CHAPITRE II
LE VOYAGE
Le voyage. — Le Cap. — Ses premières lettres. — Une Hollandaise. — La volupté créole, le goût du bonheur et le sentiment de Tamour. — Sainte-Hélène et Napoléon. — Le civisme.
« L'île lointaine où il était né, la paix et la solitude qui enveloppèrent sa première enfance, les cinq longues traversées qu'il fit à la voile de Bourbon en France et de France à Bourbon, l'avaient marqué à l'avance au sceau des méditatifs et des solitaires » (i).
ROBERT DE BONMÈRES.
Il est instructif de remarquer après quelques jours de méditation forcée dans un voyage entre le ciel et l'eau, jeté entre les deux infinis profondément su^^gestifs, le jeune homme qui a quitté son pays et ses chères affections, chercher àtoutconnaître du premier coin de terre où il débarque, quels qu'en soient le pittoresque et l'orig-inalité, au lieu de s'en désintéresser dans la défaillance ordinaire des premières navig-ations et d'un chagrin qui ne veut
(i; Dans ce sens, on peut aller jusqu'à dire que ces imposants voyages de plusieurs mois sur l'océan ont marqué le rythme immense et murmurant de ces vers.
LE VOYAGE
pas se consoler. C'est comme une fièvre de ciirio^ site que rien ne peut apaiser ; perdu entre la mer et la nue, on a senti la vanité de la vie humaine, et la parcelle d'existence que l'on est, on veut à toute force l'embellir en la peuplant de tout ce que l'on voit. On regarde mieux pour mieux retenir: plus tard l'on pourra prolonger par le souvenir la minute vécue, et se souvenir, c'est vivre une seconde fois. Leconte de Lisle descend au Gap ; il va « l'explorer » ; il fait une petite rédaction où il ne craint pas de relever tout cequ'il a observé, de noter lesmoindres détails (culte, population, races, mœurg) que dédaignerait comme trop prosaïques un jeune poète d'aujourd'hui, mais qui ont toujours intelligemment intéressé Leconle de Lisle, esprit pratique minutieux et pénétrant comme le montrera entre autres son élude sur l'Inde Anglaise.
C'est, en effet, au Cap que les navires faisaient leur première station. A peine un demi-siècle, Bernardin y descendait aussi, tout au bonheur de s'approcher de plus en plus de la France où son âme ne redoutera plus les spectacles démoralisants que lui réservait aux îles la cruauté rapace des colons. L'adolescent y constate le peu de sympathie dont y jouissent les Anglais, cela non sans une satisfaction à la fois patriotique et humanitaire, — les Anglais mercantiles et oppresseurs des faibles étant l'ennemi de l'Humanité autant que de la France, — et par un sentiment analogue à celui qui dictait à la Convention décréter leur grand homme de Pitt « ennemi du genre humain ». « On y déteste tellement les Anglais, écrit-il à ses amis laissés au pays, que les
habitants hollandais de Tintérieur, il y a quelques mois, indignés de ce que ceux-ci retirassent les troupes chargées de maintenir les masses deCafres, se sont émigrés du territoire anglais, se sont avancés dans la Cafrerie, et, repoussant les noirs dansle Nord et l'Ouest, se sont établis surla côte natale (i) où ils ont fondé un établissement qui s'agrandit tous les jours en refoulant les indigènes de plus en plus. »
Void d'abord le tableau auquel s'essaie le jeune homme avec un sévère désir de précision. On remarquera aussi quelle attention prête aux bêtes sauvages celui qui sera plus tard, de tous les poètes du siècle, le plus grand animalier. Il trouve pour la description des fauves les épithètes justes, signalétiques. Il est enivré par leur force et leur beauté farouche, mais il est plus soucieux d'exactitude qu'il ne songe à lyriser.
Le Cap de Bonne-Espérance, 2 avril 1887.
6 h. soir. Le ciel s'empourpre des derniers regards du soleil qui jette encore aux grandes hachures de la côte de longues gerbes lumineuses dont l'éclat se fond mollement aux légères brumes amoncelées par le soir sur le front des montagnes nues ; une large baie se développe peu à peu, ceinte des rochers tailladés à grands traits; le bleu de la mer y contraste avec singularité, s'opposant aux feux qui se brisent sur leurs flancs gigantes-
(i) Natal.
LE VOYAGE
ques ; jamais tableau plus j^iTandiose et plus féerique ne s'offrira à mes yeux. C'est False-baie.
A cinq heures du matin, nous doublons la Pointe-Est de Bonne-Espérance. Une immense échappée de vue se déroule à nos jeux. La croupe du lion, énorme sentinelle accroupie au-dessus de la ville, dessine ses larg-es contours, et, plus loin, la Table épand sa blanche nappe de brume, comme un voile, sur les blanches maisons du Cap que l'on distingue au fond de la baie. Là, sont ancrés 28 navires de toutes nations, parmi lesquels sont le Gol et la Lydie^ partis de Bourbon huit jours avant nous, et arrivés de la veille.
Au premier abord, le Cap est aride, car l'on n'aperçoit ni arbres ni aucune autre verdure, mais l'aspect chance bientôt dès que l'on a pénétré dans l'intérieurde la ville. Des rues larges et bordées de fort belles maisons anglaises, de magasins très brillants à l'extérieur. Une immense place d'armes, une vaste bourse, un palais de justice, en font une ville tout à fait européenne.
Le Cap possède un fort beau cabinet d'histoire naturelle dirigé par MM. Verreaux frères, un jardin de botanique appartenant à M. Villet, autre Français, encore, une ménagerie assez belle, des salles de bain fort bien entretenues, d'immenses casernes, et quelques hôpitaux du reste très malpropres.
Au Cap il n y a point d'hôtels, ce sont les particuliers qui reçoivent les étrangers. Nous logeons chez M"° Bestaudig, grosse Hollandaise très gaie. L'intérieur des appartements n'est point tapissé, mais peint en diverses couleurs, il n'y a presque pas de meubles, et tout est d'une propreté hollandaise.
Nous louons le lendemain une voiture à six places pour nous rendre à Constance, éloignée de 4 lieues du Cap. La route est généralement sablonneuse, mais plane et droite ; des deux côtés de charmantes maisons de cam-
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pag-ne, de vrais petits édens, peintes en vert^ en gris, ombragées de chênes, d'arbres d'argent, de pins artislement taillés, ornées de terrasses, de sculptures, de colonnes, etc., semblent des illusions magiques (i); et puis, sur le seuil des portes, de blanches Hollandaises qui nous saluent sans nous connaître et nous reçoivent avec la plus grande amabilité. En arrivant vers Constance, on rencontre de vastes campagnes, parsemées des masses vertes et blanches, des arbres d'argent dont la couleur mate contraste avec le vert foncé des vignes.
Constance est divisée en deux grandes propriétés, dont la plus étendue appartient à M. Gloots, Hollandais chez qui nous descendons.
Comme il n'y était pas, nous entrâmes au salon pour nous reposer; M. Lenoy marchait devant nous, il s'arrête tout d'un coup et recule tout interdit; nous avançons... une panthère énorme, accroupie au fond de l'appartement, fixait sur nous des yeux brillants et féroces, sa queue se redressait à l'entour de ses flancs tachetés et sa mâchoire entr'ouverte laissait voir de blanches et longues dents qui ne nous rassuraient pas. Cet animal était empaillé avec tant d'art qu'il était impossible de ne pas le croire vivant.
... De retour au Cap, nous allons entendre la musique militaire au jardin de la Compagnie, et visiter les cinq églises des cinq communions différentes que l'on professe au Cap : la romaine (2), la luthérienne, la calviniste, l'écossaise et l'anglicane, qui est la plus en vogue.
Les plus beaux animaux que nous ayons vus au Cap sont deux lions qui appartiennent à M. Villet, un mâle et une femelle. Ils sont enfermés dans un carré long de
(1) C'est le mot qui reviendra si souvent sous la plume du chantre de la Maya.
(2) Dans la nouvelle où il met en scène le Cap, il décrit « une église catholique, dont la croix d'or monte dans le ciel au-dessus de tout ce qui l'environne, image stérile (Tune splendeur éteinte. >»
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3o pieds sur 8 pieds. Le niâte n'a que deux ans, il est drjà magnifique, ses bonds sont effrayants et sublimes; quand H rugit^ les murs de sa prison en tremblent. La femelle est plus petite et fauve comme lui.
M. Villet possède aussi deux autruches noires et blanches, leur marche est un balancement élastique et continuel, leurs jambes sont entièrement nues, elles balancent aussi leurs ailes entr'ouvertes et leur plus q-rande hauteur est de 8 pieds du sommet de la tête à la terre. Nous y voyons aussi quelques babouins très communs sur la Table (i).
Le fond de la population du Gap est hollandaise. L'Angleterre ne le possède que depuis i8o3, par le traité d'Amiens ratifié par le Premier Consul Bonaparte... Il va un grand nombre de Hottentots au Cap. Ce sont des charretiers, des cochers, etc. Ils portent des chapeaux chinois faits avec des plantes de l'intérieur, telle est aussi la coitl'ure des esclaves qui seront libres dans deux ans, d'après les lois anglaises.
Cçs dames africaines (c'est le nom que l'on donne aux créoles du Gap) sont assez jolies, mais très mal faites; les hommes tiennent des Hollandais pour la corpulence du corps. Très peu de personnes savent parler français, ce qui est fort désagréable, et me démontre invinciblement Futilité des langues vivantes...
Il est piquant de retrouver esquissé en cette prose inhabile et surtout inégale un paysage que Leconle (le Lisle repeindra plus tard avec la puissance du i^énie mûri. Ce Cap, dont aujourd'hui le touriste pense à prendre le croquis dans une rapide rela-
(!) La montagne de la Tabif.
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tion de voyag-e,est, en effet,la même « plage aride aux odeurs insalubres, lavée d'un nuage écumeux» dont le poète montrera plus tard la sépulcrale désolation, dans les Hurleurs î
Vaguement énamouré par la musique septentrionale que lui jouait au sud du continent africain sa gracieuse hôtesse de quelques jours, il ne prêta probablement qu'une attention distraite à ces cris lamentables que sur la côte les chiens poussaient à la lune. Sa jeunesse confiante n'enregistrait point encore avidement les impressions de tristesse lugubre. Plus tard seulement, « du fond de son passé confus », jailliront brusquement ces clameurs sauvages dont l'écho dormait, étouffé aux jours de douceur, pour se réveiller aux heures de désespérance et angoisser son cœur, et il écrira les Hurleurs. Pour le moment il est à l'âge où l'on incarne en une jeune fille l'attrait cosmopolite et la séduction créole du pays.
A M^^^ Anna Bestaudy.
Au Cap de Bonne-ECspérance, le 3 avril 1887. Anna, jeune Africaine aux deux lèvres de rose, A la bouche de miel, au langage si doux. Tes reg-ards enivrans où la candeur repose Accordent le bonheur quand ils passent sur nous.
Anna, quand ta main blanche au piano sonore Harmonise, en jouant, tes purs et frais accents. Nos cœurs muets d'ivresse et forcés par tes chants Ecoutent... Tu te tais, ils écoutent encore!
De ton front rose et blanc, Anna, tes bruns cheveux En anneaux arrondis, en soyeuse auréole, Tombent si mollement sur les contours neigeux De ton cou qui se fond à ta mouvante épaule.
LE VOYAGE
Anna, lorsque ta robe, aux replis gracieux. Nous frôle en se {[^lissant, nos âmes en Jrissonnent Comme les feuilles cV arbre inclinent et résonnent Sous les soupirs légers des vents voluptueux.
Oh ! si je le pouvais, si je pouvais te dire
De la voix, de tes pas, les charmes infinis,
Les suaves pensers que la présence inspire,
Mes vers seraient charmants et d'eux-mêmes surpris!
Hélas! je ne le puis et ma muse inhabile Impuissante à créer d'aussi vives couleurs, Refuse des pinceaux pour ce tableau mobile : Il faut èlre si doux pour bien peindre la fleur.
Gomme son voisin le Madécasse, mais avec le ressort d'une race plus active, le jeune Bourbonnais, par une sensualité méridionale tout italienne qu'affinent une malice attique, une grâce hellénique naturelles au pays, est prompt à Tamour, le sang doré de soleil. Il tient une âme musicale du génie de cette île où les hautes montagnes aux échos sonores et frais symphonisent les rumeurs tournoyantes de leurs ravines au murmure immobile des flots ceignant la côte. La contemplation quotidienne des pitons, arrondis sur le ciel tour à tour mol et embrasé dans le dessin parfait et le plus caressant a empreint en sa tendresse le goût des lignes pures, des courbes montueuses d'une beauté souriante et sereine. Il sait jouir avec une artiste volupté de Tovale des visages, de la passion d'un teint de feu, de Téclat allongé des yeux, de la stabilité des tailles en suspens. Il a un
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éternel besoin d'aimer, de regarder^ de jouir musiciennement de Toeil. L'œil n'a pas plutôt vu que le cœur bat, mais c'est une affection toute d'esthétique plutôt que de sentimentalité. Il y a toujours dans le créole une vocation de peintre qui, ne se satisfaisant point, se métamorphose en amorosité. Leconte de Lisîe chérira, d'une souple spontanéité, toutes les jeunes filles jolies qu'il rencontrera, avec une constante et égale disposition au bonheur. Bonheur qui ne sera nullement fait de vanité victorieuse comme chez le Français d'Europe, mais de volupté contemplative, « d'harmonie » égalitaire et silencieuse, d'accord humble et fier avec la nature où l'on se fond, ce qui est la vraie « intég-ralité «.[Loin d'être foncièrement pessimiste, Leconte de Lisle était très richement apte à la félicité et il y aspirait de tout son être. Elle tenait pour lui dans la plénitude, l'intégralité de l'organismel] Contant l'histoire de deux jeunes gens du Gap se fiançant juste en 1827, il s'écrie (i) :
Qu'ils étaient heureux et beaux de leur bonheur ces deux jeunes amants venus l'un vers l'autre des deux bouts du monde! Que la vie leur semblait riche et sublime ! Que la brise chantait de joyeuses mélodies dans les larges feuilles dont l'ombre les abritait ! Que ces fruits éclatants de l'Afrique étaient parfumés !... — Nous aimons les gens heureux, ils donnent seuls une raison d'être à l'humanité. . . Nous oserons même proclamer qu'il n'est rien tel au monde que d'être païen, couronné
(i) Ces lig-nes sont extraites de la nouvelle inconnue la Rivière des Songes. Nous en supprimons les phrases d'ironie qui ne prennent leur sens vrai que dans l'ensemble du récit.
LE VOYAGE
d'hyacinthes et sacrifiant à lacchos, le dieu vermeil ; à moins d'être ascète et de mourir au désert, dévoré par la flamme de l'idéal... Garétant intégral, nous enveloppons ce qui fut, ce qui est et ce qui sera dans la synthèse ultérieure. Or, Edith et Georges se regardaient et souriaient doucement dans la plénitude de leurs cœurs et dans la certitude de leur prochain bonheur.
L'adolescent, dans la jalousie de rester maître de soi-même, qui n'est que la forme que la pudeur prend chez les plus virils, se garde des faiblesses de l'amour qui n^ envisage plus qu'une femme sur la terre. C'est en ce sens qu'il écrit :
La femme, si inférieure à Vhomme (à lui-même) en rc sens, a l'invincible besoin d'un échange d'affections humaines; la terre est vide si l'être vivant en disparaît; elle ne voit le monde extérieur qu'à travers son amour, et la solitude lui pèse comme un néant... Edith était femme par excellence, ce qui expliquera pourquoi elle ne se réfugiait pas dans l'admiration de la forte et belle nature qui l'entourait.. .Ses yeux s'alanguissaient, -es joues se revêtaient d'une blancheur mate.
Mais rameur, dans lequel la femme présente le miroir de toute la création, est ce qu'il y a de sublime dans la vie. Servant à faire mieux sentir 'a nature, il est supérieur à toute émotion passagère; tenant en puissance le souvenir, il estla force qui conserve et prolonge l'être en reliant son passé au présent.
Ici nous supplions le lecteur de nous pardonner les quelques lignes suivantes ; elles sont lyriques, mais elles brûlent de s'échapper de notre plume :
— O première larme de l'amour, comme nue perle limpide Dieu te dépose au matin sur la jeunesse en fleuri
Heureux qui te garde des ardentes clartés de la vie et te recueille pieusement au plus profond de son cœur! Les jours heureux passeront pour ne plus revenir ; la femme aimée oubliera le nom de l'amant, le monde emportera dans ses flots au tumulte stérile les débris du premier paradis, la vieillesse g-lacera le sang- des veines et courbera le front vers la tombe... Mais si tu baig-nes encore le cœur qui a aimé, ô chère larme! si ta fraîcheur printanière a préservé la fleur divine de l'idéal des atteintes du soleil ; si rien n'a terni ta chaste transparence! 0 première larme de l'amour, la mort peut venir, tu nous auras baptisés pour la vie éternelle !
LecontedeLisle a donc un caprice passionné pour M^i^ Bestaudig- durant les deux ou trois jours qu'il passe au Cap, et c'est encore elle qu'en i843 il revoyait en décrivant la grâce d'une jeune fille dans une nouvelle dont l'action se passe au Gap en
Une jeune fille s'accouda lentement sur le rebord de la fenêtre, et jeta au dehors un long- reg^ard chargé de lassitude et de tristesse. Cette enfant, de 16 ans à peine, avait l'idéale beauté des femmes du Nord, quand elles unissent à la limpidité fluide des yeux, à la transparence de la peau, l'abandon pensif et harmonieux de la démarche et de la pose. Par un heureux et rare caprice de la nature, ses cheveux d'un blond cendré faisaient luire, malgré leur abattement, de g-rands yeux bruns dont les cils ombraient ses joues pâlies. Celle de ses mains qu'elle avait posée sur la fenêtre était mince et fine, d'une blancheur de neig-e, et agitée par instants de petits mouvements nerveux. Ainsi accoudée, vêtue de blanc, mollement inclinée et baig-née dans l'ombre lumineuse du soir, on eût dit une de ces vierg-es idéales, si chères aux
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poètes allemands. En face d'elle, la baie étendait, sous les reflets rouges du soleil, ses long-ues houles calmes ; et, par delà les dernières élévations de la côte, l'immensité de l'océan austral se détachait en une lig^ne d'un bleu sombre. Mais ce large et splendide horizon n'attirait point ses yeux, qui conservaient cette expression vai»-ue et flottante propre à qui reg-arde en soi et semble oublier le monde extérieur.
Il y a toujours quelque chose de gracieux et de touchant dans la tristesse d'une jeune et belle fille; ce n'est pas le vide glacé du cœur ou de la tête de l'homme, ni la fièvre inquiète qui le pousse aux folles tentatives, à l'accomplissement avorté des actions ou des œuvres; — c'est un monde de désirs latents qui consument^ mais qui n affaissent point Tâme. Cet idéal indéterminé, cette aspiration vers un bonheur irréalisé tourmente surtout la jeunesse des femmes; c'est la vie qui veut éclore et qui n'éclôt pas; souflVance analogue à celle qu'on éprouverait à voir blanchir à l'horizon les premières lueurs du jour, et à pressentir un soleil qui ne se lèvera jamais.
Le Gap quitté, le navire relâcha à Sainte-Hélène, roc nu dont l'apparition émergeant des flots lui (( fit refl*et d'un grand cercueil (i) ». Ce devait être la dernière distraction de ce voyage épuisant de cent trois jours.
Enfin, nous sommes à Saint-Hélène, et ce n'est pas sans peine, assaillis que nous avons été non par de mauvais temps, mais des calmes interminables; je ne connais
(i) Cilé par Jean Dornis.
rien de plus insipide à la mer que cette uniformité de ciel et d'eau sans qu'une fraîcheur aucune ride la face huileuse des vag-ues, sur lesquelles le navire se balance lég-èrement sans boug^er de place ; les jours se succèdent et se ressemblent, nous ne savons que faire, tout nous endort et
La voile tendue Ne demande qu'un souffle à la brise attendue
J'ai vu Sainte-Hélène et le tombeau de l'Empereur. Nous y montâmes le soir, il pleuvait, et tu dois concevoir combien était g-ai l'inculte rocher où dort le grand capitaine. Vouloir retracer ici ce que j'éprouvai alors ne te rendrait pas ma pensée à fond. Ce furent d'abord la pitié, l'admiration, le respect, car il était affreux de comparer ce qu'il fut à ce qu'il est aujourd'hui, de penser à r empereur (i) et au pauvre captif des Anglais, et cela sur sa tombe; mais bientôt je me rappelai le jeune et invincible soldat de notre grande République (i); je me représentai le consul demi-despote ; puis enfin l empereur (i) absolu de ce noble pays qui servit de base à sa gloire; et alors le respect et la pitié firent place au mépris et à la haine; c'est le partage des tyrans et Napoléon ne fut aussi qu'un tyran, tyran plus grand que les autres et pour cela môme encore plus coupable.
Dans cette lettre, le républicain intransigeant continue de s'affirmer, avec une franche virilité, à l'heure même où la grandiloquence de Hugo s'empanache du populaire napoléonisme. Vibrant à la mémoire de la grande République disparue, il rôve comme à l'attente émue de son retour prochain. « Adieu, [écrit-il à Tami laissé au pays,
(i) Souligné par L. de L.
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prions pour Elle (i)! (la République), n Arrivé à Dinan, il signera une lettre au même c Salut et fraternité » (2) et dans une autre terminera par ces mots : « Je te charge bien de soutenir nos sentiments républicains et philosophiques; ce sont les plus vraies comme les plus nobles des opinions humaines. »
Et sitôt débarqué en France, avec les nouvelles de sa santé et avant les impressions pittoresques dont pouvaient être avides ses compagnons et prodigue une jeune vanité littéraire, il envoie « les plus fraîches nouvelles politiques ». Sa fierté s'écœure à la bassesse de la situation.
Les Espagnols s*entremangent pour deux rois... les insensés! Dona Maria est prisonnière des /"actieux (i) portugais (^ce petit pays commence à bien penser). Les Arabes nous marchent sur le ventre , et nous crions : merci ! . . . Les Russes nous menacent de nous donner le fouet si nous ne faisons pas la paix avec l'Afrique : nous obéissons. La Turquie nous donne un soufflet, nous tendons l'autre joue ; et quand nous ne voulons pas nous ravaler à ce point, notre roi nous tue et nous emprisonne. Qu'en dis-tu? J'espère qu*on n'est
(i) Souligné par L. de L.
(2) On a raillé Leconte de Lisle sur ses titres de noblesse. Dans sa jeunesse, le poète tenait si peu à son titre qu'il signait, par esprit républicain, Leconte Delisle. Il appartenait d'ailleurs par sa mère, omine celle de Parny une demoiselle de Lanux (Elysée de Riscourt il<* Lanux), à une famille de la plus vieille noblesse. Sur la famille I^ecoiite de Lisle, on trouvera d'amples renseignements dans l'étude fie Ch. Bellier-Dumaine {L'/fermine, mai 1899). C'était, ^'^^^ le milieu du xvm* siècle, une famille de petits bourgeois dont les membres embrassaient les carrières libérales ou obtenaient des postes de fonctionnaires.
pas plus pacifique que nous. C'est à faire horreur et pitié! Nous ne sommes que des lâches!
On vient de lire ce que lui inspirait le pèlerinage au tombeau de Napoléon, où il parlait plus en homme d'esprit ferme qu'en lycéen inflammable à la lecture des grands lyriques contemporains. Il n'est ni chauvin, ni belliqueux,Ql déteste la guerre et la haïra toujours^ (Cf., entre autres, Soir de Bataille.) Mais, à son sens, la première vertu de l'homme est la virilité qui peut seule donner à la jouissance de la paix sa plénitude avec sa dignité. Ce sont les mêmes sentiments qui animeront son indignation contre l'Angleterre visà-vis de laquelle il n'admettait point les honteuses reculades ou, en 1870, sa haine des hordes allemandes. Le civisme des hommes de 1792 donna à son adolescence toute sa consistance et son impétueuse générosité. Elle put être indolente aux songeries amoureuses, 'elle fut mâle, fière, énergique, emportée vers la vie publique des hommes adultes d'un élan viril qui se cabrait devant les lâchetés.