le premier (primum vivens) et meurt le dernier (uUiinum moriens). Dans cette extinction de la vie de l'organisme, le cœur agit encore quand déjà les autres organes font silence autour de lui. Il veille le dernier, comme s'il attendait la fin de la
(I) Il est vrai que le cœur à trois cavitéà d'un poulet en développement possède une cloison interventriculaire qui n'existe pas chez le reptile adulte. 11 faudrait donc comparer le cœur du poulet en développement avec le cœur du reptile en développement. Car il serait possible que cette cloison interventriculaire existât chez le reptile à une certaine période de développement et qu'elle disparût plus tard.
lutte entre la vie et la mort, car tant qu'il se meut, la vie peut se rétablir; lorsque le cœur a cessé de battre, elle est irrévocablement perdue, et de même que son premier mouvement a été le signe certain de la vie, son dernier battement est le signe certain de la mort.
Les notions qui précèdent étaient nécessaires à donner, car elles nous aideront à mieux faire comprendre l'action du système nerveux sur le cœur. Nous devons déjà pressentir que cet organe musculaire possède la propriété de se contracter sans l'intervention de l'influence nerveuse ; il entre en fonction bien avant que le système nerveux ait donné signe de vie. Il y a même plus : les nerfs peuvent être très-développés et constitués anatomiquement sans agir encore sur aucun des organes musculaires qui sont eux-mêmes déjà développés. En effet, j'ai constaté par des expériences directes que les extrémités nerveuses ne se soudent physiologiquement aux systèmes musculaires que dans les derniers temps de la vie embryonnaire. Lorsque, après la naissance, le système nerveux a pris son empire sur tous les organes musculaires du corps, lé cœur se passe néanmoins de son influence pour accomplir ses fonctions de moteur circulatoire central. On paralyse les muscles des membres en coupant les nerfs qui les animent, on ne paralyse jamais les mouvements du cœur en divisant les nerfs qui se rendent dans son tissu :