SCÈNE VII
Après le départ de Cassandre, le chœur d'Eschyle insiste sur les soucis des grands et montre que leur destinée n’est point enviable. Les vieillards de Leconte de Lisle expriment par une série dé métaphores, qui pourrait être indéfinie, le caractère changeant de la vie. Le cri d'Agamemnon, frappé mortellement, les interrompt. Eurybate voudrait aller au secours du Roi, mais Talthybios s'y refuse. |
Hélas !
(dit Eurybate)
c'est le souci des ‘hommes éphémères, De suivre, en trébuchant dans l'ombre du chemin, La mourante lueur d’un jour sans lendemain !
L’épithète « éphémère », que Ronsard avait essayé de rendre par celle de « journalier » (1) est homérique. Les deux derniers vers reprennent la formule mélancolique du premier Chœur d’Agamemnon :üvao fuepdoavrov.…
« Quel homme peut se dire heureux sous les nuées ? »
reprend Talthybios. C’est le même mouvement, sinon tout à fait la même idée que dans le chœur d’Eschyle : « Quel mortel entendant ce récit, pourrait se flatter d’avoir une destinée sans trouble ? » (3).
(1) Ronsard (Hymne de la Mort),
Tant mous sommes chétifs et pauvres journaliers... (2) cf. supra, page 3, {3) Agamemnon, 1,341.
Puis Eurybate :
Comme les grandes eaux qui s’en vont réfluées Et semblent disparaître à l'horizon dormant, Les biens qu'on croit saisit reculent brusquement.
C’est un souvenir du supplice de Tantale, tel, à peu près, qu'il est décrit dans l'Odyssée : « I1 était debout dans un étang, et l’eau venait battre son inenton ; et il avait soif. mais il ne pouvait saisir l'eau de façon à boire ; car toutes les fois que le vieillard baissait la tête, désirant boire, l’eau se perdait, absorbée dans le sol, et, autour de ses pieds, la terre noire apparaissait. » (1). |
Les deux images qui suivent, celles Hu tourbillon des phalènes et du torrent « des lamientables jours » qu'on ne peut retenir, sont bien de forme grecque, mais sans se référer, peut-être, à un passage précis.
Alors, retentit la plainte d'Agamemnon mourant :
‘À moi ! je suis frappé mortellement. [Infâme ! ! A moi !
C’est la traduction du vers d'Eschyle : ëäpor, réranype, sauf l’épithète : Infâme ! (adressée naturellement à Clytemnestre), qui est ajoutée par Leconte de Lisle. (2).
« Grands Dieux ! Quel cri funèbre ! »
s’écrie Talthybios. Le chœur disait avec plus de calmé, peut-être : « Silence ! quelqu'un se plaint d’avoir été frappé mortellement ! » (3)
Le second appel d’Agamemnon : « Hélas ! je suis frappé pour la deuxième fois ! » (4), est rendu par
(1) Odyssée, XI, 587-99.
(2) Agamemnon, 1,343.
(3) id, 1,344.
(4) id, 1,345,
ER
Leconte de Lisle avec plus de précision et de vivacilé ; Ja victime dénonce elle-même l'assassin :
Arrête, femme !
Je meurs.
Eurybate à recoñnu Ja voix du Roï. (1). 11 voudrait courir à son secours, mais il se rend facilement aux conseils de Talthybios. La discussion entre les deux demi-chœurs est beaucoup plus longue chez Eschyle ; elle fait éclater du moins la bonne volonté des vieillards qui sont, par ailleurs, irrésolus comme il est naturel à cet âge. (2). Ils finissent par observer qu'ils ne sont pas absolument sûrs de Ja mort du Roi. (3).
Les jderniers vers que prononce Talthybios :
« Et les bras les plus forts et les plus résolus Ne rendent pas la vie à ceux qui ne sont plus: » .
rappellent ceux d’Eschyle : « Et moi... je désespère de ressusciter le mort par des discours ». (4). L'analogie n'est qu'apparente, car le terme : 6; indique bien que cette remarque est ‘un encouragement à l’action, et non, comme celle de Talthybios, un prétexte à la lâcheté:
O malédiction de la femme prophète !
conclut Eurybate. Peut-être faut-il rapprocher cette exclamation ide la réflexion du chœur, après le cri suprême d’Agamemnon : « Le forfait me paraît s'être accompli par le gémissement du Roi. » (5).
(1) Agamemnon, 1,541:
(2) id. 1.348-1.371, (3) id. 1.366-1.367.
A) Pit, 1,360-1.361.