CHAPITRE PREMIER l'enfance dans l'île
Les horizons de l'île. — Le père et réducation républicaine.
— Les lectures. — Les camarades. — Le désir de la France.
— La senlimentalilé créole: les mélancolies et ses premières romances ; le jçoùt de la musique. — Une ville morte des Tropiques: Saint- Paul — Les premiers sentiments d'amour • t d'amitié.
Leconte de Lisle est né en 1818 à Saint-Paul de la Réunion, alors Rourbon (i). Il quitta l'île de très bonne heure, y revint bientôt pour y demeurer jusqu'en iSSy.
Comme ses grands-parents habitaient aux collines de Saint-Paul, on peut dire qu'il découvrit le monde en le voyant de haut. La terre tropicale, par gradins de nuances, descend au rivage comme un verger fortuné où les bananiers près des palmiers,
(i) Une note de Leconle de Lislc.communiquée par M™cJeanDornis à M. Tiercclin, porte : « Venu en France à trois ans, retourné à Bourbon avec ma famille à dix ans. » Or, selon Lacaussadé, il était à Nantes en i83o, ce qui le ferait naître en i8ao, date souvent donnée Sur le registre du baccalauréat ès-lettrcs, il est indiqué c né Je 29 novembre 1818 ». Un article documentaire de la Revue Bleue donne une autre date: aa octobre.
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les cocotiers se perchant au-dessus des papayers, laissent avec des scintillements d'oiseaux retomber leurs feuilles longues en forme de plumages entre les masses de letchys sombres et vernies comme l'Afrique, les manguiers bronzés de ITnde, les takamakas malgaches, les girofliers des Moluques et les mangoustans soyeux de la Chine. Un encens de lumière mordoré voile d'une poussière de paillettes ces feuillages divers et inséparables, où les toits des maisons, toutes bâties de bois du pays, n'apparaissent que roux comme des écorces, grisâtres, onduleusement, comme des lichens, ou parfois du rose poreux des grappes de letchys. Les yeux sont aveuglés de cette beauté confuse et souriante aux teintes permanentes de printemps et d'aurore. On ne voit plus; on entend un bruissement changeant et incessamment matinal. A l'entour sifflent les bengalis d'Asie, les perruches et les colibris, et soudain, dans le silence humide et crépitant comme la rosée, un bœuf de Tamatave pousse un mugissement caverneux : puis tout retombe dans le mystère des mélodies infinies où toutes les rumeurs se roulent dans le grondement lointain des flots. L'âme est confondue d'harmonie et de mutisme. Par les ondulations de l'air se propage l'émanation mielleuse des fleurs de liane, se répand l'odeur des sucreries. L'enfant mobile sous les bosquets aspire délicieusement les senteurs locales, il marche dans l'exhalaison des orangers et des bigarradiers.Mais avancé au bord des terrasses d'où l'on domine l'étendue, les bruits et les parfums de la terre ne parviennent plus que comme une brume de sons et
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de soleil, tout se confond dans une universelle évapora lion. Car, par delà le rivage au sable noir qu'argenle le ressac d'une vague droite, la mer des Indes, vermeille, en s'élevant vers le ciel, comble rhorizon. Rien ne peut détacher les yeux de Tocéan. Tandis que le regard dérive à la sinuosité des courants nacrés, la pensée, dans un éblouissement, se projette, palpite et plane sur la mer — splendide et déserte ainsi qu'au commencement de la vie.
Onrontcmple la mer la journée entière, on habite la mer, l'œil et Toreillesont emplis de sa miroitante sonorité, tandis que les poumons se gonflent du souffle salin, face à face on est ébloui par l'infinie intelligence des perspectives, on a la fièvre des « au-delà » et des « par-delà w. On juge tout à la mesure de l'espace, dans un vaste ensemble, on a le sens de la terre par rapport au ciel et à l'océan, on assiste au spectacle grandiose et charmant de la création qui se renouvelle d'elle-même, on regarde se former les nuages qui se reflètent à la surface plane, on voit le monde dans son ampleur et dans son déroulement de fraîche éternité, on ne vil pas en face de soi-même, mais en face de l'immensité qui compose rythmiquement ses renaissances.
Sous un firmament léger, la mer, pure, s'oflre comme un symbole de la sérénité cristalline. Mais pendant plusieurs mois les raz-de-marée, d'un assaut infatigable, précipitent sur la grève leur clameur de foule, une frénésie romantique et révolutionnaire bat au cœur sauvage des enfants qui regardent avec avidité l'eau s'écraser sur le roc et
jaillir vers le ciel. Cependant, vues de haut, les tempêtes les plus démontées s'enchaînent dans l'ensemble des choses, participent à l'harmonie panoramique des pajsag-es, rentrent dans le concert universel du mouvement barbare et souple : elles emplissent de véhémence et de solennité l'âme inconsciente qui se fortifie ainsi pour la vie la plus agitée.
La nature vierge de l'île où naquit Leconte de Lisle n'a pas seulement inspiré le poète, mais déterminé l'homme. Les années qu'il y passa furent surtout celles, malléables, de l'enfance et de l'adolescence où le sens pittoresque est à peine éveillé, où la nature elle-même, tout en agissant profondément sur les sens, ne parle guère encore au jeune être qu'un langage social, invite à goûter la liberté du plein air. Nous savons et l'on verra que Charles-Marie Leconte de Lisle et ses amis, familiers du rivage de la baie vaste de Saint- Paul, y songeaient moins à admirer la splendeur de « l'Eden » où débarquèrent leurs pères, qu'à y rêver, au large des horizons, de terres idéales, de pays de l'esprit dont ils seraient les Colombs, s'avançant dans leurs entretiens jusqu'aux questions les plus reculées, séduits par Tinfini de la pensée humaine; et avant tout la mer leur était, suivant le temps, un spectacle de mansuétude ou de violence.
Si on ne sait rien de sa première enfance, des
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vers qu'il écrivit pour ses amis, ses lettres, ses papiers, des phrases fidèlement recueillies, des traditions, des souvenirs évoqués et des paysages vus, permettent de faire revivre, avec une suffisante exactitude, la physionomie impérieuse et souriante de ces années d'adolescence.
Au milieu de la beauté farouche et douce, qui « palpite » alentour, leurs jeunes âmes s'exaltent aux noblesses de la vie, en g-énéreux propos, et les « soirs s'écoulent sur la grève au bruit pensif du flot que la vague soulève ;) à agiter, rythme sonore en leurs « cerveaux ardents », des « rêves de liberlé (j) »; causeries clairsemées au long des promenades par les routes et la plage, dissertations juvénilement graves en quelque retrait de la côte tourmentée de Saint-Gilles. Ils « parlent politique et religion », et, <( premiers bégaiements que lui arrache un instinct de justice sociale et religieuse », Leconte de Lisle (( divague sur l'iniquité romaine ».
Il importe de le noter dès maintenant : le poète (le la Bâte Ecarlate ne procède nullement de Hugo, à cette époque orléaniste et pair de France, et dont les pièces les plus anticléricales, [notamment, de la Légendes des siècles, sont d'ailleurs bien posté-
(i) Ces expressions sont rapportées de la pièce le Départ, qu'il ccinposa en 1887, à l'occasion de son départ de la Réunibn pour la France et qui porte l 'épigraphe : A mes amis, et des lettres écrites à son ami Adamolle. Les autographes se trouvent au lycée Leconte de Lisle (Saint-Denis, île de la Réunion). Leconte de Lisle y parle de « soirs écoulés sur la grève » et qu'il évoquera plus tard avec cision dans Lltra cœlos :
Quand je restai couché sur le sable des grèves, La face vers le ciel et vers la liberté! etc.
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Heures môme à la publication en volume des Poèmes antiques (Marc Ducloux, i852). Le libéralisme de Leconte de Lisle est tout autrement original et de source bien plus profonde que celui de Huy^o ou de quelques autres romantiques. Ceux-ci ne parviennent que lentement à une complète indépendance d'idée, ne se dégagent que tardivement des préjugés sociaux. Leconte de Lisle dérive en ligne droite des plus nobles esprits de la fin du dernier siècle; il subit directement Tinfluence des hommes de la Révolution; exemple presque unique parmi les poètes de ce siècle, il fut, dès le jeuiie âge et pour toujours, imprégné du plus pur républicanisme.
11 fut élevé exclusivement d'après la méthode anarchiste des philosophes préconventionnels par son père, ancien médecin militaire établi à l'île Bourbon, qui était nourri de Rousseau et des Encyclopédistes (i). Sa mère, au contraire, était pieuse. Le père d'ailleurs n'était pas indemne de tous préjugés et prétentions aristocratiques. Seule-
(i) 11 fut expédie comme chirurgien au corps de Bavière en i8i3 ; puis partit en 1816 pour la Réunion où il s'occupa à la fois de médecine et de culture. — Le grand-père de Leconte de Lisle, pharmacien, avait fait de bonnes études au collège d'Avranches et reçu des mains de l'évêque le prix «d'amplification française ». II composa des vers qu'il ne faut peut-être point juger de ce quatrain commandé ([ui, à la fête de la Fédération, eut les honneurs d'une exposition publique dans deux grands écussous ornés de fleurs naturelles. Souviens-toi que le Dieu qui punit les parjures Lit au fond de ton âme, y v^oit tes sentiments ; Si, par hypocrisie ou par crainte, tu jures, Va loin de ces autels porter tes faux serments. Ce bon citoyen fut enfermé, puis libéré au neuf thermidor, ce qui lui inspii'a des vers alertes,
(D'après Gh. Bellier-Dumaine, l'Hermine^ mai 189g.)
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ment entiché des nouveautés pédagogiques de /'£'mz/^ longtemps à la mode même sous la royauté, esprit cultivé, mais bourgeois, culture plus variée que cohérente, il ne semble point avoir pu exercer son fils aux vrais principes républicains. On a dit(i ) qu'il lui inculqua la haine du catholicisme : là se borna probablement sa réelle influence. Quoi qu'il en soit, il ne fut point ce précepteur de sagesse et de morale, cet initiateur à la dignité des paisibles vies familiales, ce dispensateur de légitime orgueil et de juste modestie, ce révélateur de la pure beauté que Leconte de Lisie dut rêver plus tard pour les nouveaux Emiles d'une nouvelle République.
M. Tiercelin (2) nous le représente comme un bon pasteur florianesque,très sensible et très affectueux, nourrissant au fond d'un cœur biblique « une faiblesse ancienne pour l'enfant exilé ». Mais les lettres qu'il publie nous le montrent surtouttrès pratique et bon bourgeois, d'autre part si peu débonnaire qu'il témoigna parfois d'un cœur aussi dur que la bourse. M. Tiercelin soutient encore que ce père fut calomnié et v qu'il n'avait pas élevé son fils dans la haine du catholicisme ou dans son ignorance, comme on Ta prétendu aussi jusqu'à it'firmer que Charles n'avait pas fait sa première communion ». 11 cite à l'appui des lettres adressées à l'oncle de Leconte de Lisle où, en réponse à des
,i/ i,. wu Banacaiid, Revue Bleue. iSq^. I.es tcmoii^nages d'amis et surtout de parents confirment ce dire.
(•A) Rtvae des Deux -Mondes, décembre 1898 : article très intéressant et documenté.
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reproches, le père affirme qu'il n'est pas responsable des idées républicaines de son fils et qu'il ne lui a pas plus donné des idées « de cette espèce que les professeurs de l'Ecole polytechnique et de tous les collèg'es royaux de France n'en ont inculqué de semblables à tous les jeunes gens » et où il avoue qu'il serait impardonnable à son âffe de défeDdre les exagérations de son fils (i). Voilà sans doute qui ne prouve guère qu'un peu d'opportunisme avisé; l'impression se dégage même assez nette de la lecture des lettres publiées par M. Tiercelin. Le père fut aussi en son temps républicain : « exagérations » de jeunesse dont ensuite put sourire une maturité avantageusement fortunée, un esprit épaissi par la vie plantureuse des propriétaires créoles.
Une influence, bien plus décisive, s'accuse : à cette époque sévit l'esclavage : déjà en 1770 on recensait à Bourbon 60.000 noirs pour 5. 000 habitants. Le nombre des esclaves croît sans cesse en même temps que s'exacerbe la cruauté des traitements. Plus les blancs s'enrichissent, plus leurs mœurs deviennent « délicates », se civilisent, plus s'affine, se raffine leur inhumanité. Dans le Voyage à risle de i^ra/ice, livre figurant alors en toutes les bibliothèques coloniales, Bernardin de Saint-Pierre détaille l'horrible sort qu'on infligeait aux esclaves : ces pages émues et indignées étaient bien faites pour arrêter plus longuement Tattention de
(i) « Le temps et les conseils,dit-il, pour apaiser l'oncle irascible, seul soutien possible de son fils en Bretagne, viendront facilement à bout de son républicanisme. »
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Charles, jeune imagination attentive, vierge sensibilité frissonnante, sur les souffrances qui criaient autour de lui. Son âme artiste et exaltée vers le génie fi) sentait plus vivement toutes choses; il devait être pour toute sa vie profondément impressionné par ces souvenirs de barbarie saignant et hurlant au flanc d'une nature heureuse, noble et tendre. Ces spectacles quotidiens de douleur révoltent son âme confiante, enthousiaste des grands sentiments humanitaires, lui sont prématurément un symbole de « l'Iniquité liumaine », le rejettent plus ardent au culte de TUniverselle Beauté.
L'adolescent lit. Dans le cachier de ses Essais poétiques (2), on retrouve copiées, avec le relief de force fioritures enthousiastes, les pièces préférées et les pensées élues : « La raison, dit Gonfucius, est une émanation de la divinité; la loi suprême n'est que l'accord de la nature et de la raison; toute religion qui contredit ces deux guides de la vie humaine est un mensonge infâme. » (L'abbé Raynal.)(( Telle est, ajoute le jeune homme, la religion dégénérée du Christ. »
De Hugo : Grenade, magie de visions colorées d'une Espagne scintillante et musicale, où l'Europe se chauffait à l'exotisme ; — A une femme, souveraineté charmante de la femme, détentrice du
(i) Cf. les vers cités par Guinaudcau.
(a) Autographes du lycée Lccotile de Lisle.
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Baiser; — le Dédain, éloge du poète, malgré tout maître du monde et de la société, de par le divin orgueil du génie qui surmonte tous les obstacles ; — Fantômes, de sentimentalité alanguie comme un rythme de valse; — Ave Maria; — V Enfant grec, fier claironnement d'indépendance juvénile; enfin Amis, un dernier mot, où le poète dit son indignation devant l'indifférence avec laquelle ses contemporains assistent aux innombrables lâchetés dont souffrent les peuples faibles :
Je suis fils de ce siècle. Une erreur, chaque année,
S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée,
Et, détrompé de tout, mon culte n'est resté
Qu'à vous, sainte patrie, et sainte liberté...
... Je hais l'oppression d'une haine profonde...
... Oh! la muse se doit aux peuples sans défense...
C'est de Lamartine le Désespoir, vision pessimiste du monde, règne de Douleur ; et Au peuple de i83o (contre la peine de mort), d'abord éloge épique du peuple à qui la passion de Liberté et de Justice inspira des actes vraiment admirables :
Oui! tu fus j»Tand le jour où du bronze affronté Tu le couvris, comme un déluge Du flot de la liberté...
Tu fus fort....
Tu fus beau, tu fus magnanime !
puis adjuration à ce même peuple, partisan de la belle fraternité, de ne jamais user de Todieuse inclémence, de ne point s'abandonner follement à l'amour du sang. — Une poésie, les Deux Muses (classique et romantique), à la fin de laquelle il
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écrit : « Sublime! »; toutefois il applaudit plus particulièrement à une strophe sur la liberté : (( C'est vrai », clame-t-il en marge!
Le jeunehomme pense parlui-même, s'enferme en des rêveries personnelles. Les idées dans lesquelles il grandit, il les puise ailleurs qu'en les enseignements paternels, ou du moins il va délibérément au delà des principes inculqués. Dès Tenfance, c'est la vie au grand air, indépendante, ainsi qu'à l'ordinaire en la colonie. Au milieu des esclaves, le fils du planteur est, dans le parcours de la vaste habitation, comme un jeune souverain que ne bride même point l'étiquette : il ne peut rencontrer partout que respect et servitude; on le laisse aller seul, en toute sûreté; il erre par les plateaux étages et les pentes accidentées des ravins. Pendant des séjours en la ville, il y retrouve à la fois la verdure débordante et la liberté de la campagne; les villas s'y enveloppent, suivant l'heure, du silence ou de la joie des grands jardins. Les camarades s'y rejoignent après les études.
La discipline scolaire n'est point rude et le littoral est proche. Indocile au joug des vieilles méthodes, insensible aux honneurs pédagogiques, l'enfantmisen pension àSaint-Denis oublie souvent, parfois plusieurs jours de suite, le chemin de l'é- (.,>io /t 1 . il passe SOS journées à la bibliothèque de
^i) i.inrrature friin<;(iise dm colonel Stanf, tome VI. Notice bio-
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la ville en vagabondage de lecture. La bibliothèque fermée, avant l'heure de rentrer à la maison c'est, au g-ré de sa fantaisie, la promenade par la ville toute chantante d'arbres et d'oiseaux. Partout et toujours — cela jusqu'à 19 ans, — la nature : une nature douce et qui, riche, se donne largement, — la nature, vraie éducatrice des intelligences libérales et des sensibilités altruistes.
C'est sa voix calmement puissante qu'il entend, même sans l'écouter; elle impose en lui la foi que celui qui l'aime et la goûte prend d'elle une « sublime » générosité, une substantielle et ample vertu. La rapacité d'appétits matériels des habitants de l'île, indifférents à la beauté du pays de si prodigue pittoresque, frappe, impressionne désagréablement (( l'enfant songeur » et déjà fervent du Beau. « Le créole est un homme grave avant l'âge, écrira-t-il, qui ne se laisse aller qu'aux profits nets et clairs, au chiffre irréfutable, aux sons harmonieux du métal monnayé. Après cela tout est vain, amour, amitié, désir de l'inconnu, intelligence et savoir, tout cela ne vaut pas une graine de café. » L'opacité d'intelligence et la vulgarité d'âme des planteurs d'avant i845 l'effarouchent. Esprit et intérêts bourgeois, c'en est déjà une commune horreur.
Ainsi, malgré l'éloignement de la France et le béotisme du milieu, il connaît le charme profond et qui absorbe l'être des lectures diverses, du com-
graphique très informée faite par un ami de Leconte de Lisle. — Le ait est souvent conté à la Réunion.
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merce supérieur des auteurs anciens et modernes, écrivains du xviii<^ siècle, Walter Scott à tous préféré de son enfance, et qui exerce sur lui la même influence démocratique que sur George Sand, Lamartine, Hug-o. Il ne lit d'ailleurs peut-être pas beaucoup, mais dans l'intensité révélatrice de la nature de son île, dans la noblesse naïve et chaleureuse de son tempérament si riche d'électricité cérébrale, ce qu'il lit acquiert une ardente puissance de sug-gestion, et d'une page son imagination s'enflamme (i). Il écoute les appels libérateurs, il est l'écho frémissant des grandes voix des Devoirs; en son âme se prolongent les fiers accents du siècle mort qui s'y mêlent ainsi aux premières clameurs fraternitaires du siècle nouveau; il vit du plus noble delà vie de la France où ses lectures ordinairement le conduisent, et la beauté sauvage de la terre natale qui le trempa ne peut l'empêcher de songer à la grande patrie, celle dont son père garde le vivace souvenir (2), celle où il pressent que son être se développera plus mâlement et plus librement, la France, métropole de Liberté. Ilpartpourla France, il quitte parents et chèresamitiés, l'âme un moment blessée des plus vifs regrets, mais déjà le désir de la patrie intellectuelle lui commande en l'île même; à l'heure de s'en éloigner, il la chante avec l'ardeur d'un patriotisme ingénu, mais hautement lyrique.
(i) S'en rapporter à son discours de réception sur Hugo à l'Académie.
(2) Lettres publit'es par M. ïiercclin.
LE DÉPART (l)
Adressé à mes amis.
Je pars... etdans vos mains ma main tremble et frissonne; Amis, c'est pour toujours que mon adieu résonne, Que mon reg'ard rêveur sur vos traits arrêté Se ferme à l'avenir et revoit le passé.
Je pars ! . . . est-il bien vrai ? félicité perdue.
Voix même du bonheur qui parlait et s'est lue,
Tout s'enfuit, tout s'éteint '....Songes menteurs, mais doux,
De grâce, dites-le, faut-il vous perdre tous?. , .
Faut-il vous perdre, ô soirs écoulés sur la grève
Au bruit pensif du flot que la vague soulève,
Vous, épais tourbillons des cigares brâlans,
Vapeur exaltatrice en nos cerveaux ardens,
Et qui sortiez, en feu, de nos lèvres émues,
Quand des lueurs sans nojnbre étincel aient aux nues?
C'en est donc fait?. . . Adieu, rêves de liberté. Chants joyeux qu'exhalait notre jeune gaîlé. Douces discussions, intime causerie Qui se tissait toujours de gloire et poésie, Adieu ! . . . car le bonheur pour moi s'est éclipsé Dans Vocéan sans fond quon nomme : le passé !
Oh! souvenez-vous-en, de ce bonheur qui passe Ainsi quun éclair naît et reluit et s'efface!.. . Oh ! souvenez-vous-en!. . . il ne reviendra plus... FA le souvenir rend les biens qu*on a perdus! . .. Amis pensez à moi, quand, me perdant sur l'onde,, Je m'enfuis, isolé, chercher un autre monde ; Son doux nom est la France, et son bord embaumé
(i) Nous donnony cette pièce et en soulig'nons des phrases pour signaler ce qui s'y annonce déjà soit du caractère soit de l'œuvre futurs.
L ENFANCE DANS LILE 1^.^
Me vit, encore enfant, sur son sein amené ; J'ai foulé ses vallons aux fleurs fraîches écloses, Ma bouche a respiré lu senteur de ses roses ; Oh! son tiède soleil^ l'encens de ses malins Souvent ont caressé mes loisirs enfantins (i ) De rayons enivrants, et d'amour, et de flamme El leur image chère est gravée eu mou àme.
Je te quitte à jamais, fille de l'océan
Dont l'onde, avec amour, te baigne en souriant.
Bonheur et paix à loi, ma première patrie 1
Je quitte les flots bleus à la face polie.
Et les np.ppes d'azur de tes cieux étoiles,
Et le féerique éclat de les soirs enflammés,
Et les larges récifs, où la lame, dans l'onibrc,
Jette, aux échos des monts, son accent long et sombre,
(Mais la France, à mes yeux, fait parler l'avenir. Oh! ma vie est pour elle!... à toij mon souvenir.
La brise a déployé son aile sur la houle, Au long mât balancé la voile se déroule. Le navire s'ébranle et son front écumeux Au rivage allentif fait ses derniers adieux ; Se berce avec fierté sur la vague qui gronde. Puis salue avec grâce, en s'iuclinanl sur l'onde, Et, redressant soudain ses vastes flancs brunis, Fend d'un vol d'airain les flots qu'il a blanchis.
On le voit, si radoiescent quillait sans chagrin le pays natal, il en emportait le souvenir le plus intense, et toute sa vie il aura la religion de ce souvenir. Jusqu'au moment de la mort se dessineront vec netteté au fond de sa mémoire les montagnes Jivines où errait sa jeunesse rêveuse, il rebaignera
(i) Ou se rappelle certains veis d'André Chénier.
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en (( ces matins si doux » illuminés de visions, il verra les bois-noirs touffus et les tamariniers au pied desquels il aimait s'asseoir pour regarder passer, dans l'ombre ambrée du manchy, la vierge dont l'évocation pieuse colorera de clarté ses dernières années encore.
On peut s'étonner de ne trouver dans la pièce précitée aucune allusion à celle qu'il chanta plus tard dans le Manchy et qui lui inspira probablement aussi les strophes dJ Epiphanie. Piien n'est plus naturel. Pour les raisons qui ont été énoncées par M. Henri Houssaye ou d'autres, Leconte de Lisle n'aimait plus la jeune créole inhumaine; mais celui dont les moindres sentiments étaient profondément imprégnés de poésie, n'en gardait pas moins le plus limpide souvenir de sa beauté, il aimait encore sa forme désormais « immortelle », il chérissait l'extase pure que cette forme lui avait donnée, qui avait élargi et élevé son âme. Et ce sentiment était trop délicat et trop intime pour qu'il pensât à le communiquer à ses amis. Il ne le fera revivre que plus tard, dans ses poésies, quand il pourra lui ôter tout caractère personnel : rien en effet n'est plus impersonnel qu'Epiphanie.
Il ne parle à ses amis que des émotions qu'ils ont pu ressentir comme lui. Il rappelle les nuits passées ensemble au bord de la mer, les mêmes dont plus tard, loin de la terre de senteur et de lumière, envolées les illusions joyeuses et les folles espérances, il sublimera le souvenir en ces vers d'Ultra CœloSj magnifique paraphrase de ceux du Départ :
L ENFANCE DANS L ILE
Autrefois, quand l'essaim fougueux des premiers rêves Sortait en tourbillon de mon cœur transporté ; Quand je restais couché sur le sable des grèves, La face vers le ciel et vers la liberté ; Quand, chargé du parfum des liantes solitudes. Le vent frais de la nuit passait dans l'air dormant, Tandis qu'avec lenteur, versant ses ilols moins rudes, La mer calme grondait mélancoliquement; Quand les astres muets entrelaçant leurs flammes, Et toujours jaillissant de l'espace sans fin, Comme une grêle d'or pétillaient sur les lames, Ou remontaient nager dans l'Océan divin.. . ... O nuits du ciel natal!
Ainsi, quand il est dans l'île, le désir de la France l'obsède :
Alors que ma jeunesse et ses jours indolents S'écoulaient sur nos bords parfumés et brûlants, Alors que je rêvais de gloire et de génie. Parfois ce long repos assombrissait ma vie. Fuir mon doux ciel natal nae semblait le bonheur.
Mais dès qu'à bord du bateau qui l'emporte il voit Bourbon disparaître, il comprend qu'il perd tout :
Une tristesse amoureuse enveloppa mon cœur;
il s(3nt le prix de la famille et du pays.
Puis ce charme si doux d'un amour fraternel. Ces parents chers et bons que m'accordait le ciel. Tous ces amis grandis à mes côtés, doux frère Que je pleure parfois dans mesjours solitaires,
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Bonheur de tout instant, charmes impérieux N'enivraient point mon cœur désireux d'autres cieux(i).
La tendresse créole se réveille vivement en lui. Le voyage remue l'âme et l'ouvre, nerveuse et frissonnante^ à la poésie. C'est l'absence, par les subtiles et intenses tristesses de la nostalgie, qui fait revoir avec une netteté ardente ce que nous songions à peine à regarder quand il était sous nos yeux et, soumettant notre esprit au travail passionné du souvenir et de l'évocation, crée l'imagination, la poésie. La première poésie naquit dans l'exil, fut le rythme môme de la nostalgie du pays natal bercé dans la brume qui le voile. L'éloignemeut de ce pays détermine l'âme, précise et fortifie en elle tout ce qu'il y a de national et qui alors se saisit et s'exalte dans les regrets. Dans la province française où il va habiter, il se laissera de plus en plus imprégner de « souvenance » et de sentimentalité insulaire qu'il exprimera dans des vers amoureux.
La pièce que nous avons citée, Le Départ, n'est pas la première. Il avait composé précédemment des romances auxquelles il faut recourir pour mieux comprendre ce qu'il sera en Bretagne. Il convenait de faire ressortir en premier lieu le fond martial et républicain de son caractère ; causant avec ses amis, il rêvait d'action, ou seul assis devant les mornes « il désirait de gloire et de génie », un orgueil fécond s'élevait dans son âme : c'est le
(i) Vers comj.osés à Rennes en janvier 1889, extraits des poèmes publiés par B. Guinaudeau.
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point essentiel. Mais son cœur véhément, sa nature riche s'attendrissait à mille désirs d'une voluptueuse chasteté. Ardent, il fut toute sa vie très amoureux; fier, il cacha souvent ou même retint ses sentiments. De là cette lang"ueur créole qui endort, mais n'anéantit pas l'énerg-ie, cette mélancolie passionnée soupirant dans les romances qu'a conservées son meilleur ami d'enfance.
Je sens à mes soupirs (i) Que réelle est ma vie, Pour moi, source est tarie Du ruisseau des plaisirs :
Bientôt fuira l'aurore Et je reste rêveur ! ...
Les mains jointes. j*implore Un instant de bonheur!
Un des principaux poèmes de son album, d'une sensualité délicate aux parfums, est intitulé : la Désillusion.
Hélas ! tu m'as jeté ta parole trompeuse
Qui m'embaumait le cœur, Comme l'éclair accorde à la nuit orageuse
Sa rapide lueur.
Comme un regard distrait nous contemple e» puis passe
Pour ne plus revenir; Comme une vive étoile apparaît dans l'espace
Et brille pour mourir.
Tes magiques accents s'épanchant sur mon âme
Semblaient venir du Ciel :
Oh! sans doute ils sortaient des lèvres d'' une femme ,
Car ils sentaient le miel!
(i) Extrait de Un instant de bonheur, romance autographe du Lycée Leconte de Lislc.
Une certaine mélancolie enveloppa réellement son adolescence : il n'était point heureux. Pourquoi, de quoi ne Tétait-il pas? on ne sait. Sa plainte est vag-ue, vag"ue comme les fièvres et les indéfinies mélancolies d'adolescence qu'une innocente complaisance étire. Ce n'est point là effet de cette discrétion gardée plus tard sur tous les événements qui entourèrent sa vie, car — sa correspondance et ses premiers poèmes l'attestent — sa jeunesse est lyrique et élég-iaque. De la romance donc une lueur s'échappe sur son âme d'adolescent, lueur falote, imprécise, mais par moments vivement palpitante et étrangement éclairante.
A méditer ces vers puérils,
Douces illusions Charme de la pensée Sur mon âme agitée Répandez quelques dons
l'on reconnaît bientôt, à ses premiers accents, le grand cri qu'a poussé continûment le poète épris de
L'unique, l'éternelle et sainte illusion !
A examiner ceux-ci:
De la réalité
Victime est mon jeune âge
l'on augure l'esprit et l'âme de maints de ses définitifs et plus beaux poèmes.
La banalité et la gaucherie confuse du verbe ne cèlent pas la profondeur 'pessimiste de son tempe-
L ENFANCE DANS L ILE
rament ardent qui se dépensait en magnifiques désirs, fatalement bientôt froissés.
Je sens âmes soupirs Que réelle est ma vie.
La douleur seule est, et seule nous prouve que nous sommes : que de vers résignés ou emportés, de sa maturité ou de sa vieillesse, le confessent ou le clament !
Sans accorder une importance prépondérante à ces premières productions, c'est bien là qu'on peut trouver les indications nécessaires à s'imaginer la vie amoureuse de son adolescence, l'existence élégante et oisive des familles riches de l'époque telle que se la rappellent ceux qui y ont vécu.
La seconde romance qu'il ait laissée invite à une double conjecture : elle aurait été composée pour qu'unejeunefilleconnueou aiméede LecontedeLisle la chantât, les yeux errant sur l'horizon marin, la voix folâtrant au ciel, les mains fixées nonchalemment au clavecin d'un tiède salon créole ; ou peutêtre il aurait, pour les rendre plus légères et plus suaves, mis sur des lèvres féminines les paroles que soupire sa personnelle nostalgie. Il connaissait la France ; il y était venu à Tâge de trois ans etTavait quittée à dix. On se le rappelle, quels que fussent le charme du décor mascareigne, l'attrait de l'afiection familiale et la saveur d'amicales relations, il désirait fortement y retourner. Cette romance s'intitule Pauvre Moi: c'est un<' jeune exilée qui redemande sa patrie, la P>ance, dont les mers la séparent fatalement.
3o LECONTE DE LISLE
0 tendre souvenance De mes jeunes moments !
La mobile espérance S'envole avec le temps.
Elle évoque les campagnes fleuries, les vallées, les coteaux aux pentes parfumées.
Et vous sources si pures, Belles aux yeux charmés Murmurantes ceintures Des gazons humectés ;
et seul la plaint l'orage tropical qui s'engouffre sous ses pieds.
Une autre pièce,/Y/2yoca^io/z, se trouve bien près d'être une romance : c'est du Rességuier zézayant, ainsi que le montrent ces fragments.
Qui toi, panure créole^ Veux-tu chanter aussi ?
Une douce parole Gomme un éclair a lui, Et de la poésie Une lueur d'espoir. ..
Advient fraîchir ma vie, Léger soupir du soir, Puis jusqu'en ma pensée Délirante cTamoury Wodorance enivrée, Semble un rayon de jour.
Oh ! laissez-moi chanter !
Qu'importe ma faiblesse !
Car flamme enchanteresse En moi paraît glisser Comme aux flots s'insinue L'astre aux pâles rayons...
Et mon ànie est émue,
l'enfance dans l'île 3i
D' inconnus et doux sons.
Au lonjiç sentier des roses J'irai par légers pas, Je parlerai, tout bas, Et de petites choses.
... Parles, et ma faiblesse Disparaîtra soudain, Parles, et ta parole Etoilera ma nuit, El le pauvre créole Pourra chanter aussi.
On y entrevoit et on y réécoute Walter Scott, Chateaubriand et M^e Tastu. Et le souvenir des capacités et des tentatives musicales de Rousseau,
— dont rimage vénérée inspira le plus son enfance,
— peut avoir présidé à cet essai d'accompag-nement mélodique. Il avait, sur les désirs paternels, commencé à apprendre la musique, à Tîle natale. En effet, quand il quitta Saint-Paul pour Dinan,. M. Leconte de Lisle père recommande presque dans chaque lettre à son cousin, qui y sera le correspondant de son fils, de veiller à |ce que Charles continue la musique. C'était du clavecin qu'il s'agissait. Charles lui-rpême aimait de sentiment décoratif l'instrument qui avait vibré à tant d'amoureuses mains immortalisées, où s'étaient accoudées, posées, puis envolées lyriquement les méditations de tant de poètes, mi-claires et gaies de bonheur, mi-sombres et noires de désespérance, au caprice des touches blanches et des touches noires. Il ne le chanta jamais qu'à cette période de radolescence. Son cœur vibrait, il est vrai, autant du spectacle de la
vierge attentive au clavier qu'à l'harmonie des notes éveillées. Quand, dans son voyage, il descendit au Gap, il fut reçu dans une famille hollandaise. Les journées, l'on visitait villes et campagnes voisines, les soirées se berçaient de la musique et du chant de jeunes filles en mousseline. « M"^c Bestaudig a deux nièces fort jolies, écritil, qui nous font de la musique chaque soir, et chantent en hollando-français. » Et d'adresser à M^'e Anna Bestaudig tels enthousiastes vers :
Anna, quand ta main blanche au piano sonore
Harmonise en jouant tes purs et frais accents^
Nos cœurs muets d'ivresse et forcés par tes chants
Ecoutent... Tu te tais, ils écoutent encore!
Ah ! si je le pouvais, si je pouvais te dire
De ta voix, de tes pas les charmes infinis,
Les suaves pensers que ta présence inspire
Mes vers seraient charmants et d'eux-mêmes surpris.
Il ne chanta plus le piano trop intimement lié au souvenir des élégiaques qu'il n'aimait pas, mais il ne cessa de célébrer le « charme infini » de la voix féminine, source intarissable et familière des plus esthétiques sensations.
Au mystérieux verger chante Nurmahal :
Mais voici que, du sein des massifs pleins d'arômes Et de l'ombre où déjà le regard plonge en vain, Une voix de cristal monte de dôme en dôme Comme un chant des hûris du Chamelier divin.
Jeune, éclatante et pure, elle emplit l'air nocturne, Elle coule à flots d'or, retombe et s'amollit, Comme l'eau des bassins qui, jaillissant de l'urne, Grandit, plane et s'égrène en perles dans son lit.
I ENFANCE DANS I.'lLE 33
Au COU de Çunacépa Santa s'enlace :
Puis, d'une /oix pareille aux chansons des oiseaux Quand l'aube les éveille en leurs nids doux et chauds, Oa comme le bruit clair des sources fugitives (i), Tu lui dis de ta bouche humide aux couleurs vives. . .
Maitreya évoque avec émotion celle dont
La voix harmonieuse était comme l'abeille Qui murmure et s'enivre à ta coupe vermeille Belle rose... (2)
Et le chevrier sicilien déclare :
Mais pour te ranimer, ô nature muette,
Il suffît d'une voix qui chante dans les blés (3).
Une voix inconnue enchanta sa jeunesse (4), qui toujours chanta aux jardins de son âme; de même la beauté d'une tresse épaisse et fine, tresse
(i) Une des pièces de sa jeunesse, précisément intilulëe : Sa voix, offre de fraîches et semblables imagées :
Serait-ce de l'azur une voix descendue. ..
Un accord écliappé aux lèvres du malin?
C'est l'odorant parfum tombé de l'aubépine
Vierge blanche qui dort, au front de la colline,
Sur un lit tout jonché de mousse et de blucts. . .
... Ainsi Vonde, au vallon, sur le gravier qui rrie,
Murmure doucement, et citante, et coule, et prie
Sous le feuillage noir.
Sa voix parle à mon cœur, elle est suave et pure Comme une aile du vent qui joue à la ramure. Quand s'éveille le jour. . .
(3) Bhagaval.
(3) Dacolia<ites. — Sur quoi s'appuyait donc Alphonse Daudet quand il écrivait que Lcconte de Lisie était musicophobe ? (f\) Le dénonce assez la chaleur de tels vers : ... Sa voix a des accents Qui viennent tous k moi, qui coulent sur ma vie Kuisselants de parfum, de charme et d'harmonie Tant ils sont délirants.
[Sa Voix.)
34 LEGONTF. DE IISLE
inconnue, passe et repasse, dénouée, fuit parmi les fougères arborescentes — de ce jardin, qui avait laissé dans son œil l'éclair d'une amoureuse vision blonde (i).
Evidemment, on n'imaginait pas « Fauteur de Kaïn » compositeur de romances. Toutefois que la publication de ces essais de son adolescence, montrés au public comme les premières esquisses d'un génial artiste, n'outrepasse pas notre pensée. Que M. Spronck,par exemple, ne se flatte pas trop vivement d'intuition divinatoire lorsque, toujours soucieux d'émietter, de diviser le génie en casiers et compartiments plus ou moins symétriques et divers, il écrivit de Leconte de Lisle dans les Artistes littéraires : « Derrière le grand génie plastique se cache pourtant un versificateur larmoyant et poncif, une sorte de faiseur de romances prétentieuses. » C'était déjà le second ou le troisième tempérament « caché )) qu'avec volupté M. Maurice Spronck découvrait en Leconte de Lisle. « On affirme, ajoute-t-il en manière d'arguments et de preuves, que W. Scott reste encore aujourd'hui pour le maître, l'objet de lectures assidues. Si paradoxale que semble l'assertion, elle n'est sans doute
(i) Une autre poésie inédile, le Bouton de rose, rappelle encore particulièrement Rességuier, 11 s'y révèle un effort de virtuosité, — curieux débuts du poêle de /a] Vérandah. Il semble qu'elle doive accompagner ces romances dont la rapprochent le refrain de l'inspiration même.
L ENFANCE DANS L ILE
pas très éloignée de la vérité, et à l'influence du conteur écossais, peut-être faut-il même ajouter celle, plus lointaine, d'un écrivain... qui aussi était lié à la Réunion : nous voulons dire Parny.M. Leconte de Lisle — quand l'homme de ;?^énie sommeille — aime les ballades pseudo-allemandes comme les Elfes ou Christine, les paysanneries amoureuses comme les Chansons écossaises. » Peut-être, en effet, la romance se retrouve dans Leconte de Lisle, mais alors s'en élargit la définition ordinaire. Oui, on y rêve souvent sur des vers portés par un déroulement si rythmique qu'ils appellent l'intime sourdine de notes d'accompagnement. 11 semble, tant les enveloppe une propre harmonie, que les soutient un développement de musique (i). Comme exemple s'impose ce morceau du Cœur de Hialmar, où ne croit-on pas écouter déjà du Debussy.
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux lon^^s cheveux noirs.
Deux anneaux d'argent fin lui pendent aux oreilles
Et ses yeux sont plus clairs que l'astre des beaux soirs.
Va, sombre messager, dis-lui bien que je l'aime
Et que voici mon cœur...
L'on ne voit guère à quelles pièces pense M. Spronck, quand il parle du « versificateur larmoyant et poncif ». On peut accorder que les Elfes aient une apparence de ballade : le refrain y aide et sous maintes strophes l'on entend vibrer ce qui en pourrait être l'accompagnement. Mais n'est-ce
(i) Ses poèmes ont souvent inspiré les musiciens. Voira l'Ap- .( ndice.
point avant tout une légende de Tancienne Allemagne que Leconte de Lisle recueillit déjà romancée et fixa comme celle Scandinave d'Angantyr? Quant à Christine, encore sentimentale et décorative comme une romance, elle semble avoir une autre valeur et 'se rattacher au cycle de Nurmahal, le Colibri, la Source, toutes poésies faites d'une anecdote, d'un tableau pittoresque, suivies en sorte de « moralité » d'un final lyrique où, concentrant de rémotion, s'interpose la voix personnelle du poète. Enfin, n'est-ce point pour chanter l'Ecosse, comme il avait fait la Norvège, l'Espagne, l'Allemagne, qu'il donna ces imitations (i) de Burns que sont les Chansons Ecossaises ? Là où se hérissaient des légendes tragiques et sombres, il les redisait; là où en chantaient et fleurissaient de colorées et de bruissantes, il les cueillait et les rechantait, toujours également soucieux de rendre fidèlement l'âme diverse des races et des régions, adaptant avec la même intelligence les petites pièces lyriques d'Anacréon, de Théocrite, d'Horace et de Burns. Et pourquoi donc Leconte de Lisle, si sévère et si perspicace à l'endroit de ses productions, conserva-t-il dans ses œuvres définitives ces « fantaisies » si courtes, tandis qu'il ne rééditait pas d'amples poèmes sérieux au moins supérieurs aux Odes et Ballades, tels la Recherche de Dieu et la Passion?
.... 11 y a chez Leconte de Lisle, disait LouisMéaard(2),
(i) L'expression est de Leconte de Lisle lui-même. (2) Louis Ménard, article sur Leconte de Lisle, dans la Critique philosophique du 3o avril 1887.
l'bnfange dans l'île 87
des créations rythmiques merveilleuses, avec des refrains diversifiés à la fin de chaque strophe. C'est à la fois une valse de Beethoven et un paysage de Van der Neer. Je ne connais rien de plus parfait dans notre lang-ue.
Quant à Parny, qui personnifie Télégie hypocritement sensuelle, il n*est pas sûr que son œuvre ait seulement égaré un reflet sur celle de Leconte de Lisle. Parmi les poésies copiées par Técolier, on en rencontre, il est vrai, une de Parny, suivie des vers qu'un membre du Caveau composa à l'occasion de sa mort. Si, à un contour de son enfance et de ses goûts, il apprécia Parny, ce fut parce qu'en Parny il considérait non seulement une célébrité de l'île et de sa ville natale, mais encore le personnage illustre de la famille. Ce fut passager. Plus tard, il déclara assez combien peu il admirait le poète futile des Elégies, autant que le satiriste grivois de la Guerre des Dieux. Il est presque inutile de chercher quelque ressemblance familiale entre le Marivaux égrillard d'une société superficielle et décadente et l'évocateur des primitives époques de robuste félicité humaine (i).
A travers ces romances, voyons seulement une enfance qui fut élégiaque et romanesque dans un alanguissement de liane. Elles permettent de délimiter plus sûrement en la formation de son génie une première période qui fut toute vibrante d'émotions personnelles, exaltée en de lyriques accents,
(i) « L'oncle et le neveu ne se ressemblaient guère »,disait L. de Lisle (d'après J. Dorais).
humide de larmes non cachées, dramatisée de romantiques attitudes. Elles aident encore à reconstituer le milieu en lequel préluda sa vie. Ce n'était pas toujours cet entourage de commerçants et de cultivateurs dont la sécheresse, toute présumée d'ailleurs, fil dire à un psychologue de Leconte de Lisle qu'il s'y sentait dépaysé et en souffrait. C'était une ville où se déposait et sur laquelle flottait la brume impalpable d'une âme très sentimentale. Cette sentimentalité stagnante s'était accrue du débit lent et secret de multiples sources.
Saint-Paul avait chatoyé d'un passé d'activité opulente et pittoresque, aux périodes d'initiale et solide colonisation bourbonnaise. Les émigrants de France y avaient débarqué et s'y étaient généralement fixés. Aux ombres denses des tièdes vergers s'étaient élevées les maisons de grandes familles françaises bâties dans le style du xviii*^ siècle par des ouvriers de l'Inde; dans l'ampleur de la rade molle et franche, on avait accoutumé de voir paraître des carènes gonflées et hautes du Courrier de France, les bricks versicolores de Portugal et de Hollande, ou les noires et agiles flottilles des pathétiques forbans. Les voiliers de France et d'Europe jetaient l'ancre et les équipages y atterrissaient : les souvenirs de la patrie septentrionale se ravivaient aux songeries des exilés tropicaux; il y avait, aux varangues ou aux salons des planleurs hospitaliers, aux ponts des hauts vaisseaux ou aux débarcadères mouvementés, trafic de nouvelles comme trafic de marchandises, épices, esclaves, étoffes OQ livres A Saint- Paul, les grands
l'enfance dans l'île 3()
conseils s'étaient tenus, où s'étaient débattues les graves questions relatives à l'avenir de la naissante colonie. De nombreuses fêtes avaient épanoui leur luxe asiatique sous son ciel atricain, broché d'étoffes malabazaises, la verdure de ses allées de légumineuses avait animé la clarté de ses sablonneuses rues. Rues qui se firent désertes peu à peu et par la disparition de ces magies orientales, et par l'assoupissement de l'activité ancienne, et par la désuétude de la vie intime et fastueuse des maisons qui, inhabitées, se fermèrent, rentrèrent en la discrétion des vergers naturels, se retranchèrent derrière les strictes grilles des enclos.
Les jets d'eau se sont tus dans les marbres taris. Plus de gais serviteurs sous la varangue ouverte. Plus de paons familiers sous les berceaux flétris ? Tout est vide et muet.
La rade aussi s'était élargie d'un vide obstiné: l'âme nostalgique se complaisait à y restituer les fantômes pavoises des anciens vaisseaux qui, maintenant cachés par la lointaine et lourde montagne, appareillaient à la ville dominante, la capitale, Saint-Denis.
Les souvenirs historiques dont s'illusfrait leur ville se recueillaient au cœur des Saint-Paulois : le spectacle de la ville déchue s'accompagnait de la lejjrésentation de sa brillante activité d'autrefois. Les flâneries se voilèrent de la mélancolie des « emplacements » inoccupés et sourds, s'imprégnèrent des effluves romantiques qu'exhalait la rade morte. Et s'affirma ainsi un plus intime attachement au « quartier» délaissé,que manifeste encorele Saint-
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Paulois. Parfois des bals s'y donnaient, mais ce n'était déjà plus comme au temps dont parle Bernardin de Saint-Pierre: <i Les femmes ne viennent guère à la ville que pour danser ou faire leurs pâques. Elles aiment la danse avec passion. Dès qu'il y a un bal elles arrivent en foule, voiturées en palanquin. » C'était seulement parfois dans les rues suburbaines ou aux « camps » des habitations, la distraction des fêtes indiennes, célébrant à coups de tam-tam et à grand déploiement de turbans et de paliacates la lointaine patrie asiatique; sur les plages ou les places publiques, les danses de Gafres et des Cafrines se déhanchant au rythme ensorcelé des bobres et à la musique massive d'ancêtres africains.
L'on demeurait le plus souvent aux maisons silencieuses: l'on y interrompait ses rêveries aux marges d'un livre ou au canevas d'une tapisserie, d'une station au piano, où elles se poursuivaient, du reste, ailées et balancées. Aux bords des fenêtres dans lesquelles s'encadre la mer changeante ou bien s'étagent les arbres familiers de la cour ensoleillée et viride, c'était la romance qui s'essorait, et c'était l'isolement qui se chantait, la lointaine et fraîche patrie, ou des paroles d'amour parfumées au sachet d'une vieillotte et chère sentimentalité. L'étroitesse de l'île si éloignée d'Europe aggravait ce sentiment d'exil et des nostalgies langoureuses ceignaient en écharpe les âmes féminines ou masculines, vierges et adolescents. Chacun sentit ainsi sourdre en soi un filet de poésie et s'en flatta d'autant plus que
l'enfance dans l'île 4i
Saint-Paul avait produit des poètes, se renommait le berceau des poètes créoles, Parny et Bertin. Aujourd'hui encore le jeune Saint-Paulois est éléçiaque, s'émeut à des amours qu'il honore , d'une conscience convaincue qu'il orne de vers murmurants où languissent des aveux surannés, qu'il célèbre du beau soin de copier les « Vasebrisé )) de poètes connus ou les plus touchantes romances. Il garde et porte l'empreinte de la ville. C'est en cette ville sentimentale de s'évoquer active et vive et de se contempler déserte et mélancolique, que rêvèrent les premières années de Leconte de Lisle.
Rêveur, l'enfant répandait sur toutes choses baignant dans l'atmosphère musicale des tropiques son affectuosité débordante. Cependant elle se fixa autour de plusieurs formes de jeunes filles dont la légende n'a point conservé tous les noms. Sa timidité réservait alors, pour les transposer en confidence poétique et sous le déguisement, plus transparent que la mousseline de l'Inde sur une peau orangée, l'aveu chaud et coloré : « Sais- tu que ta bouche est mon aurore.
Sais-tu que le baiser, sur tes lèvres cueilli. Est un feu délirant, le seul rayon ami Dont mon ame se dore?
Sais-tu bien que je tremble en écoutant ta voix? Que la fièvre me prend, lorsque je t'aperçois...
l\2 LECONTE DE LISLE
Sais-tu qu'en te louchant je ne sens plus ma main, Que mon cœur palpitant s'échappe de mon sein...
Et moi je suis contraint, au seul bruit de tes pas.
De m'appuyer bien vite.
Car ma tête est en feu, mon Front est enivré, Mes pieds semblent fléchir et mon reg-ard troublé
Et te cherche et t'évite.
Ce ne sont point métaphores lyriques, mais l'expression exacte de sa sensibilité orageuse déjeune créole. Ces vers épanchent l'émotion, intense jusqu'aux palpitations, d'une nature « délirante» toute en rougeurs brusques et en arrêts du cœur. Elle le forçait parfois à vaincre sa faroucherie pour affronter le monde, se glisser dans un de ces salons de nate, où les musiciens indigènes, groupés en leurs costumes chantants, faisaient danser les jeunes filles, en robes de tarlatane et sous des guirlandes de fleurs de liane, aux bras fermesde leurs cousins. Il invoque dans la Soirée une de celles qui l'y entraînèrent (i).
Tu brilles aux feux des bougies, Pierre précieuse du bal...
La flamme de tes yeux embrase, Car tes regards brûlants sont noirs ; Et ta robe faite de gaze Couleur de rubis et topaze Légère s'ondule aux miroirs.
Puis vient la séduisante valse Délirante d'émotion ; Ton imago contourne et passe Et luit et s'incline et s'efface Comme une pure fiction.
(i) Autographes du lycée Leconte de l'Isle.
l'enfance dans i.'ii.i. 43
Tu tournes, belle et vaporeuse,
Un bras soutient ton corps charmant,
Presse ta taille gracieuse,
Tandis qu'une bouche amoureuse
Respire ton souflle enivrant...
Et les moments coulent et mènent
Et les danses et les amours (i).
S'a^it-il d'tme autre ou de cette demoiselle de Lanux, dont le souvenir traînera sur toute sa vie comme une ccliarpe odorante d'un de ces « parfums impérissables » des îles, mêlé de santal et d'herbes du pays aux fragrances de miel. C'est celle dont il bercera plus tard l'image voluptueuse aux strophes suspendues du Manchy, ne se rappelant plus que sa beauté de houri instilindienne et l'exaltation de sa propre joie. Dans la première nouvelle qu'il ait écrite, Mon premier amour en prose, il raconte plus exactement, avec le souvenir tout vif encore d'une amertume sitôt transmuée en ironie, de quelle façon il la rencontra, l'aima, puis lui déclara sa désillusion. Ces lignes enjouées trahissent, avec une franchise colorée d'autant de chaleur que de pudeur, la brusquerie exquise de ses sentiments,
(i) De m^me, le Souvenir.
Jamais des yeux plus beaux n'embrasèrent mon Ame; Jamais bouche d'amour ne me dit le bonheur
En aussi longs baisers de flamme!
Jamais d'un front plus blanc, plus doux et blonds cheveux En contours gracieux, en soyeuse auréole, Ne tombèrent ainsi sur un cou plus neigeux,
El sur une plus rose épaule.
Jamais bras plus charmant appuyé sur le mien, Jamais plus tendre main, jamais main plus aimée. Ne se plaça, fuUtre, à ma lèvre, i mon sein 1 A ma tète trop enivrée 1
leur délicate frénésie et la subtilité précoce de cette imagination véhémente et pourtant déjà souple à associer la beauté locale aux charmes universels de la jeune fille (i).
Mon premier amour m'avait assailli comme un, coup de vent. Car j'étais amoureux, et amoureux de la plus délicieuse peau orangée qui fut sans doute sous la zone torride ! Amoureux de cheveux plus noirs et plus brillants que l'aile du martin de la montag^ne ! Amoureux de g-rands yeux plus étincelants que l'étoile de mer qui jette un triple éclair sur la houle du récif, et tellement amoureux, tellement ravi, le cœur tellement gonflé de bonheur... que je tombai malade dès le soir même, attendu que 'je ne voulais plus ni boire ni manger, ni parler ni dormir, et que j'étais devenu pâle comme un de ces
(i) Ces pages écrites, nous trouvons dans l'important article de Jean Dornis cette confidence du poète, précieuse par la fermeté du souvenir et la force de l'analyse :
m II est toujours délicat de parler de soi avec toute la modestie désirable, et bien que je ne sois pas de ceux qui s'illusionnent volontiers sur eux-mêmes, j'éprouve une certaine appréhensioa dès qu'il s'agit de me mettre en scène. Cependant, le peu que je puis vous dire étant presque impersonnel, je tiens la promesse que je vous ai faite.
« Ceci pourrait s'intituler : Comment la poésie s'éveilla dans le cœur d'un enfant de quinze ans. C'est tout d'abord grâce au hasard heureux d'être né dans un pays merveilleusement beau et à moitié sauvage, riche de végétations étranges, sous un ciel éblouissant. C'est surtout grâce à cet éternel « premier amour » fait de désirs vagues et de timidités délicieuses : cette sensibilité naissante, d'un cœur et d'une âme vierges, attendrie par le sentiment inné de la nature, à suffi pour créer le poète que je suis devenu, si peuqu'ilsoit.
« La solitude d'une jeunesse privée de sympathies intellectuelles, l'immensité et la plainte incessante de la mer, le calme splendide de nos nuits, les rêves d'un cœur gonflé de tendresses, forcément silencieuses, ont fait croire longtemps que j'étais indifi^érent, même aux émotions que tous ont plus ou moins ressenties, quand, au contraire, j'étouffais du besoin de me répandre en larmes passionnées. J'en ai versé, plus tard, en sachant par moi-même que les femmes nous plaignent volontiers des peines que d'autres nous font endurer et jouissent de celles qu'elles-mêmes nous infligent. »
• l'enfance dans l'île 45
hommes de mauvaise mine qu'on appelle des poètes!
L'ami auquel, avec juste mais charmante modestie (i), le jeune homme dédie ses premiers essais, semble avoir été le compag-non le plus cher de son enfance. Il ne lui était pas seulement attaché par une de ces liaisons que fait naître le contact journalier: Leconte de Lisle aimait en Adamolle, dont le père, riche planteur, habitait comme le sien les « hauts » de Saint-Paul, une « âme sœur » capable de répondre avec une sincérité savoureuse à des témoignag-es d'affection naïve, un esprit où passent des idées dignes d'éveiller la curiosité, une intellie^ence susceptible de discuter de questions élevées. Toute adolescence, en même temps qu'elle se plaît à se griser de la fermentation des idées, éprouve un besoin d'affection : le cœur se communique, se donne avec Tesprit. Le jeune créole était spontanément porté à l'amitié. Il avait le cœur riche, et, d'autre part, la mollesse ou l'inhumanité des jeunes filles le tenaient en réserve. Ce qui le prenait fortement en l'amitié virile, où en outre on garde la possession de soi-même, c'est l'unité qui s'y compose de la ferveur aux discussions d'idées et de la tendresse jalouse du cœur, unité chère au
(i) Ils étaient accompagnés de l'envoi suivant : Premiers accents que mon Ame soupire, Ces faibles vers implorent ta bonté, La poésie daigne me sourire, Souris comme elle en faveur d'amitié.
poète qui affirma gi vig-oureusement la fusion « de la forme j) et « du fond » dans l'expression — d'autant plus cordiale — de la pensée. Bientôt à Rennes où il affichera son insensibilité à se laisser maîtriser par Tamour, il confiera son cœur à plusieurs amis intimes. A bord du navire qui l'éloigné de l'île, c'est à ses condisciples qu'il pense le plus souvent : « Donne-moi des nouvelles détaillées de Saint-Paul et de tous les camarades, je t'en saurai gré; depuis que je suis éloigné du cher quartier je m'y intéresse infiniment plus que lorsque j'étais obligé d'y demeurer. Allez-vous toujours fumer le poétique cigare au bord de la mer et parler politique et religion ? »
Et ces fragments d'une autre lettre :
Quant à toi, mon ami, mon frère — laisse-moi te nommer ainsi — Je te crois trop persuadé de mon affection pour quil me soit nécessaire de te répéter que jamais elle ne s'éteindra. Ne viens donc plus me causer une peine inutile en paraissant croire que de nouvelles connaissances pourraient, une seconde, me faire oublier mes vrais, mes seuls amis; nous nous comprenons, ô mon ami ; entre nous, cest à la vie, à la mort! Ah ! crois-tu donc à cette amitié dune heure, à ce sentiment bâtard que les hommes qualifient trop souvent d un nom sacré, oh! non, tu n'y crois pas, n'est-ce pas ?... Tu sais trop bien que pour la véritable amitié iljaut V union intime du cœur et de Vâme ; mon ami, nous sommes donc nés l'un pour l'autre, car nos cœurs n en font quun, et nos âmes sont sœurs.
Oh! mon cher AdamoUe, combien /e regrette que notre langue ne puisse rendre l'ardeur de mon amitié !. . . Ah ! écris-moi souvent ... tu dois comprendre tout
L'ENFANGIi DANS l'iI.E /|7
le charme que j'éprouve à recevoir quelque souvenir de toi, quel plaisir je ressens en tâchant d'y répondre?. . .
Oh! jamais, non, jamais, aucun autre ami ne te remplacera dans mon cœur, jamais rien n'altérera notre chère intimité! Nous sommes séparés l'un de l'autre, peut-être pour toujours... Ahl qiie^ du moins, le souvenir^ seul bien qui nous reste, emplisse en quelque sorte l'énorme espace qui nous désunit, adoucisse un peu ramertume des regrets et des larmes de l'absence! Mais cet espace lui-même qu'est-il? rien, non, rien I Je te vois, je te parle, je te serre d'ici dans mes bras! ô mon ami si clier, s'il ne faut pour nous re» joindre un jour que surmonter des obstacles proportionnés aux forces humaines, ah! sois-en sûr, tu me reverras, je te reverrai aussi et nous oublierons alors dans noire joie et nos maux et nos regrets passés!
... Je joins ici, mon cher camarade, une pièce politique intitulée 2® Pélagienne ; l'auteur la composa en prison, c'est rig-oureusement traité. Tu en jug-eras.
Adieu, mon unique ami, je t'embrasse du fond de mon cœur. Aime-moi bien toujours; et tu n'auras pas affaire à un ingrat.
Maintenant et toujours ton ami dévoué.
Entre tous, Leconte de Lisle aimait Adamolle romme un frère. Ainsi en prend-il congé dans cette lettre déposée au Cap :
Mon cher Adamolle, C'est une chose cruelle qu'un premier départ, lorsque, pour un t«mps illimité, Ton quitte tout ce qu'on aime. C'est une chose pleine d'amertume qu'il faut avoir éprouvée pour en exprimer avec vérité les diverses sensations. Je puis te dire en conscience tout le m niaise et l'isolement où l'on se trouve plongé, car je suis du nombre de ceux qui la connaissent à fond.
Tu dois pardonner mon brusque départ chez Charles, je devais en agir ainsi pour nous épargner de trop pénibles moments, et ce seul moyen de les abréger nous était accordé. T'exprimer, mon ami, combien j'ai été sensible à tes regrets serait au-dessus de mon pouvoir, je ne puis que t'en remercier du fond de mon cœur.
Nous nous sommes promis de nous écrire souvent ; tenons à notre promesse, et ce sera une bien grande consolation. Je voudrais que Timmensité qui nous désunit rendît en quelque sorte notre intimité plus intime, et que nous puissions nous appliquer cette pensée de Baour-Lormian :
En vain l'absence a séparé leurs jours,
Leurs cœurs parlent encore et s'entendent toujours.
Je ne sais mon ami, si tu éprouves à mon égard les mêmes sentiments, mais je suis lié à toi par une bien forte sympathie. C'est surtout maintenant que je me trouve jeté au milieu d'hommes indifférents sur toutes les choses dont nous aimons à causer, que je sens tout le prix d'une âme qui comprenne la mienne et soit comprise d'elle. Ecris-moi souvent, mon ami, je t'en supplie, ce serait bien mal de ta part si tu ne le faisais pas, mais je compte trop sur ton amitié pour en douter.
Nous sommes en vue du Cap, que je vais explorer le plus possible. Serre cordialement de ma part les mains de Charles, d'Ernest, assure-les des vifs sentiments d'amitié que je ressens à leur égard ; si je ne leur écris pas particulièrement, c'est que je ne le puis, mais aussitôt à Sainte-Hélène, je m'empresserai de le faire, avec une description détaillée de notre pèlerinage à la tombe du grand tyran.
J'oubliais de te prier, si tu vois Emile, de lui dire que je suis loin de conserver contre lui le plus léger ressentiment; si je ne lui ai pas dit adieu en partant, c'est que
l'enfance dans l'île 49
je ne l'ai pas rencontré. Je lui ferais injure si je me refroidissais pour cette canaille de G..., que je méprise trop pour y penser encore.
Adieu, mon cher ami, prions pour Elle ! (la république!) Je te souhaite le bonheur de la continuation de notre amité.
Adieu, je t'embrasse, écris et pense quelquefois à celui qui se dit ton ami sincère et dévoué, à la vie à la mort.