‹ Leconte de Lisle Adaptateur de l'OrestieChapitre 26 sur 43 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Chez les deux poètes, Clytemnestre apparaît pour se glorifier de son crime, affrontant avec arrogance l’indignalion des vieillards. Mais, dans le grec, Egisthe se montrait également et se réjouissait de voir son père, Thyeste, et ses frères, enfin vengés. (1)

Leconte de Lisle a supprimé, comme nous savons, ce personnage qui faisait d'ailleurs piteuse mine à côté de la femme «au cœur de fer ». Ainsi, les griefs de Clytémnestre contre Agamemnon paraissent avoir seul causés la mort de J'Atride.

Clytemnestre tient une hache à la main et sa robe est tachée de sang. La mise en scène était plus dramatique encore dans le grec, où les spectateurs l’apercevaient à l’intérieur du palais, entre les deux cadavres. (2). R

L'héroïine .grecque, supérieure en cynisme à Ja française, se‘vantait dès l’abord de son hypocrisie : « Ayant fait auparavant bien des discours qui étaient à propos, je ne rougirai pas de dire à présent le contraire ! » (3). Ici, Clytemnestre, se souvenant peutêtre du noble cri d'Euryale : « Me ! Me ! adsum qui feci ! » entre en disant :

Moi, moi, je l'ai frappé ! c'est moi !

La chose est faite.

(1) Agamemnon, 1.577-1.611.

(2) cf. le commentaire d'Henri Weit (Hachette), (3) Agamemnon, 1.372-1,373.

Re

(ürw d'éroafa) (1). Elle se reporte aux jours où Ja vengeance paraissait si lente à venir :

Eschyle disait : « Je suis debout à l'endroit où j'ai frappé, ma tâche accomplie ! » (2).

Que les jours de mon rêve étaient lents ! Me voici Eveillée, et debout !

Elle décrit la volupté du crime :

..… et j'ai goûté la joie De sentir palpiter'et se tordre ma proie Dans le riche filet que ms mains ont ps

la comparaison avec les poissons, explicitement indiquée jpar Eschyle (3). est simplement suggérée, et l’on se représente moins nettement la scène, car on ne sait trop si la Reine parle du filét par métaphore ou bien autrement. Dans le grec, il s’agit sans contestation possible, d’un tissu présenté au Rhboi pour s’en envelopper au sortir du bain, et dont il n’a pu se dégager. (4).

Trois vers, assez en situation, mais qui pourraient paraître superflus, où Clytemnestre affirme qu'elle haïssait son mari. Cela n’est pas dans le grec.

Leconte de Lisle abrège le récit du meurtre et ne parle pas du coup de grâce, donné à terre, peut-être pour dissimuler la lâcheté de Clytemnestre, qui doit apparaître chez lui, comme une criminelle, mais çourageuse, et, dans une certaine mesure, noble. IL supprime aussi les ironies de la Reine à: l'égard des dieux et notamment la comparaison du troisième

(1) Agamemnon, 1,380.

(2) id. 1349, (3) id. 1.382.

(4) id. 1.382-1,383,

coup avec une libation à Zeus, protecteur des morts. (1).

Trois fois je l'ai frappé comme un bœuf mugissant,

dit Clytemnestre. Dans Agamemnon, elle employait lé présent, plus dramatique. Leconte de Lisle se souvient ici, pour la seconde fois, d’une image de Cassandre : « écartez le taureau de la vache » (2). Il ne nous fait pas grâce de la joie sauvage ‘de son héroine, sentant jaillir sur sa robe le sang'de la victime. L'idée, la comparaison avec la pluie bienfaisante du ciel et les termes ,à peu de chose près, sont d'Eschyle. (3).

TFalthybios admire, « épouvanté », l'audace de Clytemnestre. Le chœur en faisait autant, mais en sougeant surtout à l’audace verkale d’une femmie ‘qui osait se vanter ainsi. (4).

La Reine répond plus sèchement que chez Eschyle, où, parfois, elle ‘affecte une sombre bonhomie. (5). « Louez ou blâmez, dit-elle, que m'importe ? ». Dans le grec : « Vous vous en réjouirez, si vous vous cn réjouissez, ! moi, je m'en vante ! » (6). Et plus loin ! « Que tu veuilles me louer ou me blâmer, c’est la même chose ! » (7).

: EfHe (conclut : « La bête est morte ! » ÆEschylo :

-« Voilà mon époux, Agamemnon ; il est mort : ét c’est l'ouvrage de ina main droite, “juste ouvrière. C’est ainsi. » (8). |

(1) Agamemnon, 1.385-1.387.

(2) id, 1.389-1.392. | (3) id. 1.195.

(4) id, 1.399-1.100,

(o) id. passim. ; (6) id. 1.394.

(7) Id NT 42408;

(@). id | 1404-1405,

Clytemnestre, comme on voit, joignait le geste à la parole. Elle se contente de reprendre ici :

Mes mains ont accompli l’action que j'aï dite. Elle est bonne ! et je m'en glorifie.

Déjà Eurybate s'est demandé quel PAU atroce avait inspiré ce crime à la Reine :

O femme, quel poison du noir Hadès venu.

Quel fruit maudit poussé hors d’un sol âpre et nu, Ont corrodé ta bouche et ton sang ?

« Quel mauvais produit du sol (yovorgssts) as-tu mangé ? Quel breuvage as-tu- bu ? » (1). xlisait le chœur. On ne conteste point qu'ici la version de Leconte de Lisle soit plus poétique. En. particulier, le terme banal y0ovorest: est développé très heureusement.

Talthybios essaie d’intimider la criminelle, en Ja menaçant du bannissement : « Tu seras ‘chassée de la ville, disait le chœur, et en haine aux citoyens.» (2) Leconte de Lisle insiste davantage et fait un tableau quelque peu romantique de Ia misère future de lexiée”

Tu seras loin d'Argos chassée, et sans délais. En exécration au peuple, vagabonde

EU hurlante, semblable à quelque bête immonde, Tu fuiras..

Clytemnestre A dans un élan passionné :

Et lui !

L'héroïne grecque s’exprimait sous forme logique et non exclamative, ayant plus de possession d’ellemême : «: Tu me condamnes maintenant à l'exil et à la haine des citoyens. mais tu ne portes aucune

(1) Agamemnon, 1.407-1.408.

ORUATE 1411,

ER, Pan

de ces peines contre cet homme... »(1). Elle ne comparait pas Agamemnon à un «loup sauvage », mais ce rapprochement est entraîné par les vers d'Eschyle où l’égorgement d'Iphigénie est assimilé à celui d’une brebis. (2).

Leconte de Lisle décrit le sacrifice de la jeune fille plus longuement qu'Eschyle ; il ajoute un détail émouvant :

«et criant vers sa mère éperdue », enfin, il se souvient de Racine, et écrit :

Tandis que l'égorgeur, impitoyablement, Aux Dieux épouvantés offrait son cœur fumant ! » Encore la cruauté est-elle ici moins raffinée que dans + l’?phigénie française, où Clytemnestre disait :

… €et d’un œil curieux, S Dans son cœur palpitant consultera les dieux. (3).

La Reine continue de maudire Agamemnon, dont elle déplore le fâcheux atavisme : elle n'y met pas tant de cynisme et d’ironie que dans le grec. Elle décrit la miort honorable qui l’attendait. Elle commande de jeter les deux corps aux bêtes, cruelle interprétation (de la promesse équivoque faite par l’héroine d’Eschyle : « C’est par nos mains qu'il est mort, et nos mains l’enterreront. »(4). Il ne semble pas, à vrai dire, qu'on l’écoute ; car Electre ne pourrait pas, dans la seconde partie du drame, aller porter des libations sur la tombe d’Agamemnon.

Elle lance quelques sarcasmes à la prophétesse

(4) Agamemnon, 1.414.

(2) id. ‘ . 1.415-1.416.

(3) Iphigénie, IV, 4.

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morte, sans toutefois atteindre à la barbarie que la Clytemnestre grecque étalait d’un ton trivial. (1). Femme d’action, elle dédaigne la « vaine , terreur d'une foule insensée ». (2). Elle ordonne aux vieillards de proclamer l'avènement d’Egisthe. (3). Mais elle donne à celui-ci l’épithète de. « vaïllant », qui (ferait sourire les lecteurs d'Eschyle. Talthybios n’hésite pas à la contredire, en-traitant de lâche le fils de Thyeste. (4). Eurybate prononce le nom d'Oreste. Le chœur d’Agamemnon, dans sa discussion favec les deux complices, annonçait nettement que le jeune nomme reviendrait ‘en vengeur. (5). L'avantage de cette prédiction, renouvelée plusieurs fois, était de dégager par javance la responsabilité du meutrier ‘en montrant les dieux disposés à châtier le crime par sa main.

Les vicillards de Leconte de Lisle se bornent finalement à remættre « aux dieux dla vengeance prochaine. » (6). Auparavant, ils ont vainement, comme ceux d'Eschyle, agité le projet d’une révolte contre Je tyran. (7): Mais la Reine, en raillant leurs « larmes vaines », (8). leur annonce qu'Egisthe a déjà brisé toute résistance en Argos, et que, faute de se soumettre, ils mourront. Plus modérée dans le srec, êt prévoyant le retour des choses, elle coupait court aux menaces [de son complice : « O le plus cher des hommes, ne faisons pas d’autres maux ! » (9).

(0) 2 cr td 1.434.

(3) cf. id. 1.435. \ (4) : cf: id, 1.612-1,634, (2) id. 1.646.

(6) cf. id, 1.667, (7) id. 1.650-1.652 ; cf. 1,633, .

(&) id M0 672 (patalv bAaypatewy).

(7) id, 1.654.

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Restée seule, Clytemnestre proclame son triomphe : J'aime, je règne, et ma fille est vengée !

La vengeance de sa fille a pris décidément beaucoup plus d'importance ici que dans ‘la tragédie grecque, où la mort d'Iphigénie n’était guère qu'un argument personnel, que la meurtrière invoquait peut-être de mauvaise foi. Plus provocante que jamais, elle défie l’expiation :

Maintenant, que la foudre éclate au fond des cieux ! Je l’attends, tête haute, et sans baisser les yeux !

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