‹ Leconte de Lisle, d'après des documents nouveauxChapitre 12 sur 38 · LES DEBUTS DANS LA LITTERATLRE · texte numérisé non relu

LES DEBUTS DANS LA LITTERATLRE

s'abnisse en puériles révérences devant les roitelets d'Europe :

M. Alexandre Dumas n'est plus l'auteur passionné et convaincu d'Henri III et d'Antony; depuis quelques années M. Dumas ne compose plus, il fait de la littérature à tant, copie de sa main ses manuscrits, leur met des rosettes de satin et les expédie à tous les souverains d'Europe, qui, en retour, le couvrent de décorations. Bernadotte, le roi de Suède, vient de suivre l'exemple de ses frères royaux, en envoyant à M. Dumas la croix de Gustave Wasa. Nous aurions vivement désiré vous annoncer l'apparition d'une œuvre de notre poète dramatique ; mais il a maintenant bien d'autres occupations ; il se fait, dit-on, une collection complète des divers ordres des petites cours ducaleset princières d'Italie. Nous serons encore heureux qu'il veuille bien en tirer quelques chroniques.

Il estime les romans bretons de Souvestre qu'il oppose, dans leur composition claire, aux romans de Balzac, dont la fécondité l'intimide :

L'époque actuelle est féconde en énig-mes de tout M nre, et nous le concevons facilement, car rien n'est encore stable en politique comme en littérature; mais s'il existe un problème dont la solution soit de toute impossibilité, c'est la verve intarissable de M. de Balzac. Le plus fécond de nos romanciers a maintenant trois ou quatre ouvrag-es sous presse, sans compter Pierrette, que vient de publier l'éditeur souverain. On a tout dit sur le talent littéraire de M. de Balzac, et peut-être n'at-on rien dit de vrai; aussi, ne nous chargeons-nous pas encore d'en donner une appréciation, môme après avoir lu le premier numéro de la Revue parisienne^ recueil d'art, de critique et de politique entièrement rédigée par

lui. C'est toujours ce style surchargé de termes techniques, abondant mais diffus, brillant mais superficiel; le style de la Peau de chagrin et du Lys dans la vallée.

Mais — ceci prouve en même temps le libéralisme de sa forme et de sa pensée — de tous les romanciers contemporains et sans doute de tous les poètes, celui à qui va sa plus haute admiration, c'est George Sand; la créatrice d'Indiana,de Geneviève, ces (( ang-es candides », ces « fleurs charmantes et frêles », de Lélia «sublime esprit, éclair de son génie », de la mystique Hellène, « lyre que le vent fait vibrer comme un parfum vivant, » George Sand qui la première lui apprit à entendre dans la nature terrestre le grand 'concert divin que les siècles mystiques rêvaient dans d'autres sphères :

0 poète éclatant ! âme que le génie

Fit d'un rayon d'amour, d'orgueil et d'harmonie,

Lyre où tremble un reflet de l'immortalité,

Qui chante dans l'extase et dans la majesté.

Ah! prêtresse de l'art, ta parole flamboie

Ta parole est un ciel où mon âme se noie !

. . . Car lorsque de tes chants magnifiques et doux

Le retentissement se prolonge sur nous,

II faut, tout débordant d'une extatique fièvre

Se suspendre, pour vivre, au souffle de ta lèvre !

De l'abîme terrestre il faut surgir soudain,

Tendre l'intelligence à ton nom souverain (i).

(i) Ce qui ne l'empêchera pas d'écrire à propos de sa pièce dramatique: Gosima. «Lorsqu'un écrivain s'est élevé au rang qu'occupe l'auteur de Lélia, lorsque, pendant huit années, chacune de ses productions lui a conquis une renommée brillante et méritée, on ne descend pas impunément de ce haut degré : une erreur est une chute. N'avons -nous pas vu un long poème de M. de Lamartine déterminer la décadence imminente de son génie? »

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A cette époque l'œuvre de Georg-e Sand rc^pandit » . ur Leconte de Lisie une iuttuence aussi vivement ' révélatrice qu^e celle qu'il devait recevoir des poèmes hindous. /Par elle il s'initiait à une sorte de panthéisine^eptentrional où l'âme européenne, avec une ferveur encore toute fiévreuse et une religiosité anticatholique, s'éperdait dans Tamour sublime et confus de la nature(^Bien plus que Hugo, Barbier ou Lamartine, c'est George Sand que rappellent alors tous ses poèmes, George Sand, génie orageux et tendre, romanesque et humanitaire, spiritualiste et républicain, passionné d'indépendance et de dévouementjj qui a été aîmé et qui a souffert avec un sombre éclat, qui, dans l'isolement hors de la vie bourgeoise, tresse de ses plus amers chagrins son courage social, George Sand qui possède la beauté féminine d'une créole et le génie mâle, est le poète qui devait le plus émerveiller ce jeune païen mystique, le plus enthousiaste des amants platoniques, cet adolescent pauvre, solitaire et farouche.

Le caractère essentiel de l'art étant la sponta-^^ néité{i)j il est nécessaire que l'artiste cherche son inspiration dans le présent. Il n'y a en effet pas un poème dans le Cœur et rame qui soit une évocation de l'histoire» tableau hindou, fresque biblique ou architecture hellénique. De quoi s'étonne Leconte de Lisle à propos de Ghénier?

(i) « A défaut de spontanéitë dans l'art, encore faul-il de l'étude, car alors le succès, pour être moins l)eau, n'en a pas moins une base solide sur laquelle il peut s'appuyer et grandir. Mais non, areuglés par l'éclat du rythme, les jeunes littérateurs n'ont fait qu'une copie de rythme. » Etude sur Ghénier.

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Né SOUS le ciel immortel de la Grèce, nourri depuis son enfance d'études enthousiastes et sérieuses, il s'était laissé éblouir par le g-lorieux éclat du passé .Ldi sublime et douloureuse tristesse de la Grâce chrétienne échappait à ses regards, la patrie antique et libre l'emportait en attraits irrésistibles sur la patrie esclave des siècles modernes. Pourquoi cet aveuglement coupable ou incompréhensible du poète? Pourquoi chanter toujours le bonheur passé en oubliant les nobles consolations qu'il eût été doux et beau d'offrir à la glorieuse martyre ? — On ne saurait le dire. Ses traditions innées remontaient trop haut. Il lui appartenait peut-être de s'écrier en vers contemporains.

Paganisme immortel (i)! es-tu mort? — On le dit, Mais Pan tout bas s'en moque et la Syrène en rit. . .

L.Le poète a unemissioçU| il doit agir sur la société à laquelle il appartient ^Pourquoi condamne-t-il encore la mysticité allemande, sinon parce qu'en détournant les jeunes générations « du contact social >) de leur milieu elle en fait des désespérés, partant des inutiles, en les désadaptant :

Les dernières années du xvin^ siècle et les premières du XIX® seront célèbres dans l'histoire littéraire par les effets de ce fanatisme sentimental qui déborda sur l'Allemagne spiritualiste des écrits de Jean-Paul et de (jœthe. Titan, ce siècle personnifié, cette œuvre géante de Richter, avait porté jusqu'au sublime de l'idéal l'enthousiasme romanesque que l'auteur de Faust appliquait à la vie intime, et (\m, froissé du contact social,con-

(i) On voit à quel point il serait faux de s'appuyer sur le mot de* chrétien dont il vient de se servir pour accuser de catholicisme le spiritualisme, tout panthéiste, de Leconte de Lisle.

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