CHAPITRE XIV
L'histoire poétique de l'île. — Le préjugés sur les créoles.— La place de Bourbon dans l'œuvre. — La qualité du souvenir. — Le ^oùt de la jeunesse.
L'île OÙ, en 1818, naquit Gharle-Marie Leconte de Lisie a toujours joui de la réputation d'une exaltante beauté (i). Cette beauté a été, dès la découverte, constatée et assez poétiquement exprimée par les voyageurs et les savants qui s'y arrêtèrent : les premiers sacrifièrent aux Muses en colorant la carte qu'ils en dressaient; les seconds fleurirent de lyriques méditations les mémoires qu'ils publièrent de sa faune et de sa flore. On peut dire que les savants et les voyageurs fuT'ent les premiers poètes de l'île Bourbon. Sans doute, l'île en compta bien d'autres : ceux d'entre les premiers colons da xviii® siècle qui, venus d'un monde ancien, débarqués d'un siècle artificiel et frivole, durent, dans leurs correspondances, manifester
(i) Celait un paradis qu'on proposait aux gens désireux de vivre librement dans la nature.
4o6 LECONTE DE LISLE
leur étonnement de cette nature neuve, profonde et simple. Mais trop rare est cette sorte de documents dont il est permis seulement de pressentir tout le prix : on peut seulement juger de la teneur de ces correspondances par la réputation que Ton fit en France à Tîle Bourbon. La poésie imprécise de Parny qui resta aveug"le et sourd à la nature de son pays, celle de Bertin, dépourve de relief et de coloris, n'ont presque en rien contribué à Tenthousiasme esthétique que l'évocation de File éveillait aux âmes de leurs contemporains. Je crois bien plutôt que les nonchalances superbes de mainte créole furent aux yeux de tous la vivante image de la contrée dont on la savait originaire, de telle sorte que la femme créole fut encore le poète anonyme mais efficace qui célébra Bourbon ou inspira ceux qui le célébrèrent, ne fussent-ils pas tous des Ghénier (i). Quoi qu'il en soit, Bourbon fut assuré pour longtemps d'une réputation de fraîcheur édénique, de majesté langoureuse, de poésie juteuse et parfumée; et la vision que le xviii^ siècle et le commencement du xix® lui vouèrent se fixe avec ses imaginations naïves et désordonnées, son idyllisme exalté et naturiste dans le roman de Sand : Indiana, œuvre d'un exotisme trop merveilleux, mais ému. L'île possédait déjà son histoire esthétique.
(i) XXÎ. Fragments d'élégies.
l'île et l'homme 407
C'est à Saint-Paul, rue Saint-Louis, que Leconte de Lisie vit le jour. La maison natale — le n^ 8 — a disparu à moins qu'elle ne soit de ces « emplacements » qui tombent en ruine et s'abolissent peu à peu au milieu de vastes vergers déserts, sortes de tombes que Ton rencontre fréquemment dans ces (( quartiers » d*où la vie s'est peu à peu retirée, ce qui fut particulièrement le sort de Saint-Paul, ancienne capitale de l'île. Les familles aristocratiques qui y étaient d'abord descendues répugnèrent à le quitter, y demeurèrent, contribuant à lui conserver dans son abandon un caractère de vieille noblesse. Issue des comtes de Toulouse, la famille de Lanux, maternelle à Parny et d'où naissait Leconte de Lisle, montraità Saint-Paul cette fidélité. Elle avait lé une des toutes premières venues de France, comprenait des cultivateurs, des avoués ou des notaires, dont l'un d'ailleurs, correspondant de M. de Buffon, l'avait renseigné sur la faune et la flore de l'île. Leconte de Lisle connut son aïeul, f /est le « cher aïeul » qu'il salue aux strophes de Si l'aurore :
Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d'or Et sa varanfçue basse aux stores de manille A l'ombre des manguiers où grimpe la vanille Si la maison du cher aïeul repose encor...
Né en ville, Leconte de Lisle passa certainement la plus grande partie de son enfance sur les hauteurs des collines de Saint-Paul, à la maison de
4o8 LEGONTE DE LISLS
Taïeul. Selon toute probabilité, elle était située à Tendroit où, dans une nouvelle inédite, il place la demeure de colons nobles récemment débarqués de France :
L'habitation des Villefranche, comprise du nord au sud entre les ravines de Saint-Gilles et de Bernica, était bornée, dans sa partie basse, par la route de Saint-Paul à Saint-Leu, qui séparait les terres cultivées de la savane du Boucan-Canot. C'était une vaste lisière qui, d'après la concession faite au premier marquis de Villefranche, devait s'étendre de la mer aux sommets de Tîle ; mais les défrichements s'étaient arrêtés à cette époque bien audessous de la limite où ils sont parvenus aujourd'hui ; la forêt du Bernica couvrait alors de son abondante et vierge parure les deux tiers de la concession. L'emplacement où s'élevait la demeure du marquis était situé sur la cime aplanie d'un grand piton d'où la vue embrassait la baie de Saint-Paul, la plaine des Galets et les montagnes qui séparent le quartier de la Possession de Saint-Denis. Vers l'ouest, en face de la varangue... la mer déroulait son horizon infini. C'était un vaste tableau où resplendissait aux premières lueurs du soleil cette ardente, féconde et magnifique nature qui ne s'oublie jamais.
Créole de sang, Leconte de Lisle est encore créole par le temps qu'il passa dans son pays. Il le quittait à Tâge de trois ans (i8:ai) et y revenait après un séjour de sept ans en France. Son adolescence s'écoula tour à tour à Saint-Paul et à Saint- Denis. A dix-neuf ans, il repart pour la Bretagne (iSSy) et rentre à Bourbon en i843. Il habite Saint-Denis de 1843 à 1845. Ce fut son dernier séjour dans la colonie. Ainsi les douze années passées dans son
l'île et l'homme 409
pays furent précisément celles de Tadolescence naïve et studieuse, et de la virilité laborieuse, inquiète et méditative.
Est-il créole d'esprit? Il faut bien se garder de concevoir le créole selon le préjugé, que mit en cours la poésie légère et lascive de Parny, de nonchalance, de mollesse, de frivolité, qualités où se reconnut volontiers le xviii® siècle, — préjugé qui fut aussi entretenu par les belles créoles riches interrogées sur leur pays et leurs compatriotes, et dû à la fausse image que Ton se faisait du climat, de la nature, des mœurs de ce pays qu'on plaçait plus près de l'Asie que de l'Afrique (à cause de la dénomination trop générale d'/zit/e^), préjugé que Sand accueillit comme Hugo, comme Augier, Goncourt et Daudet.
Baudelaire écrit :
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir me répondre, pourquoi les créoles n'apportaient, en général, dans les travaux littéraires, aucune originalité, aucune force de conception ou d'expression. On dirait des âmes de femmes, faites uniquement pour contempler et pour jouir... De la langueur, de la gentillesse, une faculté naturelle d'imitation qu'ils partagent, d'ailleurs, avec les nègres, et qui donne presque toujours à un poète créole, quelle que soit sa distinction, un certain air provincial, voilà ce que nous avons pu observer généralement dans les meilleurs d'entre eux (i). M. Leconte de Lisle est la première et l'unique exception que j'aie rencontrée. En
(i) C'est une habitude de Baudelaire de généraliser, mais il songeait exclusivement à Lacaussade.
4io
supposant qu'on en puisse trouver d'autres, il restera, à coup sûr, la plus étonnante et la plus vigoureuse. Si des descriptions trop bien faites, trop enivrantes pour n'avoir pas été moulées sur des souvenirs d'enfance, ne révélaient pas de temps en temps à l'œil du critique l'orig^ine du poète, il serait impossible de découvrir qu'il a reçu le jour dans une de ces îles volcaniques et parfumées où l'âme humaine, mollement bercée par toutes les voluptés de l'atmosphère, désapprend chaque jour Texercice de la pensée.
S'il est juste de s'émerveiller du penchant de Leconte de Lisle pour la poésie philosophique, de sa passion des grands problèmes métaphysiques, de sa puissance de conception, on doit reconnaître qu'il lient cependant du créole, tel que le concevait Baudelaire, une certaine sentimentalité amoureuse, une sorte de langueur musicale, un goût de sieste pour la pensée et les sens. Le choix du détail dans la description et de certains détails de naïveté particulière, l'admiration pour le côté objectif de la vie, pour le décor naturel, cette sensuahté spéciale qu'on peut appeler la furie de l'œil, voilà encore qui atteste l'origine créole. Nous ne parlons pas de cette sobriété de vie qui peut au besoin expliquer la sobriété de son art, ni de cette ironie pittoresque qu'on lui connut si mordante. Et on peut même dire ici, sans aucune exagération, qu'il faut attribuer à son origine créole ce qui fait Y originalité profonde de son inspiration : la foi dans le néant des agitations de la vie, le culte de la nature première et éternellement pure. Quel autre sens donner, en vérité, à VOrbe Rouge ^ au Frais matin do-
L'ILE ET l'homme 4i1
rait, A la Fontaine aux lianes^ k la ravine Saint' G nies f
Bourbon occupe une grande place dans Pœuvre de Leconte de Lisle si l'on considère surtout que celte œuvre fut relativement restreinte. Il apparaît dans chacun de ses volumes comme le motif constant des plus diverses inspirations. Toujours visionné par ses années de jeunesse dont il garde une <( rose » mémoire, il associe généralement son culte de la jeunesse et l'émotion que lui apportent ses souvenirs d'adolescence à la vision constamment « rose » de l'île où il naquit. Les poésies où il chante Bourbon sont celles où son âme se découvre le plus profondément et avec le frisson de pudeur des sensations virginales. De toutes ses pièces, ce sont celles où il fut proprement un poète lyrique.
Leconte de Lisle ne sentit pas la beauté de l'île une fois qu'il en fut éloigné, comme Bernardin de Saint-Pierre découvrit la beauté de Maurice dans la joie de se retrouver sur la terre de France. Sans doute, lui aussi bénéficia de ce « recul » nécessaire à mettre toute chose en plus artistique valeur. Mais le pittoresque de son pays avait intéressé ses yeux avant qu'il commençât à voyager: le début d'une nouvelle de jeunesse écrite à Rennes : Mon premier amour en prose, est à ce sujet d'un précieux renseignement.
Il y avait donc une fois un beau pays tout rempli de
4l2 LECONTE DE LISLE
fleurs, de lumière et d'azur. Ce n'était pas le paradis terrestre, mais peu s'en fallait, car les ang-esle visitaient parfois. L'océan l'environnait de ses mille houles murmurantes, et de hautes montag-nes y mêlaient la neige éternelle de leurs cimes aux rayons toujours brûlants du ciel. Or, je vivais, si Je ne croyais vivre, dans un des doux recoins de ce pays. Je n' admirais rien, avec le pressentiment sans doute quel' admiration m'eût rendu Jou; mais, en revanche,/ aimais instinctivement tout ce qui m' apparaissait, le ciel, la terre, la mer et les hommes.
... Je me rendais un dimanche matin à l'ég-lise, en suivant le bord d'une larg-e chaussée plantée de tamarins et de bois-noirs à touffes blanches. Des groupes de dames et de jeunes filles passaient à mes côtés, avec celles de leurs caméristes noires qui portaient leurs livres et leurs éventails de plumes ; et tout ce cortège vert, blanc, rose et bleu, ondulait autour de moi, sans que j'y prisse garde. Il me serait difficile de préciser les véritables causes de mes distractions ; mais si l'on était désireux de les apprécier, c'était peut-être que deux sénégalis entrelaçaient sur les palmes voisines la cendre nacrée de leurs ailes, ou qu'une de ces larges araignées écarlates et noires qui tendent leur fil d'argent d'un tamarin à l'autre, se laissait bercer au soleil du matin par la brise de mer comme un gros rubis jaspé de jais — ou bien que la brume des montagnes, que la chaleur n'avait pas encore absorbée, flottait comme un voile de gaze brochée d'or sur les dentelures aériennes des mornes — mais peut-être aussi était-ce que je ne pensais à rien et que je marchais sans voir.
C'était donc une adoration immense, mais inanalysée, la plus généreuse des jouissances animales: il est à cet âge où la nature enveloppe l'être jeune
l'ilk et l'homme 4i3
d'une félicité constante à laquelle il s'habitue peu à peu comme à un autre bercement maternel, sur laquelle il ne song-e pas à méditer, qu'il accepte aveuglément comme un présent dû, qu'il confond avec le bienfait même de la vie pour quoi il nourrit une reconnaissance émerveillée et confuse. Cela, jusqu'aux jours où il lut des poètes, les Orientales: <( Je ne puis me rappeler, pour ma part,a-t-il écrit, sans un profond sentiment de reconnaissance, l'impression soudaine que je ressentis, tout jeune encore, quand ce livre me fut donné, quand j'eus cette vision d'un monde plein de lumière, quand j'admirai cette richesse d'images si neuves et si hardies, ce mouvement lyrique irrésistible, cette langue précise et sonore. Ce fut comme une immense et brusque clarté illuminant la mer^ les montagnes, les bois, la nature de mon pays, dont Jusqu'alors Je n'avais entrevu la beauté et le charme étrange que dans les sensations confuses et inconscientes de r adolescence,)) Ainsi son cerveau connut l'exaltation nécessaire. Cette lecture avait déterminé en lui un état d'ivresse poétique où la réalité extérieure, sous la lumière intérieure, prit soudainun relief éclatant et dentelé, un sens esthétique nouveau. La naïveté lyrique étant la plus communicative, l'enthousiasme d'un occidental pour un Orient imaginaire le toucha au point que la réalité de cet Orient qui lui était familier acquit une valeur de surprise et de découverte. A la révélation hugolienne vint s'ajouter la révélation des voyages. En 1887, il quitta Bourbon avec regrets:
4l4 LECONTE DE LISLE
Mais la France, à mes yeux, fait parler l'avenir,
Oh! ma vie est pour elle ! .., à toi mon souvenir! (i).
Par ce vers, le jeune homme de dix-neuf ans s'était nettement analysé, partagé entre la passion intellectuelle de la France et Tamour sentimental de l'île. Ce fut toujours la formule de son âme. Son « souvenir » à Tîle natale I Mais le souvenir, chez Leconte de Lisle, eut une intensité, une réalité aii moins égale à celle de la « vie » même. Selon la vieille et juste expression, nul autant que lui peutêtre n'a vécu de souvenir.
Nul être, plus que celui-ci qui fut célèbre pour s'être détaché de son Epoque, n'a été l'homme d'un pays, d'un coin du monde. Nul être n'a su, du moins, utiliser plus vivacement le souvenir pour s'enraciner virtuellement au pays natal loin duquel il dut vivre. Marquer de poème en poème, la place qu'a prise dans l'œuvre l'évocation de l'île, ce n'est pas seulement nous édifier sur la magnétique piété qui,à travers l'espace, relie un homme à la nature où il est né, mais surtout apprécier la qualité du souvenir chez Leconte de Lisle : et c'est principalement par l'attitude que garde la conscience devant le Passé, devant le Temps qu'un homme se juge...
Or à peine cesse-t-il de distinguer derrière la poussière humide de la mer des Indes le cône des montagnes natales, qu'il comprend son malheur. En vain débarque-t-il en France sa patrie « d'avenir )),il regrette aussitôt son pays, et dans lacom-
(i) Le Départ.
l'île et l'homme ^l5
motion douloureuse du déracinement, il laisse la nostalgie déborder son âme d'un pessimisme juvénile, irréfléchi, de mille biens imaginaires surenchérissant les bienfaits qu'il a perdus en quittant Bourbon.
Extase, amour, génie, o mes rèves perdus ! Ou'êtes-vous devenu, parfum de ma jeunesse 1 Adieu, tout est Jini. .. vous ne reviendrez pas !
Et voilà la première, la seule raison profonde du pessimisme de son adolescence : d'avoir quitté pour une Bretagne morne et lourde l'île éblouissante et parfumée, il se sent comme vieilli à vingt nns, dépouillé de lui-même, déchu... avec la certitude de l'irréparable. Tout ce qu'il a perdu ne lui reviendra pas. C'est alors que par cet instinct qui nous pousse à renfermer en nous ce que nous allons perdre, à étreindre ce qui va s'échapper de notre poitrine, il se referme en soi-même :
Et mon cœur attristé 8*e8t fermé sans retour.
C'est pour laisser plus tenacement le souvenir revivre en soi, pour opposer à une réalité déplaisante une résistance derrière laquelle se conserve intacte la vision d'une réalité lointaine. Un cœur qui se ferme ^ une pensée qui s'applique à s'élever et à planer, qui toujours monte plus haut, dans l'espoirinconscientde découvrir au loin, à travers l'espace et le temps, l'île natale. Puis fatigue, impassibilité, impersonnalité, abstraction, stratagèmes (l'une jeune âme captive, frissonnante et jalouse de s'envelopper de l'atmosphère privilégiée de ses origines.,. « Le souvenir, a-t-il écrit, n'amène
4l6 LEGONTE DE LlSm
jamais de tristesse en moi : c'est plutôt une sorte de joie multiple qui ne me fait point défaut quand j'y ai recours. » Et môme plus tard l'espérance qui, « d'un trait de feu», sillonne comme derëclair des orag-es tropicaux les sombres dômes nuageux de ses poèmes (i), de sa vie, c'est le souvenir, c'est la passion comprimée en l'être qui jaillit vers l'avenir sous forme d'espérance.
Mais il fut une époque dejeunesse, dans les premiers mois d'exil, où il ne sut, où il ne put se souvenir sans souffrir, incapable encore de prendre à l'évocation une calme satisfaction de désintéressement. Longtemps il resta amèrementétonné d'avoir pu quitter son pays, se reprocha d'avoir cédé à la voix des désirs qui le conviaient ailleurs.
Insensé ! de nos soirs le parfum enchanteur Les pleurs harmonieux des brisants sur nos rives, Le chant des beng-alis dans les palmes pensives L'aurore de rayons dorant les monts g-éants. Vers l'horizon en feu que déjà voilait l'ombre, Le soir venu des cîeux comme un roi grave et sombre, N'enivraient point mon cœur désireux d'autres cieux.
Il ne lui reste donc plus qu'à se bercer de la vision de ces ciels onduleux et de ces verdures assouplies en lianes dont il n'avait pas su assez jouir là-bas. Enervé par ses études, contrarié par des parents inflexibles et secs, il demande au souvenir l'assoupissement. Et comme, malgré lui, ce qu'il revoit toujours de Bourbon, c'est un splendide paysage de force et de paix sous un soleil
(i) La Ravine Saint-Gilles.
l'île et l'homme 4^7
éclatant et serein, sa fièvre d'incertitude s'apaise immédiatement : son âme elle-même se purifie et s'éclaire; plus de remords, plus de larmes; son évocation déroule un calme immortel:
C'était l'heure divine où le soleil n'est plus. L'horizon rose et hleu couronnait les flots calmes. Le soir, comme un manteau, drapait les monts velus.
Vn charme ambitieux faisait battre mon cœur ;
Les bords, les flots, les airs s'irradiaient de prestiges ;
Mes rer^ards s'emplissaient d'éblouissants vertig-es.
Il est sensible que, par le souvenir, il veut se retremper dans Téblouissement ivre de la lumière tropicale, baig-ner dans une chaleur radieuse ! Ce sont des « hallucinations », précise-t-il lui-même, hallucinations voluptueuses qui lui font retrouver dans la nature l'enthousiasme de sa jeunesse, juxtaposer à une existence prisonnière entre les murs d'une petite ville bretonne sa vie de jeune nomade créole, rêvant dans les ravines, sur les savanes et parmi les mornes :
Et quand de l'ouragan le choc impétueux Se heurte avec la foudre à vos flancs caverneux, Lors(jue la vieille mer, haletante de rage. Creuse vos fondements ainsi qu'un sourd orage, O montagnes, assis sur quehjue morne nu, De mes brûlantes mains pressant mon cœur ému Assisterai-je encore à vos luttes sublimes, Contre les vents, la foudre et les béants abîmes...
Mais en vain s'applique-t-il à ne mêler ni désir ni regrets à son évocation :
Salazes!... C'en est fait, j'ai quitté sans retour Et vos pieds parfumes, et mon natal séjour.
4l8 LECONTE DE USLE
Et jamais mon regard ne portera mon âme
Sur vos fronts couronnés de neiges et de flammes,
Ce n'est pas qu'il ne fasse rien pour s'attacher à la nature de cette France qu'il aime intellectuellement depuis l'enfance : il voya^^e en Bretagne, en libres excursions avec des peintres, il se replonge dans le plein air du ciel, il a revu la mer :
La France est douce aussi, mais la France est moins belle!...
Il ne peut se cacher que son état trouble et douloureux, ses indécisions de volonté, ses renoncements, ses emportements, ses abattements ne viennent que de la nostalgie de son pays. A son ami Roussel, qui le consulte, il répond :
Vous m'avez bien compris : mon ciel étincelant, Mes beaux arbres, les flots de nos grèves natales, Ont laissé dans mon cœur leur souvenir brûlant;, Oui, j'éprouve loin cVeiix des tristesses fatales.
Il ne sait s'il reverra jamais l'île que, comme le premier homme, il a quittée imprudemment, tenté par le désir, s'exilant lui-même du Paradis. En cette angoisse que doit-il faire? Un autre se résoudrait, se condamnerait à l'oubli volontaire et obstiné. Mais la stérilité pour Leconte de Lisle, nature fécondée de passé, serait précisément dans cet oubli. Il cherchera au contraire son équilibre et sa force dans l'indéfinie réminiscence de son pays :
Oh! si je ne puis plus, sur tes bords gracieux, Quelque jour de bonheur, poser ma lèvre émue, Da moins de tous mes mots les plus harmonieux Je diluai tes attraits, 6 mon (le inconnue!
l'île et l'homme 4*9
Car il n'est pas sans Tavoir observé, c'est à se rappeler sou pays qu'une inspiration plus vive l'élève au-dessus de soi-même et lui communique la certitude de sa vocation : banal, prosaïque d'ordinaire, le vers des débuts prend aussitôt de l'ampleur, une couleur chaude, une intonation d'altitude et de plénitude. Et comme c'est précisément l'époque oij, craig-nant de s'éparpiller en aventures sensuelles, il médite sa théorie de l'amour platonique, il choisit en son île, image d'une nature éternellement suave, l'objet d'un amour platonique : il en rêve à distance, il l'évoque fervemment, il en fait le sujet absent et précis de ses méditations, et c'est une façon de confier encore sa jeunesse à l'enseignement de ses paysages, utilisant la mémoire (le sa terre natale comme la plus féconde méthode d'éducation.
Il lui fut donné de rentrer à Bourbon. Il le désirait avec la conscience que ce devait être à la nature de son pays de déterminer l'homme, de concentrer l'esprit, comme elle avait bercé l'enfant et dilaté son âme expansive et aventureuse. Il revint dans son île avec la certitude qu'il lui était indispensable d'aller abriter aux solitudes créoles les années de recueillement où se décide le caractère : il s'effrayait de penser que ces années, passées dans la monotonie de la nature bretonne qui n'était pas la sienne, pourraient troubler et fausser son tempérament.
* 1843 à iS^T) : durant ces années passées à Bour-
420 LEGONTE DE LISLE
bon, il a tout particulièrement été étonné par la magnificence naturelle du pays, il s'est appliqué à la connaître, il a multiplié voyages et excursions. Il dut alors faire le tour de l'île, aussi méritoire, semble-t-il, pour le créole qu'un tour de France ; Cependant il apparaît qu'il ait particulièrement exploré la région dite « Sous le vent », où est situé Saint- Paul. C'est du moins celle-là seule qu'on retrouve dans toute son œuvre : Leconte de Lisle n'a pas connu la partie « Du vent » de l'île, celle où naquirent Lacaussade et Léon Dierx et dont le caractère est assez difïérent de celui de sa région natale : grande humidité, abondance de ravines profondes, région moins ensoleillée, plus mélancolique, plus rustique que le reste de l'île. Leconte de Lisle n'est le peintre que d'une moitié de l'île. Ce séjour, consacré à la lecture et à des promenades contemplatives, détermina en lui si violemment le poète qu'il en fut lui-même frappé au point d'accuser son étonnement : « Ces deux années qui nous ont séparés, écrit-il à un ami, ont été favorables au développement de ma poésie; ma forme est plus nette, plus sévèie et plus riche que tu ne l'as connue; j'ai presque un semblant de valeur; à Rennes, je n'avais guère que des dispositions, comme on dit. »
C'est de ce séjour à Bourbon que datent en effet tous les poèmes qui parurent de i846 à i848 et qui le désignèrent à l'admiration de Louis Ménard et de ses amis. C'est aussi pendant ce séjour dans l'île qu'il dut étudier les Grecs et les Hindous : jusqu'en 1842 ses écrits de Dinan ne s'inspirent
l'île et l'homme 421
que de la légende biblique et clirétienne. Quand il revint de Bourbon en i845, il n'en rapportait pas seulement une imagination enrichie de paysages et d'harmonies créoles, mais une âme où s'était déjà mêlée l'admiration de la poésie hellénique et de la poésie sanscrite, mélange qui ne s'était si intimement et si aisément accompli que parce que le poète s'était alors plongé dans la nature natale, ellemême l'union la plus harmonieuse d'une beauté indienne et d'une pureté grecque. Mais, des poésies que dès i846 publie la Phalange^ aucune n'enchâsse un souvenir créole, aucune ne s'essaie à la description du pays, sans doute parce que le flot abondant du souvenir récent déborde du vers trop étroit. Plus tard les souvenirs, raréfiés et définitifs, concentrés par le temps en essence, se recueilleront aisément dans la forme concise et cristalline de la poésie. Au contraire, les premières nouvelles qu'il donne à la Démocratie Pacifique ont généralement comme fond les mœurs et les campagnes de son île : J/rtrcfV, histoire d'une jeune fille blanche dont un vieil esclave noir tue les deux prétendants par jalousie; Sacatove, le récit de l'enlèvement d'une jeune fille blanche par un nègre marron où l'on trouve entre autres descriptions locales d'exacts et curieux tableaux d'intérieur bourbonnais, tel celui-ci :
Le frère passait sa vie à chasser dans la montagne
l dans les savanes; la sœur vivait couchée dans sa
chambre, inoccupée et paresseuse jusqu'à l'idéal. Quant
au père, il fumait de trente à quarante pipes par jour, il
42 2 ■ LECONTE DK LISLE
buvait du café d'heure en heure. Du reste, il en savait assez sur toutes choses poijr apprécier convenablement l'arôme de son tabac et celui de sa liqueur favorite. C'était, à tout prendre, un brave homme, un peu féroce, mais pas trop, La maison qu'ils habitaient sur leur habitation de Bernica était entourée de deux galeries superposées et fermées de persiennes en rotin peint. Il s'y trouvait quelques chambres à coucher, faites exprès pour les g-randes chaleurs de janvier.
Il tient à faire connaître au public européen, qui, lecteur des Nuits anglaises de Méry^ connaît peutêtre mieux la vie des colonies anglaises que des françaises, la beauté grandiose de l'île Bourbon, le charme aîangui et sauvage de l'existence des colons.
En somme, plaisir de décrire son pays, d^en fixer un peu la vaste beauté, délices surtout de tenter de le reconstituer tel qu'il était en ces débuts de la colonisation où sa nature inviolée était plus sauvage encore, ce sont les émotions qui animent de lyrisme ces nouvelles dramatiques et colorées. L'orgueil d'être un homme de nature vierge éclate dans une pièce parue à cette époque et non rééditée, lui donne un élan d'arrogance noble, de vigueur farouche, de puissance impérieuse. Te qu'un jeune dieu tombé de l'Olympe, il s'y écriait :
Je suis l'homme du calme et des visions chastes,
L'air du ciel gonfle mes poumoas.
Dans un repli des mers éclatantes et vastes
Dieu m'a fait naître au flanc des monts.
Jamais plus il ne dira avec autant de conscience la fierté d'être né sur une terre vierge. Lajeunessje alors enhardit son orgueil, il n'y a plus de place
L*ILE ET l'hORÎMÉ 423
pour le regret, il est si empli de son pays qu'il n'a pas besoin de s'en souvenir. Et c'est l'énerg^ie prise au calme des solitudes tropicales qu'il apporta dans la lutte sociale. Mais en i849, dans les heures de découragement qui succèdent au grand enthousiasme communiste, se sentant maintenant comme exilé dans une France qui n'était pas celle que s'était promise son idéal combatif, il rêve de s'en retourner au pays : y vivre simplement, y trouver la solitude et y retrouver la nature, avoir pour case le boucan du Cafre! Il n'en plaisante que superficiellement, tandis qu'il propose à l'ami Louis Ménard de l'accompagner. Les Poèmes antiques paraissent en i852 : comme il lui avait consacré plusieurs nouvelles, deux pièces seulement en sont inspirées par Bourbon : la Fontaine aux lianes^ sorte de nouvelle en vers dans le genre de la Riinâre des Songes s'ouvrant par une description reine de nature, d'une extase dans l'évocation si profonde que les cris de la personnalité lui échappent :
O bois natals! 7 'e/Ta/5 sous vos larges ramures !... Et je songeais...
Nox, tableau de la nuit tombant du ciel sur l'île et sur la mer, rêverie close par un élan reconnaissant de l'âme pour qui lui enseig"na Tapaisement de ses maux :
O mers, 6 bois sondeurs, voix pieuses du monde, Vous m*avez répondu durant mes jours mauvais, Vous avez apaisé ma tristCBse inféconde, El dans mon cœur aussi vous chantez à jamais !
La vision s'ouvre dans la sérénité, puis Tesprit s'exalte, une sensibilité trop contenue s'épanche, tout l'être se tend selon un geste d'extase spontanée qui le ravit à lui-même. Ainsi procède toujours l'émotion de Leconte de Lisle à peindre le pays de sa jeunesse.
Il n'est plus impersonnel quand il a commencé à décrire son pays. Et quelque effort qu'il fasse pour dérouler avec sérénité ses évocations, il ne peut taire le grondant regret de l'Eden perdu . . .
Salut ! ô douce paix, et, vous, pures haleines, Et vous qui descendiez du ciel et des rameaux, Repos du cœur, oubli de la joie et des peines ! Salut ! ô sanctuaire interdit à mes maux ! ...
L'adolescent à Rennes aimait l'île pour avoir ébloui à jamais de beauté pure son âme d'enfant: l'homme la bénit maintenant pour avoir comblé de sérénité un cœur malade, pour avoir apaisé les tristesses infécondes, pour avoir sauvé en lui l'homme comme jadis elle avait extasié l'enfant : il a été « créé » par son pays à toutes les époques de sa vie.
Mais le souvenir du pays n'est pas à l'état d'obsession. Ce n'est point d'un sentimental nostalgique. La mémoire qu'il garde de son île est celle d'une mâle sensibilité. De même son souvenir n'a pas cette constance, cette fidélité immuable qui ressemble à une foi profondément assise et monotone, cette fidélité que la mémoire du Breton voue à sa patrie.
Il fut une époque où il connut une misère plus âpre, dut s'activer à la lutte, faire plus dure son
l'île kt l'homme 4*5
ame, époque où il célébra le bienfait de la mort, mais en même temps avouait la force inéluctable des passions, des désirs éternellement acharnés après riiomme. Alors furent composés les plus lamentables peut-être de ses poèmes : les Damnés, Reqiiies, rAnatliême.les Oiseaux de proie. Uênne s'élançait donc à l'anéantissement, puis, tournée par la meute des désirs et des passions, était rejetée à l'existence contemporaine. Que devenait alors le passé? Il s'abolissait peu à peu à l'horizon, s'effaçait en ce « passé confus » dont il est parlé à la fin des Hurleurs : il s'évanouissait de l'âme pour que les visions du présent et surtout de l'avenir l'emplissent complètement. C'est alors que le poète, dans son angoisse, évoque une aurore de son pays, son pays même : l'évocation s'effectue mais le cœur n'en crie pas moins son aveu douloureux:
O jeunesse sacrée, irréparable joie,
Félicité perdue, où l'âme en pleurs se noie !
0 lumière, ô fraîcheur des monts calmes et bleus,
Des coteaux et des bois feuillajfçes onduleux,
Aube d'un jour divin, chant des mers fortunées,
P^Iorissante vigueur de mes belles années...
Vous vivez, vous chantez, vous palpitez encor.
Saintes réalités, dans vos horizons d'or !
Mais, ô nature, ù ciel, flots sacrés, monts sublimes.
Bois dont les vents amis font murmurer les cimes.
Formes de l'idéal, majçnififjues aux yeux.
Vous avez disparu de mon cœur oublieux 1
El voici que, lassé des voluptés amères,
Haletant du désir de mes mille chimères,
Hélas ! j'ai désappris les hymnes d'autrefois^
Kt que mes dieux trahis n'entendent plus ma voix.
(L'Aarore, en 1857.) a5.
Peu à peu, dans Tœuvre comme dans Tâme, s'imprécise le souvenir de l'île natale : à peine luitil dans le Colibri, qui est une sorte de madrig-al de nature, puis il s'éteint. Dans Tagitation violente d'un présent de lutte et de peines, le passé ne faisait plus ses douces apparitions, effarouché, aussi lointain que l'île même qui le symbolisait.
Après cette crise, le cœur oublieux fut repris par le charme, l'équilibre se rétablit dans un partage entre le passé et l'avenir. Leconte de Lisle offre le spectacle d'une. âme balancée rythmiquement entre ces deux infinis, rattachée encore à la vie quand elle consulte son passé ou s'y complaît, éloignée de l'action et lablaspliémant quand elle sonde le silence de l'avenir mystérieux. La sérénité pour lui s'obtenait d'un tel partage égal de l'âme. Et dans cette sérénité les souvenirs de son enfance, les visions de son pays fleurissent en pureté comme le lotus aux eaux recueillies. Or, comme la sérénité est l'attribut de la maturité et de la vieillesse, c'est naturellement vers le milieu et la fin de sa vie que se sont multipliées les pièces consacrées au pays et àsajeunesse.
Le Bernica (1862), hymne à la beauté et à la pureté, description panthéistique du site saint-paulois le plus célébré des poètes, révèle une émotion plus contenue, l'harmonie d'une sérénité plus stable : ni regrets, ni extases, la quiète domination du souvenir.
De 1862 à 1872 : les Taureaux soni un simple tableau de bœufs paissant au bord de l'Océan Indien ; Ultra Cœlos, l'évocation somptueuse du décor devant lequel son enfance s'éperdait en des
l'île et l'homme 427
rêves ambitieux et crédules. Il reproche à la Nature (le n'avoir point alors absorbé son « âme en fleur » dans sa « paix immortelle » : son corps aurait erré à Tavenlure, confondu dans la foule banale ; mais son âme aurait connu la sainte volupté de Tascète qui vit de la seule contemplation du monde. Il maudit la force des passions qui ravit l'homme à la Nature. Lui-même, s'il n'avait écouté la voix « fatale » du désir, aurait-il quitté son pays? Or, qu'était ce pays, sinon la Nature même splendide et indifférente? Sinon la mort, ce qu'il reg^rette ici c'est que toute sa vie n'ait pu s'écouler à l'abri des passions, dans la magnificence, la beauté pure, la suavité naïve de cette nature dont il ne devait îi^arder qu'un souvenir « enchanté ». La Ravine Saint-Gilles est la description pittoresque, détaillée, de Tétincelante campagne saint-pauloise au milieu de laquelle s'ouvre un gouffre de silence et d'ombre : pareil à ce gouffre, au milieu de l'animation incessante de la vie, doit être le cœur du poète. La grâce blonde et irisée d'un matin de dimanche créole, l'harmonie de la nature et la saveur des mœurs saint-pauloises, voilà avec la belle créole dont il resta à jamais impressionné ce qui revit de Bourbon dans le Manchij , TJ Orbe d'or célèbre avec gravité l'enseignement d'universelle vanité, la leçon d'anéantissement que donnent les couchers du soleil dans l'immensité de l'Océan Indien et sur Tinfime parcelle de terre qu'est l'île. Fraîcheur matinale de cette île où la femme qu'il aime lui apparut la première femme, splendeur ample et intime de cette terre qu'il revoit du som-
met de la vie, perspective sublime des montagnes ouvertes en entonnoirs sur la mer, pajsag-e touchant delà maison familiale, épiphanie du fantôme bien-aimé, illumination soudaine et prodig^ieusement calme du passé où se résume presque entièrement la vie, harmonieuse apothéose de la jeunesse, jeunesse des ans et jeunesse de la terre, résurrection exacte et musicale au souffle de la mémoire en une idéale confrontation, c'est le Frais matin dorait; c'est surtout V Illusion suprême^ adieu à la vie que l'âme fière veut imperturbable, mais où module par moments une rumeur de sanglots, consonante à la rumeur humide des racines.
D'être éloigné de la terre où avait vibré sa jeunesse, de ne devoir plus y retourner, Leconte de Lisle s'apparut toujours à lui-même comme étant déjà à moitié entré dans le néant. L'éloignementoù il se maintint de l'île natale symbolisait vivement l'éloignement de sa jeunesse, effacée derrière lui comme un sillage sur l'immense océan traversé. Après les adieux de V Illusion suprême^ le cœur avait encore d'autres paroles à prononcer, ne se satisfaisant pas de ces sentences de renoncement que l'esprit avait lancées à travers l'espace. Même il ne croyait pas à cet adieu. Voici qu'un autre désir le fouettait : résigné à mourir, l'homme voudrait au moins mourir au pays de l'aurore, reposer au « paradis perdu ».
J'ai g'oûté peu de joie et j'ai l'âme assouvie
Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens,
Dans le sable stérile où dorment tous les miens
Que ne puis-je finir le songe de ma vie !
l'île et l'homme 429
Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer, Chair inerte, vouée au temps qui la dévore, M'ençloutir dans la nuit qui n'aura point d*aurore Au grondement immense et morne de la mer I
L'adolescent eut l'orgueil d'être né sur une terre de beauté incomparable et il le dit avec une fierté sonore. L'homme sentit et avoua avec sincérité Tang-oisse de perdre le souvenir de l'île aimée. La maturité lui apporta la consolation d'une vision nette et musicale du pays lointain, hantise du « paradis perdu ». La première vieillesse exprima le suprême souhait que le corps reposât dans le sol natal.
Et c'est ainsi que, sûr de la virilité de son émotion, il fera — ce qu'il n'avait jamais osé par répugnance pour les réminiscences plaintives des poètes éléçiaques(/e /.ac, la Tristesse d'Olf/mpio,) etc. — l'évocation de ses premières amours, de la jeune créole qui enchanta sa jeunesse, sans songer à modérer la précision de la vision parce qu'il se savait maître de son cœur : et telle est la sorte de satisfaction calme qu'on éprouve chez le poète à se souvenir des matins créoles du Manchy. On ne sent pas sur la lumière de ce matin l'ombre d'un regret. On n'a pas le sentiment du passé, et c'est tel que si cela existait encore, vraie vertu du souvenir de nous rendre la réalité dans sa force vivifiante et neuve. Leconte de Lisle nous apprend à nous souvenir. C'est le maître de la mémoire du cur. Aussi bien le Passé où il se réfugie n'étaitli pas comme celui, dont le regret faisait se révolter les romantiques sur la fuite irréparable du
temps, lin passé d'aventures amoureuses, d'idylles sentimentales. Son passé, c'est la jeunesse dans la nature, c'est la Jeunesse de la Nature. La résig^nation, c'est par quoi on peut le mieux jouir de la beauté vivante du Passé, résignation grandiose qui rend au Passé sa vie intense, ordonnée et pure. . . revanche du souvenir sur le néant total.
Quand, en 1886, il fut reçu à l'Académie, il ne fit allusion à son enfance que pour parler de sa « première patrie w. Ses dernières œuvres avèrent la ténacité de son souvenir : VAigu bruissement j le Piton des neiges, tes Yeux d'or de la nuit. Dans Vair /éf^^/', attestent qu'il se maintint dans une évocation vermeille de son pays, ne se rappelant son enfance que pour reconstituer autour de soi une atmosphère de fluide musicalité coloniale, de bourdonnement d'abeilles et de frémissement de tamarins, de brise marine et de murmure de source. Il est sensible qu'il a composé, comme un miel, une mélodie de ses souvenirs les plus propres à bercer sa vieillesse de l'illusion onduleuse de l'ambiance créole.
Celui qui savoura vos ivresses ââcf ées
Y replonge à jamais en ses rêves sans fin.
Et aux instants où il sent la brume et l'ombre de la vieillesse monter en lui, où le néant va éteindre les sommets embrasés de sa vie, quel meilleur exemple de beauté et de stoïcisme pour ainsi dire naturel propose-t-il à sa méditation que ce Piton des Neiges qui, <' dédaigneux du fardeau des années », assiste impassible au déroulement des jours !
l'île et l'homme 43 1
Quel plus héroïque spectacle peut élire une altière vieillesse qui s'éteint que ce Piton natal ?
Drapé de neige rose, il attend le Soleil.
Dans les prunelles affaiblies du poète se perpétuèrent nettes, jeunes, colorées, les images où s'était plu l'attention de son enfance heureuse. Ce « souvenir », qu'en 1889 il promettait de garder à Bourbon, ne périt qu'avec sa vie même. 11 n'y était plus retourné depuis i848, il ne lui en venait auci^ne sympathie, il n'y conservait aucune affection : seul le passé y vivait. Le passé y devenait réalité, y ressuscitait d'autant plus aisément que celui qui s'en souvenait était exilé de la terre où il avait vécu. C'était le passé animé et aussi la beauté dont il nourritl'éternellepassion, qu'il av«jiit laborieusement transposée dans l'art et qui là-bas existait, palpitante au sein des mers. L'amour que Leconte de Lisle voue à Bourbon, on peut dire qu'il fut Tamour même de la vie de Nature et celui de la Beauté.