CHAPITRE V
Leconte de Lisle et le catholicisme. — Conception communiste de Dieu : la relis^ion est un art, — Les idées républicaines en Bretagne. — Les difficultés avec le milieu. — Le départ, et les voyages au long cours.
Des biographes de Leconte de Lisle rontmont^-écoinroe un esprit assez flottant qui aurait commu-i nié successivement à des croyances fort diverses : ils cèdent là encore au préjugé courant sur Tindolence créole et Tinconsistance de son caractère. Il a toujours été très ferme, ses idées philosophiques et sociales très nettes et constantes. Comme ses conceptions, sa vie eut une haute beauté sculpturale d'unité.
La Variété ayant été présentée au public breton par un professeur M. Nicolas comme une revue religieuse, on a pensé que Leconte de Lisle n'en au-' rait pas fait partie s'il n'était lui-même «croyant», voire « cathoHque pratiquant », au besoin « quelque» peu intransigeant ». Sous son apparence presque dévote, imposée par le milieu, la Variété était plu- . tôt très fervente de spiritualisme, ce qui n'empêcha
d'ailleurs pas Leconte de Lisle d'y débuter par une critique de HofFmann où il accusa tous les dangers du spiritualisme mystique (i). « Leconte de Lisle a aimé le catholicisme autant qu'il devait le haïr pliistard? » a-t-on écrit. On chercherait vainement dans la Variété l'éloge du clergé, de la papauté ou de la Messe. Le Premier Amour en prose fait- il autrement mention de l'office de la messe que pour ridiculiser la silhouette solennelle du suisse ? On parle du catholicisme de Leconte de Lisle, et alors on cite cette strophe de Issa ben Mariam:
Mais nul ne devinait, mystérieux martyr, Que de ton sang- sacré fécondant l'avenir
Sombre de haine et de souffrance Un jour tu doterais la frêle humanité
Des rayons de l'amour et de la liberté.
Mais que prouvent ces vers sinon que, au point de vue de l'histoire de la philosophie, il reconnaissait en le christianisme un événement moral, qu'il l'admirait autant qu'il le fit quand, dans le Nazaréen,\ï chantait dans le Christ :
La jeunesse et l'amoar, ta force et ton génie?
On fait valoir qu'alors « pour Leconte de Lisle le « progrès de l'humanité est lié au christianisme... ». Et l'on s'appuie sur une phrase extraite de l'étude sur Ghénier: « Les rêves sublimes du spiritualisme chrétien, cette seconde et suprême aurore de Vin-
(i) « Mais ce qu'il y eut de plus admirable chez cet homme rare, c'est que possédant le même enthousiasme poétique, le portant peutêtre plus loin que les plus exaltés partisans du sentimentahsme, il conçut le projet original de combattre avec l'excès de ses propres défauts l'exaltation littéraire et spiritualiste de son pays. »
LES IDEES PIIILOSOPHHjUES ET SOCIALES ISQ
tnlUgeace humaine.,. ? » Mais, précisément, mieux que ne pourrait le faire aucune autre, cette phrase atteste qu'il considérait le christianisme comme un système de morale humaine, une création philosophique qui prenait un rang chronologique parmi d'autres manifestations de l'intelligence, un « rêve » parmi les autres rêves, une aurore après d'autres aurores. Et sa pensée ici est exactement celle du Dies irœ :
Salut! rhumanité, dans ta tombe scellée, O jeune Kssénieo, g-arde son dernier Dieu!
Dans ta tombe scellée, car il n'y eut pas de résurrection, car il n'a jamais cru que Jésus fût le fils de Dieu. Toujours il admira en lui « le fils du charpentier w.
Enfant toile plus beau des enfants d'un mortel î ... Ou plutôt rêvais-tu de ta mère au doux nom De ta mère à g-enoux baisant ton tendre front Qui deviendra le front de i homme ?
{Issa ben Mariam, i84o.)
S'il avait la foi en un Christ Dieu, hésiterait-il de la sorte entre Dieu et Brahma?
Céleste enfant, quel rayon t'anima?
De notre Christ es-tu quelque doux ange? Ou de l'aurore, au souffle de Brahma, Un blanc génie aux ailes de topaze ?
{A une Indienne^ 1889, )
Il salue Lamennais comme un « prophète »,allèue-ton, et l'on ne cite de VOde à Lamennais que les vers où il le loue pour des révélations de philosophie libérale:
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Le monde, enseveli dans sa morne tristesse, Comptait les jours sacrés que chanta sa jeunesse I Le monde pour son Dieu prenait l'iniquité. Prophète ! il attendait, couvert de sa nuit sombre, Que ton geste sauveur lui désignât dans l'ombre L'étoile de la liberté !
pour ses conceptions d'avenir humanitaire :
Un radieux soleil de jeunesse et de fête Sur notre vieille humanité.
D'ailleurs cette ode est de i84o et dès i834 Lamennais avait rompu avec TEglise. Lamennais est un prophète, au même titre que l'auteur de Lélia la révoltée, ainsi invoquée :
Et dire que sans toi périrait tout un monde Le monde de l'esprit, orbe des divins airs?
Spiritualisme, certes, mais le spiritualisme de G. Sand (i).
De même, on a cru trouver dans un poème de « la Variété », Lélia dans la solitude , des preuves éclatantes « de convictions religieuses très ardentes »), un « véritable acte de foi religieuse », parce
(i) Comme nous ne reviendrons pas sur les idées philosophiques de Leconte de Lisle, nous dirons ici que le spiritualisme de Leconte de Lisle, celui qui tlamboie dans ses poèmes de Bretag'ue et tel qu'il éclaire encore les Poèmes tragiques, antiques, et barbares, n'a jamais consisté à croire en un Esprit cause et principe du Monde, mais à reconnaître que/'devant le néant total, l'esprit de l'homme était affecté de la sublime maladie de l'Espoir (conception d'imagination chrétienne), gardait une inlassable force de Désir (conception hellénique), une inépuisable illusion (conception hindoue). La beauté tragique du destin de l'homme tient précisément à ce que, malgré la conscience qu'il ait du Néant, il ne cesse d'espérer, de désirer, de croire, qu'il demeure constamment
Haletant du désir de ses mille chimères.
Ainsi conçu, ce spiritualisme se concilie étroitement avec une vision matérialiste du monde.
LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES l3l
qu'il demande à Lélia de maudire l'orgueil qui fit d'elle un ange déshérité. Mais la publication de M. Guinaudeau nous a révélé une autre Lélia dans la solitude où le poète encourage au contraire Lélia à la rébellion :
A quoi bon, Lélia, tout ces regrets infinies? Ne laisse pas long^temps tes deux ailes sublimes
S'engourdir dans le deuil !
Vers le ciel irrité lève ta forte tête : Le couraû^e n'est beau qu'au sein de la tempête.
Le génie esl l'orgueil (i).
Et si l'on cherche à savoir quel est ce Dieu contre lequel s'est révoltée Lélia, trouve-t-on Dieu ou des dieux?
O femme, que fais-tu en face de Dieu?
Ce rayon immortel, la sereine prière,
N'éclot point sur ta lèvre et ton cœur est de pierre !
Cav les dieux ne sont plus Vamoiir et Vharmonie.
L'amour, harmonie parfaite entre les Hommes; harmonie, équilibre d'amour entre les éléments, tel est le Dieu vers qui exalte son rêve :
0 mon Dieu, se peut-il que l'homme vous renie 1 Vous dont la main puissante a dispensé pour nous A^otre amour dans les cœurs, dans les deux Vharmonie.
La prière, c'est la rêverie de l'être s'élevant dans le songe de la Nature, c'est l'extase de la solitlide^ humaine soulevée vers les cieux ;
Ang^e déshérité, contemple la lumière Dans ce rêve divin qu'on nomme la prière.
La prière est un rêve, Dieu est le plus sublime
(i) Cf. AVun.
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rêve jusqu'où puisse monter la méditation de l'homme. Dieu est le rêve de l'individu devant le monde :
A l'heure du déluge où l'âme Par élans d'infinis, rêve au dernier séjour Qu'il est doux, qu'il est doux, loin de la terre infime De s'élancer vers son Dieu !
La prière est un art; Dieu est la conception de chaque génie individuel. Les beaux âges, il le formulera plus tard, sont ceux où Dieu était le rêve commun d'une humanité fraternelle, où il était la création d'une masse harmonieuse. Dans le Chant alterné (i838), faisant parler la divinité de la beauté grecque, il avait d'abord écrit :
Déesse athénienne, aux tissus diaphanes, Praxitèle jadis me créa de ses mains,
qu'il modifia en :
Ton peuple, ô blanche Hellas, me créa de ses mains.
On peut affirmer que quand il regrette amèrement qu'il n'y ait plus d'Idéal, de Dieu, c'est, très sensiblement, parce qu'en le rêve de Dieu battait un cœur commun.
Pour quel Dieu désormais brûler l'orge et le sel? Sur quel autel détruit verser les vins mystiques? Pour qui faire chanter les livres prophétiques Et battre un même cœur dans l'homme universel?
Faute d'un Dieu où se fondre avec toute l'humanité, il y a la mort :
Que j'aimerai sentir, libre des maux soufferts, Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre!
Dieu est l'expression spirituelle de son communisme social.
Le poète, chantre de la communauté, est celui qui conçoit le plus sublimement Dieu. Quand il parle des « temps miraculeux où régnait Part sublime », il entend ceux où Tartiste
Noble créature, épanchait tour à tour
Au monde le génie, à Dieu l'hymne d'amour.
Dieu, c'est V hallucination grandiose qu'inspire au poète la contemplation de la nature :
[Silences de la nuit, clartés, etc.].
Ohl vous êtes si grands qu'à peine on peut vous croire, Pourtant tel est l'éclat de vos vastes splendeurs, Que Tàme, en son ivresse, unie à votre gloire Se surprend à rêver cV ineffables bonheurs.
La pensée de Dieu estc( un rêve », une « ivresse », « un délire » que le spectacle du monde communique à Tesprit, si bien que Dieu se confond avec la nature même, il est dans le silence des cieux, dans les parfums de la nuit, dans Tharmonie splendide des astres. Rentrer en Dieu, c'est plonger « dans l'éternité » des choses, dans l'Harmonie « parfum, mélodie et clarté ».
Tel, Dieu s'incarne suavement en la créature la plus harmonieuse : la femme :
Dernier rayon divin tombé sur la nature.
Aussi l'amour de la femme est-il divin comme une prière en face de la nature (i). Elle aussi est divine :
(i) C'est le même seulimcnt qui sera exprimé dans les nouvelles de i8/,6 et 18^17.
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C'était l'heure divine où le soleil n'est plus.
Elle Test aux heures où elle saisit le cœur par l'équilibre de son harmonie
Quand ce reflet divin, le calme, prend les cieux.
De même que Dieu est ce qui nous appelle, nous élève, nous fait tendre au delà de nous-mêmes, de même tout ce qui s'exhale de la terre vers la lumière est divin : Taigle est « le noble enfant de Dieu » ; la liane rose aux pentes des ravines a « des arômes divins ». A vrai dire, déjà quoique connaissant encore très peu la poésie grecque il use d'une façon toute païenne de Tépithète divin :
Et des cygnes divins on n'entend plus, parfois,
Les chants tomber des cieux comme aux jours d'autrefois.
On pourrait se laisser tromper par son vocabulaire poétique de « Séraphins, archanges, anges, Seigneur, Israfîl, enceinte céleste, sanctuaire » si Ton ne songeait que, déjà soucieux de réaliser la synthèse de toutes les imaginations ou rehgions du monde, il n'a pu toutefois se nourrir encore que de la légende biblique et chrétienne, dans ses lectures de Milton, Byron, Dante, Chateaubriand, Lamartine et Lamennais, — Lamennais l'excommunié. Telle fut la qualité de sa culture générale en Bretagne. On verra à quelle heure de sa vie et en quel milieu il médita l'éblouissante révélation de la légende hellénique et de la légende aryenne, dont devait se compléter son génie d'intégralité.
Pas plus d'ailleurs que sur ses idées philoso-
phiques, le milieu breton, clérical et royaliste, n'agit sur ses idées politiqueB^. Eu 1839, daus le poème : Trois Harmonies en une» qui est la synthèse de ses goûts en peinture, en sculpture, en poésie, et comme son jeune manifeste littéraire, il distinguait particulièrement en Dante :
Le tribun combattant pour la liberté morte
Le Dieu qui, de l'enfer, brisa la vieille porte. \
En i84o, dans ses lettres à Rouffet, il portait sur Napoléon le même jugement sévèrement, strictement républicain que celui relevé dans la lettre à Adamolle lors de Tescale à Sainte-Hélène :
Le gouvernement vient d'obtenir de rAngletcrre la perniissionde transporter en France les cendres de l'empereur. On l'ensevelira dans l'intérieur des Invalides et Victor Hugo s'est chargé de l'hymne d'apothéose. Tout cela est magnifique ; mais, comme Je ne suis pas républicain pour des prunes, j'ai fabriqué ceci :