QUATORZIEME LEÇON
il lUiN 1858.
SOMMAIRE : Du suc pancréatique. — Caractères qui le différencient des salives. -- Des perlurbalions de la sécrétion pancréatique ; influence du système nerveux. — Du rôle des nerfs dans les parties sous- et suspy toriques du canal intestinal. — Objections élevées contre la digestion des graisses neutres par le suc pancréatique. — Examen de ces objections.
Messieurs,
Un autre liquide versé dans les voies digestives doit nous arrêter aujourd'hui, bien que je vous en aie déjà souvent entretenu : je veux parler du suc pancréatique.
Je ne reviendrai pas sur une question déjà traitée ici, celle des analogies qu'on a tenté d'établir entre la salive et le suc pancréatique. Cette confusion reposait sur la ressemblance anatomique du pancréas et des glandes salivaires, et sur la réaction alcaline fixe commune aux produits sécrétés par ces glandes. Je vous ai déjà énuméré les caractères distinctifs de la salive et du suc pancréatique, caractères qui ne permettent pas de les confondre.
Dans le liquide pancréatique existe une matière spéciale, vue d'abord par Magendie, puis par Tiedemapn et Gnielin ; cette matière, qui n'existe pas dans la salive, n'est pas de l'albumine. Ce caractère différencie déjà le suc pancréatique de la salive parotidienne du cheval, qui est très albumineuse, beaucoup plus que celle des autres animaux.
B. LlQUiD. DE l'orcan. — u. 22
338 suc PANCRÉATIQUE.
La distinction est facile dans les deux matières. Si l'on coagule par l'alcool , la matière parotidienne coagulée est insoluble dans l'eau, tandis que la matière pancréatique coagulée se redissout complètement et rapidement dans l'eau, en lui communiquant les propriétés physiologiques du suc pancréatique.
Un autre caractère propre au suc pancréatique est de rougir par le chlore lorsqu'il s'altère et tend a perdre la propriété de coaguler. Tiedemann et Gmelin avaient vu cette réaction. Puis Frerichs, essayant de la reproduire, ne la trouva pas. Ces deux cas peuvent exister, comme j'ai pu m'en convaiqcre en reprenant les expériences. J'ai reconnu que le désaccord tenait à ce que Frerichs avait opéré sur du suc pancréatique frais , tandis que Tiedemann et Gmelin avaient agi sur du suc pancréatique en voie de décomposition. Cette matière qui colore en rouge par le chlore est caractéristique du pancréas; jamais je ne l'ai rencontrée dans les glandes salivaires.
Les glandes salivaires et le pancréas sécrètent d'une manière intermittente. Ce n'est qu'au moment où commence la digestion gastrique que commence la sécrétion pancréatique; c'est surtout chez le lapin qu'on le voit nett(3ment. La sécrétion pancréatique s'établit sous l'influence du système nerveux. L'excitation motrice qui la détermine se fait par action réflexe. Le même mécanisme présidp à la sécrétion salivaire, mais dans des conditions diflërentes.
Lorsque ayant engagé un tube dans un conduit salivaire, on fait mâcher l'animal, on voit l'excrétion de
suc PANCRÉATIQUE. 339^
la salive se faire. Puis, la mastication finie, récôulement salivaire cesse pour reprendre quand de nouveaux mou* vements de mastication ou une excitation sapide vien-^ dront la provoquer. ' ■ ) ■
Si opérant avec une grande célérité, pour fatiguer le moins possible Tanimal, on place un tube sur le con-* duit pancréatique, deux cas pourront se présenter :
i* La sécrétion, qui était en pleine activité, s'arrêtera. C'est ce qui arrive lorsque l'opération est laborieuse.
2^ La sécrétion pourra ne pas s'arrêter, et le liquide pancréatique couler tant que la digestion se fait. Mais si la sécrétion est troublée, l'écoulement du suc pancréatique ne cesse plus avec la digestion. Le lende^ main de l'opération, l'animal n'ayant rien mangé, le suc pancréatique coulera abondamment. L'opération a perverti la sécrétion, qui alors ne s'arrête plus. Dansces conditions, les qualités du liquide sécrété ne sont plus les mêmes; il ne coagule plus, etc.; il a perdu totalement oo en grande partie ses aptitudes physiologiques. C'est pourquoi j'ai insisté beaucoup sur les conditions normales ou anormales dans lesquelles peuvent être faites les observations.
Pourquoi cas résultats différents dans les deux cas? Expliquera-t-on la perturbation par une inflammation du pancréas, par Touverture du ventre, par une lésion du péritoine? — Évidemment l'opération y est pour quelque chose ; mais une opération analogue pratiquée sur la glande parotide ne produit rien de comparable à cette perturbation fonctionnelle.
Je crois que les désordres observés dans ces circon-
340 suc PANCRÉATIQUE.
stances doivent être attribués bien plus à l'action du système nerveux qu'à l'inflammation locale; car j'ai vu l'inflammation ne pas produire ces effets.
J'ai cité souvent des exemples d'animaux ofl'rant, relativement à la sensibilité pancréatique, des différences considérables; cela se voit chez des animaux de la même espèce. Certains individus sont très réfractaires aux effets du traumatisme : les chiens de berger résistent avec une ténacité incroyable aux opérations qui intéressent le système nerveux; les chiens de chasse, au contraire, sont d'une délicatesse extrême. Deux fois, chez des chiens de berger, j'ai pu obtenir le suc pancréatique dans des conditions normales. Le tube étant resté trois jours en place, le liquide coulait au moment de la digestion, cessa de* couler après, pour reparaître à la digestion suivante. Les choses se passèrent de même le lendemain et le surlendemain. Cette observation est en rapport avec ce que j'avais déjà constaté chez ces animaux relativement au système nerveux. Dans ces cas, le suc pancréatique contenait la matière active en quantité d'autant plus grande qu'il était recueilli à un moment plus rapproché du commencement de la sécrétion. (Voyez Leçons de physiologie^ 1856, t. II, p. 197.)
Il me paraît permis de conclure de là q^ue les opérations sur le pancréas ont sur la sécrétion une influence perturbatrice que n'ont pas les opérations pratiquées sur la glande salivaire. La cause de cette différence me semble être dans les conditions de sensibilité différentes que présentent les deux glandes.
suc PANCRÉATIQUE. Sftl
Maintenant il serait très important d'établir quelle est ici Taclion du système nerveux. Car si les fonctions de l'appareil nerveux des glandes pouvaient être déterminées, on aurait la clef du mode d'action suivant lequel s'accomplissent les actions chimiques de Torgariisme.
L'antagonisme que nous avons trouvé entre le sympathique et un autre nerf dilatateur intermittent des vaisseaux, lorsque nous avons examiné la glande sousmaxillaire, ne semble plus se retrouver ici. Si l'on agit sur les nerfs du pancréas ou de l'intestin, soit en les excitant par l'opération, soit en les coupant, on produit une suractivité de la circulation dont la sécrétion continue est la conséquence. Lorsqu'on coupe les filets sympathiques ou qu'on enlève les ganglions solaires, il y a hypersécrétion des glandes, et une diarrhée abondante se produit rapidement, et en quelque sorte sous les yeux de l'opérateur. Seulement, dans ces conditions, le pancréas fournit un liquide altéré qui n'a pas les propriétés de son produit physiologique.
Bien que dans les deux cas la circulation soit activée, la paralysie du grand sympathique ne produit pas pour la glande salivaire, comme pour les glandes du canal intestinal, une sécrétion continue.
C'est là un fait curieux en ce que Testomac se trouve sous ce rapport comparable à la glande salivaire, et que l'on peut à l'aide de la galvanisation du pneumogastrique produire la sécrétion gastrique. Le pylore partagerait en quelque sorte le tube digestif en deux parties : l'une supérieure, dans laquelle la paralysie du sympathique ne produirait pas d'hypersécrétion continue; l'autre infé-
3/i2 suc PANCRÉATIQUE.
rieure, dans laquelle le contraire aurait lieu. La premiôra partie Berait sous la dépendance des deux systèmes nerveux du sympathique et du système cérébrospinal ; la seconde paraîtrait être seulement sous la dépendance du sympathique. Il y aurait là un phénomène excessivement important au point de vue de la pathologie; car il parait certain que dans certains flux intestinaux, dans les diarrhées par exemple, il y a état morbide du grand sympathique. Lorsqu'on ouvre l'abdomen d'un lapin bien portant, et qu'on irrite ensuite le grand sympathique, immédiatement on produit de la diarrhée, une hypersécrétion seulement dans la partie sous-pylorique des voies digestives.
Lorsque le pancréas, dont les fonctions sont intermittentes, arrive ainsi à fournir une sécrétion continue, le produit de cette sécrétion n'est plus un liquide nor* mal ; il n'offre plus les caractères de l'état physiologique. Ce fait est une confirmation de la théorie des sécrétions que je vous ai plusieurs fois exposée, et qui admet dans chaque sécrétion la formation d'un produit spécial à l'organe sécréteur, qui en est expulsé par un lavage . intermittent de cet organe. Il faut donc qu'une glande se repose , et c'est pendant co temps de repos que se produit la matière particulière qui caractérisera la sécrétion; puis, au moment de l'excrétion, elle sera expulsée au dehors. Si la sécrétion devient continue, la matière caractéristique ne se produira plus ; le véhicule seul s'écoulera. Pour le pancréas, la sécrétion normale est intermittente;