‹ Leconte de Lisle, d'après des documents nouveauxChapitre 15 sur 38 · LES CBNDRES DÉ NAPOLEON · texte numérisé non relu

LES CBNDRES DÉ NAPOLEON

Cendre de l'aiçle, arrête ! Il n'est pas encor temps.

Ne viens pas rappeler qu'il étouffa, vingt ans, La Vierge-Liherlé qui naissait sur le monde! Ne viens pas rappeler qu'en un jour triomphal Il plong"ea dans son sein le glaive impérial. Dont jadis pour la France elle arma sa main libre, Lorsque, du ciel romain fendant l'azur doré, Sous les triples couleurs de l'étendard sacré, Il rappelait la gloire aux rives du vieux Tibre ! ';'

Directeur d'une petite revue bretonne, soucieuse d'attirer des abonnés, il n'a cependant pas craint de se prononcer en faveur de la Hévolution :

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Le xviiie siècle, écrit-il dans rétude sur Ghénier, a donné naissance à des faits qui resteront immortels sans doute, mais comme une torche immense et cachée, il n'a jeté deux puissants et magiques éclats qu'à son ag-ouie: la réaction politique et la réaction littéraire. La première semble avoir fécondé la seconde tout en fermant pour jamais les lèvres harmonieuses qui réveillaient la poésie de sa long-ue léthargie.

Il parle dans une lettre à Rouffet d'un poème : Aux Rois, qui doit faire partie du Cœur et l'Ame. Cependant, sur la demande de Rouffet, qui ne devait g'uère discerner quelle place il pouvait yavoir pour la politique entre le Cœur et l'Ame, il fut décidé qu'il n'y %urerait pas. Quel était-il ?...

Il faut peut-être en juger par cette lettre-chronique du Chinois (i) à son ami où l'Asiatique, séjournant à Paris, dit son étonnement du peu d'enthousiasme, voire du dédain que le peuple français témoigne pour son Roi dans les grandes fêtes des Tuileries. Il cite ces vers d' « un premier poète de France» :

Il (le peuple) sait tirer de tant d'austères jugements Tant le marteau de fer des grands événements A, dans ces durs cerveaux qu'il façonnait sans cesse, Comme un coin dans le chêne enfoncé la sagesse. Il s'est dit tant de fois : Où le monde en est-il ? Que font les rois? A qui le (rône? à qui l'exil? Qu'il médite aujourd'hui comme un juge suprême,

(i) « Deux années d'études et surtout d'exil me retiendront encore... Ecris-moi, rappelle à mon oreiileetà mon cœur les accents de la patrie et le souvenir si doux de ce temps trop vite écoulé où sous L'épais dôme des Mangoustanis du Tchien-Kian, dans notre retraite calme et chère, nous nous aimions, nous rêvions et nous adorions Yo.le nère du soleil! »

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Sachant la fin de tout, se croyant en soi-même Assez fort pour tout voir et pour tout épargner. Lui qu'où n'exile pas et qui laisse régner !

Cet Oriental qui a lu les Lettres persanes ajoute: « Il y avait quelque chose de profondément pénible pour le cœur dans la pensée que cette multitude si curieuse et si insouciante des besoins de la vie allait se réveiller le lendemain avec le sentiment de sa détresse, rendu plus vif encore par le souvenir des futiles {irodig-alités de la veille. »

La Variété ne dura qu'un an : en mars 1 84 1, elle cesse de paraître. Leconte de Lisle, déçu, reprend ses cours à la Faculté de Droit, se ferme dans sa chambre pour travailler, et le soir seulement se réunit avec quelques amis. Son père s'est réconcilié avec lui. Mais l'oncle de Dinan, qui ne cesse de l'accabler dans ses lettres adressées à Bourbon, ne veut rien lui remettre des sommes que son père lui destine. En vain, Leconte de Lisle assure-t-il qu'il ne vend plus ses habits : on le laisse « sans le moindre argent », il demande que son oncle lui fasse parvenir « cinq francs, cinq francs au moins ». En septembre, il « manque absolument de tout », il n'a plus de quoi se faire tailler la barbe et comme il a eu de la tièvre, il a été « obligé d'avoir recours a la bonne volonté d'un ami pour avoir un peu de sirop ».

Il subit les premières épreuves d'une misère stricte qui, au lieu d'affaiblir son caractère, le dur-

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ciront, qui détachèrent davantage son esprit du monde pour le rattacher plus étroitement et plus complexement à la nature, tour à tour âpre et fluide, dont il sera pénétré dans les intempéries et par les beaux jours cristallins de la Bretagne. La mobilité de son esprit se subordonnera à celle du ciel qui contient son équilibre éternel et son instable sérénité. Il montrait déjà dans ses épanchements avec ses amis, une âme tendre, grave et pudique, traitant avec grandeur et délicatesse des sujets de la vie dont les étudiants délibèrent en général avec jorivoiserie et impertinence : les privations tremperont cette austérité comme elles assouplirent, en raffermissant, cette fierté qui se redresse plus altière pour les actes de soumission. Acceptée avec la hauteur d'un caractère extrême et digne , rien ne saurait mieux convenir que la misère, en vous sevrant des discours assurés par lesoin des parents, pour vous donner de la vie le goût substantiel, un sobre appétit, et, par celui-ci, la jouissance pure de l'action comme de la contemplation avec une lucide compréhension de Texistence. Le jeune homme, loin de renoncer à son idéal, s'y consacre avec une plus énergique humilité et la conscience de tout son effort.

Il travaille : c'est justement en septembre qu'il est reçu bachelier en droit. Ses parents songent déjà à le faire rentrer à Bourbon comme substitut, procureur du roi ou juge auditeur quand il aura passé sa licence. Mais lui, à peine bachelier en droit, se demande s'il ne suivra pas les cours de la Faculté de médecine. Au fond, il paraît qu'il a

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renoncé à « toute carrière bourgeoise », qu'il est décidé à n'être qu'un homme de lettres*

Puis ce fut ï842, une année vague et amère où il vécut sans relations avec sa famille de Bourbon, avec ses parents de Dinan, où il erre dans la Bretagne, une année de révolte contre les bourgeois de Rennes, professeurs et magistrats. Avec un ami de Faculté, fils d'un riche notaire, Duclos, il fonda un journal satirique le Scorpion. Si violent fut le premier numéro que l'imprimeur se déroba. Les deux associés durent le citer devant le tribunal, le 28 décembre 1842. Mais l'avocat de l'imprimeur n'eut qu'à prononcer : « L'esprit du journal mérite la réprobation des gens de bien. Les prospectus déjà imprimés et les articles proposés à l'impression ne laissent aucun doute sur le caractère du Scorpion où les personnages les plus recommandables par leur position et les plus honorables par leur caractère sont l'objet des attaques les plus vives... », et les « deux pamphlétaires » perdirent le procès.

Vers le milieu de i843, reçu sans doute licencié en droit, il s'embarquait à Nantes à destination de Bourbon.

Dans ces bateaux dont les voiles blanches gonflées de vent portent sur l'azur un éclat antique et grec, il redescendit l'Atlantique. Aux matins, l'avant déchire une mer uniforme et bleue dont l'écume pétille d'une poussière d'argent. Les midis font étinceler l'océan mamelonné comme le sable lourd du désert. Aux soirs, le soleil s'enfonce derrière des cîmes de nuages pesant à l'horizon comme des

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montag-nes sous un dessin électrique et tragique. L'air mollit aux ombres du crépuscule et le voilier, les ailes toutes grandes, se berce au sommet des vagues. Assis sur les cordages au gaillard, les marins, dans leur langage animal et coloré, parlent du Brésil et de l'embouchure de l'Amazone, des panthères dans les pampas, de la côte d'Ivoire et des troupeaux d'éléphants. Avec ses oasis et ses caravanes, avec ses fleuves et ses piroguiers, avec ses lions aux clairs de lune fauves, l'Afrique se couche et dort à la gauche du ciel. Avec des savanes de hautes herbes et des forêts de colibris, des pythons dans les cactus et des odeurs de lianes, l'Amérique plonge, adroite, triangulairement,jusqu'aux|confmsdu.monde. Il semble qu'il souffle des étoiles une brise qui fait glisser le bateau vers la Croix du Sud.

Rendu à la contemplation de l'Univers, à l'immensité du songe solitaire, le jeune homme mesura-t-il son rêve aux essais de ses premières années d'exil en France ?. . Une hésitation douloureuse entre un lyrisme sentimental, confidentiel et une abstraction de pensée et de méditation, une incapacité d'adolescence à se maintenir dans l'harmonie supérieure d'une rêverie d'où il ne veut descendre, une volontédu fort et du sublime, mais une attirance aux délicatesses des balbutiements, des élans déclamatoires s'aff'aissant en chutes prosaïques, l'apostrophe, l'invocation, des métaphores superposées dans un dessein trop grandiose d'altitude, des mots de lumière éclatant dans une pensée encore trop vague et nébuleuse... Dans le Cœur et

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l'Ame, on retrouve l'élégie traînante à la Lamartine, la vision à vol d'aile de Hugo, la méditation éloquente à la Sand. Mais déjà s'affirme une personnalité dans le culte du a calme » allié au « sublime » du « serein » dans le « solennel » ; dans un sentiment indicible et souverain, de « la jeunesse », de <( l'aurore, du « matin )),du « primitif », de « Tinnoî'nt » ; dans une constante préférence pour le « doux », le (( virginal » ; dans un amour discret et fier de 1' « impérieux » et du « chaste » ; dans uneconception de la force^ du fécond dans le pur; dans l'admiration de ce qui est large, généreux et « s'épanche ». Il possède déjà l'art nuancé des vers mélodieux, et des mètres sonores en qui la pensée se sculpte et se dresse. Mais l'originalité qui se marque le plus, c'est le don d'embrasser en un déroulement de vers grandioses des harmonies d'immensité, drs visions d'espace. Déjà il s'annonce un admirable évocateur de l'Etendue...

Les traversées sont longues: pendant trois mois, la poitrine dilatée de Tair du ciel et des vagues, il flotte dans le « sans borne »; enivrés le jour par le mouvant éblouissement des lames et les mirages nacrés des nuages parmi l'onde, les yeux, la nuit, s'apaisent et plongent dans le ciel. La poussière d'or des astres tournoie au vide immense. Au-dessus du silence des eaux intarissables, ils déroulent un murmure indéfini et splendide: dans un émerveillement d'ombre et de lumière, la pensée voyage de planète en planète, un instant sentimentale à des rêveries de migrations stellaires; l'âme, dans une subtile attraction, s'enroule aux courbes étincelan-

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tes des astres, s'ég-are dans un calme vertige et s'endort, balancée entre les houles du ciel et les houles de la mer, dans un songe musical d'éternité étoilée.

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