OBSERVATION LXXXV1I
Scrofule viscérale.
Encéphalopalkie scrofuleuse, ou abcès froid du cerveau, précédé
d'otorrhée.
Michel (Isidore), trente-trois ans, marchand de nouveautés, demeurant à Paris, rue Réaumur, 1.
Le père de ce malade est mort asthmatique à soixante-six ans. Sa mère est morte à soixante-quatre ans d'une affection cérébrale. Il a un frère et une sœur. Le frère, plus âgé que lui, est maigre, d'une faible constitution, sujet aux rhumes et aux maux d'estomac. La sœur jouit d'une excellente santé, bien qu'elle ait perdu jeune encore, vers l'âge de trente-quatre ans.
Quant au malade, il a eu, à l'âge de cinq ans, des ophthalmies qui se sont reproduites à différentes reprises, et ont affaibli la vue, ce qui l'obligeait à tenir la tête baissée, pour éviter l'action d'une lumière vive. Depuis un an, il est atteint d'une otorrhée purulente du côté droit; l'ouïe est notablement affaiblie de ce côté.
Depuis cinq ou six mois, le malade éprouve des douleurs de tête vagues, sans siège déterminé. Il a, dit-il, de l'embarras dans la tête, et il lui semble que son chapeau augmente le mal ; il en supporte difficilement le poids.
Il y a huit jours seulement qu'il a pris le lit, à la suite d'un frisson violent, suivi d'une forte réaction fébrile ; les principaux symptômes du début outété de la céphalalgie, une chaleur vive à la peau, de l'oppression, de la toux suivie de quelques crachats visqueux, des douleurs vagues dans la poitrine et dans le ventre, une agitation continuelle, de la constipation. Son médecin ordinaire, le docteur Saintard, crut d'abord à l'existence d'une fluxion de poitrine, et pratiqua deux saignées du bras; mais le septième jour les vomissements bilieux et le délire lui firent craindre une méningite, et l'on fit appeler en consultation le professeur Piorry, qui diagnostiqua une fièvre typhoïde ou bien l'ensemble des organopathies qui constituent cet état morbide. Au bout de quelques jours, l'état du malade continuant à s'aggraver, je fus adjoint à ces messieurs. Après avoir examiné le malade avec la plus grande attention, je déclarai que je ne pouvais partager l'avis de mes confrères sur la nature de la maladie. L'absence de stupeur, la constipation, les vomissements,
la contraction des pupilles, une paralysie incomplète de tout un côté du corps, la déviation de la langue, d'autres signes encore, ne me permettaient pas de croire à l'existence d'une fièvre typhoïde. Le malade était très agité, il délirait; mais, en fixant fortement son attention, on obtenait des réponses justes aux questions qu'on lui adressait.
En tenant compte de l'état actuel et des antécédents scrofuleux du sujet, surtout de l'otorrhée purulente, avec surdité, qui existait depuis un an, je diagnostiquai une suppuration des centres nerveux.
L'absence de râles typhoïdes, d'épislaxis au début, de taches lenticulaires, était encore pour moi un motif de ne pas croire à l'existence d'une fièvre typhoïde.
Une potion musquée fut prescrite; on appliqua deux vésicatoires aux jambes. Ces moyens ne furent suivis d'aucune amélioration, et deux jours après, le 4 mars 1 844, le malade expirait, en rendant une très grande quantité de sang par les narines.
L'autopsie, réclamée par la famille, fui pratiquée trente heures après la mort.
Autopsie. — Le cadavre ne présenta, à l'extérieur, rien de bien remarquable : on voit, à la partie interne des cuisses et sur le côté gauchedu thorax, les traces des vésicatoires qui ont été appliqués pendant la vie. L'abdomen est considérablement distendu par des gaz. Le tronc et les membres sont dans un état de roideur prononcée.
Cavité crânienne. — La dure-mère de la voûte du crâne étant incisée de chaque côté le long de la faux et coupée latéralement vers sa partie moyenne, on trouve les méninges sous-jacentes opaques, adhérentes à la substance cérébrale. Des glandes de Pacchioni existent en grande quantité sur les côtés du sillon cérébral, en arrière. La masse encéphalique étant détachée de la base du crâne et coupée au niveau de la partie inférieure du bulbe rachidien, on voit sortir du canal un liquide purulent abondant. Un pus blanc, crémeux, opaque, se laisse apercevoir aussi, sous forme de couche, au- dessous du chiasma des nerfs optiques, sous l'arachnoïde, qui tapisse la base du cerveau. La partie postérieure du bulbe est également baignée de pus. Sur le côté droit de la base du cerveau, à l'union des lobes postérieur et moyen, existe une perforation de la grandeur d'une lentille, entourée d'une aréole noirâtre de 5 à 6 lignes de largeur; la moindre pression sur ce point fait sortir par le trou un liquide brun noirâtre, qui n'est autre chose qu'un pus de mauvaise nature. La perforation conduit, en effet, à un foyer spacieux creusé dans l'épaisseur de l'hémisphère droit du cerveau, et capable de
loger une grosse noix. Ce foyer est tapissé intérieurement d'une fausse membrane soyeuse, d'une teinte verdâlre, sur laquelle se ramifient des vaisseaux nombreux. La cavité anormale creusée dans le cerveau communique, par une petite ouverture arrondie , avec le ventricule latéral du même côté, puis avec le ventricule du côté opposé, le troisième et le quatrième ventricule, qui sont tous distendus par le pus. Jusqu'à l'aqueduc de Sylvius, le pus ventriculaire est noirâtre, brunâtre ; puis, à partir de ce point, il reprend la couleur blanchâtre, blanc jaunâtre, qu'il présente à l'extérieur du cerveau.
En examinant la dure-mère crânienne, qui répond au foyer cérébral, on la trouve ramollie, rougeâtre et aussi perforée dans un point. Le rocher sur lequel ce point de la dure-mère est appliqué n'offre point de carie, mais, dans l'étendue de 5 ou 6 lignes, cette portion du temporal est le siège d'une couleur rouge jaunâtre qui tranche bien manifestement sur la couleur blanche du reste de l'os. Les cavités intérieures de l'oreille sont couvertes de matière purulente.
Cavité thoracique, — Le cœur présente un volume un peu plus fort que dans l'état normal. Les parois du ventricule gauche sont évidemment hypertrophiées. Le cœur droit est rempli de caillots en partie albumineux. Les deux poumons sont adhérents aux côtes par des adhérences anciennes ; tous deux sont légèrement emphysémateux à la partie antérieure et ratatinés, offrant des lignes rayonnées comme les débris d'anciennes cicatrices. Tous deux sont, en arrière et en bas, gorgés de sang, en arrière et en haut, parsemés de petits tubercules crétacés. Le tissu pulmonaire y est induré, grisâtre, évidemment imperméable à l'air. Cette même altération, plus prononcée à gauche, offre ça et là, au milieu de l'induration grisâtre, des points de véritable hépatisalion.
Cavité abdominale. — La rate ne présente rien de remarquable ; elle est d'un petit volume. Le foie n'offre aucune altération ni dans son volume ni dans son organisation. L'estomac, distendu, laisse voir au milieu du grand cul-de-sac une tache rouge lie de vin de la grandeur d'une pièce de 2 francs, due évidemment à l'action cadavérique. Le canal intestinal est d'un blanc rosé parfaitement normal.
L'autopsie, comme on le voit, n'a que trop bien confirmé mon diagnostic; mais, évidemment, l'abcès du cerveau existait longtemps avant le début de l'affection fébrile à laquelle le malade a succombé. On peut, je crois, admettre
sans diiïiculté que la méningite des derniers temps de L'existence a dû être occasionnée par la perforation des ventricules et l'issue du pus à la surface extérieure du cerveau. Il s'est passé là, pour la cavité céphaliqué, ce qui arrive assez souvent du cô'.é du bas-ventre à la suite de la rupture d'un viscère ou d'un kyste dans la cavité du péritoine; c'est, en un mot, une méningite analogue à la péritonite par perforation.