FIN
(i) En peinture Gros, Delacroix, Decamps.
APPEiNDIGES
Transformation d'Idéal.
(' Depuis 4o ans, nous avons vu se passer bien des choses, nous avons vu bien des changemenls du goût, nous en avons vu s'opérer d'autres el de plus profonds jusque dans la structure de la société, comme dans la conception de l'art et de la science; mais ces beaux poèmes [les Poèmes Antiques et les Poèmes Barbares) n'ont pas pris une ride, ils n'ont pas aujourd'hui plus d'âge qu'ils n'avaient en naissant ; et les Méditations, les Nuits, les Contemplations ont vieilli par endroits; nous y aurions noté, si nous l'avions voulu, plus d'une trace de rhétorique ; mais tout ce qu'ils étaient quand ils ont paru pour la première fois, Khiron et Niobé, le Rêue du Jaguar et le Sommeil du Condor^ la Fontaine aux Lianes ou le Manchy le sont toujours, le sont encore^ avec seulement, et en plus, ce que le temps ajoute aux choses qu'il ne détruit pas. Et cependant ils sont « modernes » ! Nous nous y retrouvons ! Nous nous y reconnaissons ! Ecrits pour l'immortalité, nous sentons qu'ils ne pouvaient être conçus et réalisés que de notre temps. Toutes ces idées que nous avons vues naître ou se formuler vers 1800, ils les expriment; ils les incarnent; elles en sont la substance même.
«. . . Une transformation d'idéal qui ne le cède i)as en importance à celle même que nous avons vue s'accomplir dans el I>ar l'œuvre des Lamartine et des Hugo.
«... Noblesse et simplicité sculpturales de la ligne; l'état sombre et comme savamment éteint de la couleur ; vivante évocation du « préhistorique », — ou, pour parler français,
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des origines farouches de l'iiumanité; — sourde et vibrante émotion du poète en présence du spectacle que la science et Part se sont joints ensemble pour lui « sug-gérer » ; fermeté de la langue, beauté des mots, richesse ou plénitude des rimes, tout ici concourt ensemble et se multiplie l'un par l'autre. Vous constaterez une fois de plus aussi dans ce même poème qu'impersonnalité n'est pas synonyme d'indifférence ou d'impassibilité, et Vigny lui-même n'a rien fait de plus éloquent que les imprécations de Quain contre son créateur . Vous y verrez encore à quel point tout diffère dans les Poèmes barbares et dans cette Légende des Siècles à laquelle on les a si souvent comparés : l'inspiration, le dessin, la facture, le caractère, l'effet, la forme et le fond, le style et l'idée. Que s'il faut que l'un des deux poètes ait « imité » l'autre, vous vous rendrez (Compte, en passant, que c'esfVictor Hugo, puisqu'il n'est venu qu'à la suite... Vous conclurez. Messieurs, que l'on ne saurait mieux définir la part propre de M.Leconte de Lisle dans l'évolution de la poésie contemporaine qu'en disant qu'il y a réintégré le sens de l'épopée. »
Ferdinand Brunetière : V Evolution de la poésie au XI X^ siècle (Hachette et Gie, 1898).
(c Ce que son exemple enseignait d'abord, c'était la religion de l'art et le respect étroit de la forme. Aucune leçon nécessaire alors, aux environs de 1802, si,dans le silence que gardait Hugo depuis une douzaine d'années, -la désinvolture de Lamartine et le dandysme littéraire de Musset ayant fait école on n'avait besoin de rien tant que de rapprendre à faire des vers qui fussent des vers. Il n'y en a pas de plus beaux dans la langue française que ceux de Leconte de Lisle... Si jamais on a peint en vers, ou pour mieux, si jamais on a « sculpté » c'est dans les siens. »
Ferdinand Brunetière.
De l'antiquité.
J'ai lu Leconte; eh bien, j'aime beaucoup ce gars-là, il a un grand souffle, c'est un pur (souligné). Sa préface aurait
demandé cent pages de développement, et je la crois fausse d'intention; il ne faut pas revenir à l'antiquité, mais prendre ses procédés. Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut ; mais il y a aulre chose dans l'art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n'est pas si large que l'idée entière, je le sais bien; mais à qui la faute? à la langue; nous avons trop de choses et pas assez de formes... (p. 199.)
« 11 y a une belle engueulade aux artistes modernes dans cette préface, et dans le volume, deux magnifiques pièces (à part des taches) : Dies Irœ et Midi. Il sait ce que c'est qu'un bon vers, mais le bon vers est disséminé, le tissu lâche, la composition des pièces peu serrée; il a plus d'élévation dans l'esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste (souligné) que philosophe, plus poète qu'artiste. Mais c'est un vrai poète et de noble race ; ce qui lui manque, c'est d'avoir bien étudié le français, j'entends de connaître à fond les dimensions de son outil et toutes ses ressources ; il n'a pas assez lu de classique en sa langue : pas de rapidité ni de netteté, et il lui manque la faculté àt faire voir (souligné), le relief est absent, la couleur même a une sorte de teinte grise; mais de la grandeur ! de la grandeur ! et ce qui vaut mieux que tout, de l'inspiration. Son hymne védique à Surya est bien belle... Je ne connais rien chez Lamartine qui vaille le Midi de Lcconte.
... (' Dans mon contentement du volume de Leconte, j'ai hésité à lui écrire, cela fait tant de bien de trouver un homme qui aime l'art et pour l'art. . . mais je ne partage pas entièrement ses idées théoriques, bien que ce soient les miennes, mais exagérées. . . » (Flaubert '.Correspondance.)
Flaubert écrivait encore, ce qui précise les lignes précédentes : « L'élément romantique lui manque à ce bon de Lisle... — il ne voit pas la densité morale qu'il y a dans certaines laideurs; aussi la vie lui défaille et même, quoiqu'il ait de la couleur, le relief; le relief vient d'une vue profonde, d'une pénétration de Vobjely car il faut que la réalité extérieure entre en nous à nous faire presque crier pour la bien reproduire; quand on a son modèle net, devant les yeux, on écrit toujours bien, et où donc le vrai est-il plus clairement
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visible que dans ces belles exposition de la misère humaine? elles ont quelque chose de si cru que cela donne à l'esprit des appétits de cannibale , Il se précipite dessus pour les dévorer et se les assimiler. » Flaubert était à ce moment tout à la Bovary et Leconte de Lisle n'avait pas encore publié les Poèmes barbares avec leurs palpitantes descriptions du douloureux moyen-âge. Dans la suite de sa correspondance, Flaubert témoigne une admiration de plus en plus grande pour Leconte de Lisle, et c'est son nom, avec celui de Baudelaire, qu'il invoque dans la lettre à Sainte-Beuve au sujet de Salammbô pour légitimer le choix de son sujet exotique et antique-
Pour en revenir à ce dernier passage lui-même, faisons valoir que le relief, Leconte le recherchait dans la beauté, dans la hiérarchisation des formes, dans l'approfondissement de la beauté poursuivie à travers les siècles. Et aussi dans le déterminisme : il semble que Sacra famés ait du relief. M. Brunetière a finement discerné que Flaubert aurait bien plus vigoureusement encore admiré Leconte de Lisle, si Bouilhet ne s'était interposé entre eux. Les lignes suivantes de M. Brunetière répondent aussi directement à la critique de Faubert :
« Il en voulait aux romantiques de l'énormité de leur ignorance. . . on ne saurait imaginer de plus profonde indifférence que celle de Musset, si ce n'est celle de Hugo, pour ce grand mouvement historique, philosophique, scientifique, dont ils étaient les contemporains. Leconte de Lisle s'en indignait, lui qui croyait « que l'art et la science, longtemps séparés par suite des efforts de l'intelligence, devaient tendre à s'unir étroitement sinon à se confondre » Dans ses Poèmes barbares^ il s'est trouvé conduit « à réaliser, d'une manière inattendue, par l'alliance de la science et de la poésie, un idéal plus contemporain, si l'on peut ainsi dire, que celui des plus déterminés partisans de la modernité dans l'art. » {Nouveaux
Anarchie et socialisme.
En somme, ce primitivisme, si on cherche à ;bien en défi-
oir la nuance, est plutôt anarchiste que socialiste. Ce besoin de retour dans la nature pour plus de liberté, de liberté absolue, exubérante, voire farouche, encore sauvage au moins dans sa saveur, sig-nifie le plus bel individualisme, foncier et expansif. 11 est d'autant plus curieux à étudier que Lecontede Lisle, en politique, était robespierriste, avec foug-ue et exclusivisme : il croyait à la nécessité d'une très rigoureuse discipline, consacrée par des exécutions même sommaires, devant la grandeur des périls nationaux et sociaux : militarisme, cléricalisme surtout ainsi que le témoignent ses poèmes violemment anlipapistes et son Histoire du Christianisme qui, en sa beauté diamantaire, est un des plus ardents pamphlets français. Il ne faut point pour cela le taxer d'incohérence ni même de dualité (i) : ce fut en sa complexité un des génies le plus rigoureux et harmonieux qui soient : il fut une magnifique unité, un dans sa vie, un dans son œuvre, un donc en son esprit.
On pourrait, au contraire, déduire de l'exemple qu'il fournit à notre analyse qu'il n'y a nulle antinomie éternelle entre le socialisme et l'anarchie, surtout entre la dynamique socialiste, et l'idéal anarchiste. Collectiviste partisan de la discipline la plus souple, mais serrée, peut-on être, par exemple, devant les dangers sociaux <le l'ère actuelle et rêver après une dictature collectiviste l'avéneraent du communisme libertaire. Leconte de Lisle, mort en 189^, n'avait point les raisons nécessaires d*expérimenter un tel état d'esprit, mais il l'a nourri en puissance et celte constatation peut être précieuse pour les consciences qui se cherchent. Le Poète a l'intuition géniale des états et des troubles d'esprit que subiront les masses dans le prochain avenir; et dans une certaine mesure la poésie, en perpétuelle communion avec la nature, peut être une très sagace conseilleuse de politique, des politiques sages qui savent toujours se verlébrer des lois naturelles.
Marius-Ary Leblond.
(i) On l'a fait coii^t.imnipn» nnf irnTn<-nt \f.iiirice Spronck (les Artistes littéraires
402 I.ECONTE DE LISLE
Leconte de Lisle et ses compatriotes.
Quand, en 1889, il quitte Bourbon, il semble qu'il ne juge pas encore les créoles dans son amour vaste et trouble de l'île et parce qu'il n'a guère connu de son milieu qu'une jeune fille dont il s'est épris et des jeunes gens chers, ses amis : Adamolle, le plus intime, avec qui il est en régulière correspondance, Brun, Riche. A peine, au cours d'une nouvelle publiée à Rennes, raille-t-il agréablement les jeunes gens fidèles aux sortir de messes dominicales où Ton guette près du porche pour les saluer les beautés dont on fut touché, et qu'il appelle sans grande méchanceté : les lions d' outre-mer . C'est à son séjour de 1 843- 1 845 qu'il observa particulièrement la société créole et put la comparer à la société européenne dans laquelle il venait de vivre. Lui-même était plus cultivé et son intellectualité plus sensible aux froissements de l'ambiance. Rentré en France, il s'indignera de l'indifférence que le créole témoigne à la beauté de son pays, au cours de la nouvelle intitulée Sacatove, après cette large description de soleil levant :
Mais, hélas 1 les créoles prennent volontiers pour devise le nil admirari d'Horace. Que leur font les magnificences de la nature'? Que leur importe l'éclat de leurs nuits sans pareilles? Ces choses ne trouvent guère de débouché sur les places commerciales de l'Europe; un rayon de soleil ne pèse pas une balle de sucre et les quatre murs d'un entrepôt réjouissent autrement leurs regards que les plus larges horizons. Pauvre nature ! admirable de force et de puissance, qu'importe à tes aveugles enfants ta merveilleuse beauté? Ou ne la débite ni en détail ni en gros : tu ne sers à rien. Va! alimente de rêves creux le cerveau débile des rimeurs et des artistes; le créole est un homme grave avant l'âge, qui ne ge laisse aller qu'aux profits nets et clairs, au chiffre irréfutable, aux sons harmonieux du métal monnayé. Après cela tout est vain — amour, amitié, désir de l'inconnu, intelligence et savoir ; tout cela ne vaut pas un grain de café. — Et ceci est encore vrai, ô lecteur, très vrai et très déplorable! Les plus froids et les plus apathiques des hommes ont été placés sous le plus splendide et le plus vaste ciel du monde, au sein de l'océan infini, afin qu'il fût bien constaté que l'homme de ce temps -cj est l'être immoral par excellence. Est-il en effet une immo-
ralité plus flagrante que rindifférence et le mépris de la beauté? Est-il quelque chose de plus odieux que la sécheresse du coeur et l'impuissance de l'esprit en face de la nature clernelle? J'ai toujours pensé pour mon propre compte que l'homme ainsi fait n'était qu'une monstrueuse et haïssable créature. Qui donc en délivrera le monde?
Attaque généreuse dans sa virulence, elle est la même que le poète du Dies irœ, de Aux modernes, l'auteur des Préfaces ne cessera de formuler contre toute l'humanilé contemporaine. Seulement Leconte de Lisle condamne plus sévèrement les créoles : de tous les êtres ils sont ceux qui jouissent de la nature la plus magnifique, ceux qui sont plus directement soumis à son heureuse influence. Dédain de ce qui est beauté naturelle ou culture intellectuelle, ce n'est pas cela seul qui révolte Leconte de Lisle, mais surtout une certaine « impassibilité » qui est, à vrai dire, « insensibilité ». Dans une de ses nouvelles, une jeune créole vient d'être enlevée par des noirs marrons : « Tout marcha, écrit Leconte de Lisle, comme d'habitude dans la maison ; seulement il y eut une chambre inoccupée. Que le lecteur ne s'étonne pas de cette indifl^érence et ne m'accuse point d'exagération. Le créole a le coeur fort peu expansif et trouve parfaitement ridicule de s'attendrir. Ce n'est pas du stoïcisme, mais bien de l'apathie et le plus souvent un vide complet sous la mamelle gauche, comme dirait Barbier. Ceci soit dit sans faire tort à l'exception qui, comme chacun sait, est une irrécusable preuve de la règle générale. »
Il est curieux que ce blâme ait été adressé par celui-là même dont l'opinion générale se plut à faire le type de l'Insensible. On lit ailleurs : a L'un était dur et cruel, quoique brave — comme la plupart des créoles. » Nous savons les motifs de ce jugement et de quels froissements intimes ces mots sont l'expression douloureuse. Leconte de Lisle, à l'époque de l'esclavage, assista à des scènes de cruauté dont la barbarie impressionna profondément son enfance et son adolescence. Il s'en souvint quand i848 éclata : c'est alors que, créole, il se mit à la têle d'un comité de compatriotes réclamant l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. Il advint que, dans son pays, on ignora toujours le nom de ses compagnons, mais que l'on se rappela longtemps le sien et
bien après que la presse locale eût cessé de blâmer en conséquence « son inexplicable conduite ». Un journal même n'hésita point au moment de sa mort à publier un article où s'exprimait une antipathie qui se motivait quotidiennement ainsi : « C'était un homme orgueilleux qui n'aimait pas les créoles. «
Les Poèmes antiques ayant été couronnés par l'Académie française, Leconte de Lisle reçut de Bourbon une pension annuelle de 2.000 francs, bienfait qui ne dut pas être regretté, car cette même Académie, dont le suffrage avait décidé la faveur de la colonie, la loua en une séance solennelle de son intelligente libéralité. Nous lisons dans le compte-rendu du concours de l'année rSôy ces lignes de Villemain : (i) « Ici, Messieurs, dans ce sentiment d'intérêt et de respect que nous devons porter au plus difficile et au moins encouragé de tous les arts, nous avons à nous féliciter qu'une première justice rendue par nous au talent de M. Leconte de Lisle comme à celui d'un autre jeune poète, M. Lacaussade, ait attiré sur tous deux les regards de la colonie française où ils sont nés. Enfant de l'île Bourbon, l'auteur des Poèmes antiques, couronné par l'/lcaofe/Tz/e yra/zpa/se, a reçu dès lors un témoignage annuel de l'estime de ses concitoyens. Cette estime ne peut que s'accroître avec le succès de ce poète. » L'habile et aimable invitation de Villemain ne reçut point de réponse. Voici le compte-rendu d'une séance du Conseil colonial de Bourbon (à la date du 16 novembre 1867), qu'il est juste sinon savoureux de reproduire :
« Secours aux poètes créoles Delisle et Lacaussade 4.000 francs.
« Un membre demande la suppression de cette allocation qui lui a toujours paru un scandale ; dans l'origine, le but de ce secours a été de mettre ces deux poètes à même d'attendre l'époque où par leurs œuvres ils se seraient créé une position indépendante. Il y a longtemps que, s''ils avaient un talent réel, ils seraient arrivés à ce but, car l'un touche déjà à la vieillesse. Ce secours est devenu pour eux une véri-
(i) La notice sur Lamartine dans le Staaf porte que c'est lui qui avait fait obtenir les pensions de L. de L. et de Lacaussade.
table pension. Il faut que cela cesse. Un membre (2) répond que s'il n'avait pas demandé la parole dès les premiers mois que vient de prononcer le préopinant, il l'eût demandée sur les dernières phrases. On oublie qu'à l'époque positive où nous vivons la poésie, sans cesser d'exercer son influence sur la civilisation et des arts, ne conduit plus à la fortune. Leconte Delisle est peut-être le premier helléniste de l'Europe ; il a consacré tout son temps à l'étude de la lanjcçue de Périclès et de Platon, il s'y est fait une véritable réputation parmi le monde savant, réputation sans écho ici peut-être, mais qui n'en est pas moins réelle, et, ce qui serait scandaleux, ce serait de voir un pareil savant mourir de faim. Delisle vient de publier une traduction de V/liacle ; des hommes célèbres en ont fait avant lui, et cependant, la sienne est proclamée par la critique la plus parfaite de toutes, et l'on dit que c'est là un poète qui n'a pas de talent et n'a rien fait I Cette traduction, fruit des études de toute sa vie, lui a coûté dix ans de travail, et,tiréeà io5 exemplaires seulement, elle n'a produit qu'un millier de francs. Des œuvres pareilles ne conduisent pas à la fortune, mais elles mènent à l'Académie. L'orateur adjure le Conseil de relever par son vote l'expression qui a été employée par le préopinant. Le Conseil décide au scrutin secret : t2 voix contre 8 sur 20 votent que la subvention aux poètes Delisle et Lacaussade sera inscrite au budget et en votent le chiffre à 4.000 francs. »
Il faut le dire, Leconte de Lisle fut ig-noré dans son pays plus encore que partout ailleurs. La nouvelle de sa mort passa inentendue. Il ne faut pas parler d*émotion publique. Le lycée de la capitale prit seulement son nom, ce qui fut l'occasion de l'apprendre à la plupart des créoles et à quelques-uns des professeurs. Les professeurs durent désormais 1 inscrire sur leurs cartes de visite ; parallèlement, lès couvertures des livres de prix le portèrent gravé en lettres d'or. Par ces moyens mnémotechniques débuta et se propagea tout récemment dans son pays natal la renommée du poète.
On décora aussi de son nom une rue et une place de la capitale. La rue est toute commerciale et il y passe aussi peu
(i) M. de Laprade, purent de Leconte de Lisle par les de Lanux.
466 LEGONTE DE LISLE
de monde qu'il y a de lecteurs de Leconte de Lisle dans le pays ; par uneheureuse coïncidence, la place Leconte-de-Lisle s'étend devant le bâtiment qui était jadis la bibliothèque où le jeune colIé{;*'ien en rupture de discipline se passionnait à la lecture de W.Scott. L'on déplore que dans une ville aussi vaste que Bordeaux et riche en places pittoresques, l'on n'ait pas honoré du nom du poète un espace où l'on pût retrouver cette beauté de nature tropicale qu'il chanta avec tant d'émotion et de science (i) : l'admirable square dominant la rivière et l'océan était tout désigné. Récemment, un excellent professeur du lycée a prononcé à la distribution des prix un discours érudit et pieux.
« Nous avons lu Caïn d'un bout à l'autre, malgré la privation la plus absolue de tout mouvement de sympathie quelconque, et plutôt révolté au fond de l'esprit comme au fond de l'âme. Mais enfin la machine est immense, elle joue bien et produit son effet.
« Cet effet invariable est une sensation de rêve lourd et décousu, on voit et on entend des choses dont on ne se rend pas compte ; d'immenses ombres farouches qui s'allongent, s'allongent dans de fausses ténèbres et dans une fausse lumière, escortées d'immenses bruits confus. La vue et l'ouïe sont frappées jusqu'à se ressouvenir, et le rêve vague rappelle vaguement des rêves purs évanouis. L'intelligence ne perçoit rien de net, le cœur n'entend rien qui le touche ; la curiosité seule est saisie, mais elle l'est fortement. Puis, tout s'enfonce dans le brouillard et tout y reste enveloppé. On ne se rappelle pas une figure, on n'a pas retenu un seul vers. Cependant que de figures gigantesques, et que de vers bien faits, sonores, souples, flamboyants, niellés comme le meilleur acier de Damas et capables de trancher des rochers ! Seulement, ils n'entrent pas dans le cœur. Millevoye a mieux réussi avec son pauvre fer blanc.
« Le Louvre possède une célèbre mêlée de Salvator Rosa . Dans un site sauvage, au milieu des rocs et des mines, quel-
ques centaines de furieux se portent de terribles coups. La rage est sans pareille ; on se perce, on se renverse, on s'étrang-le, on s'écrase, et personne n'a une égratig-nure ni une goutte de sang. Voilà justement l'effet des poèmes de M. Leconte : un simulacre enragé d'effort et de douleur, point de blessures, ni de sang,ni de larmes. Choc de nuées sans pluies et sans tonnerres. »
Vkuillot.
Leconte de Lisle traducteur,
« M. Leconte de Lisle ne se défend pas de l'abus d'exactitude presque matérielle. » Egger : Rapport sur létat des études de langue et de littérature grecques en France, i866.
« M. Leconle de Lisle est grand poète aussi, et d'une si forte originalité qu'il est devenu chef d'école. On lui doit une vraie reconnaissance — il faudrait que ce fût une reconnaissance nationale — pour avoir su au milieu des événements tragiques de ces dernières années poursuivre son austère labeur et nous donner la vraie notion du père de la tragédie, Eschyle. M. Leconte de Lisle nous a déjà donné Homère. Lui seul pouvait, je crois, rendre fidèlement la simplicité grandiose de ces antiques sans en déranger la beauté, travail patient, ingrat en apparence, du laveur d'or au profit des autres I Mais qui se connaîtrait mieux en or pur que celui qui porte en lui une mine féconde ?... »
George Sand : extrait du Temps du 3i juillet 1872.
<( Faux chef-d'œuvre ! » « Aussi peu grec que possible, noir et triste, et, pour trancher le mot, assommant. » « Rien ne ressemble moins à Eschyle que cette pseudo-traduction. » « Celte mélopée appli(|uée à des scènes d'horreur était insupportable. » « Ses Erynnies manquent de pathétique à un point qu'on ne saurait dire, le vers en est constamment tendu et violent. » a 11 y a parfois quelques morceaux qui portent. » {Les Enjnnies au théâtre d'Orange. Sarcey : Temps du 5 août iS(j7.)
468 I.ECONTE DE LISLE
« La personnalité de l'auteur des Poèmes Barbares a empêché Euripide de se produire exactement, tel qu'il fut et voulut être dans cette œuvre particulière.
«... L. de Lisle a certainement créé une œuvre d'une beauté nouvelle, d'une beauté autre, par ses vers qui ont tour à tour la blancheur du marbre et la sonorité du bronze. Mais, cette beauté constatée et admirée, il faut bien dire que le poète français a, non seulement solennisé et durci le tragique grec, mais qu'il a en partie changé son esprit, supprimé la libre manifestation de son irrévérence et de son ironie. C'est là pourtant un aspect constaté par Racine, à deux reprises dans les notes écrites sur son exemplaire d'Euripide : il remarque avec raison qu'il arrive à son modèle de tourner le tragique en comique...
Euripide a donné à Ion, jouet de la fatalité, une sorte de scepticisme résigné qui se retrouve pour ainsi dire enseveli sous la pompe des vers de Leconte de Lisle ., Nous n'avons pas eu la sensation du naturel et vivace génie grec, qui existe pourtant dans la littérature comme dans la statuaire, et que l'on s'obstine à vouloir dissimuler, ou, tout au moins, à changer en « style » grec. (Gustave GefFroy : Rev. encijcl . 1897.)
Leconte de Lisle bibliothécaire.
((,.. Comment 1 Les livres étaient soignés, catalogués, distribués par Leconte de Lisle ! Mais jamais, au grand jamais, il ne daigna s'y occuper. Il faut voir de quel front et de quel monocle il recevait des sénateurs assez impudents pour lui demander un trimestre de 1' «Officiel » ou un répertoire juridique. C'est fâcheux que des législateurs, s'ils veulent s'instruire, ne trouvent pas les instruments convenables. Et puis, le pire, c'est que Leconte de Lisle perdait son temps. « Voilà un admirable poète que l'on veut aider, et pour trois mille francs par an, on l'oblige, dix mois par année, à venir tous les jours, de une heure à six, bâiller dans un bureau où il ne sert de rien ! Anatole France, infiniment plus subtil, faisait l'école buissonnière, et de l'Arc de Triomphe au Luxembourg s'oubliait avec les bouquinistes du quai. Mais que d'ennuis il en avait !
(c Tout cela est évidemment absurde. Si je ne m'abuse, le
Sénat, à cette époque-là, jouissait de cinq bibliothécaires au moins, parmi lesquels je me rappelle Leconle de Lisie, Anatole France, Louis Ratisbonne, Charles Kdrnond, soil quatre littérateurs, et un jeune chartiste très compétent, M. Salomon, je crois, qui, selon ses illustres collèjjues, faisait seul toute leur besosfne. Eh bien 1 si les questeurs du Sénat voulaient bien sortir de la niaise et raide lojçique, s'ils se laissaient g-uider par une raison plus généreuse, ils décideraient de g-arder ce qu'il y a de bon dans celte tradition et ils institueraient des bibliothécaires honoraires : deux poètes, deux pensionnés à qui il serait à peu près interdit de pénétrer au Luxembourg, sinon le i*r janvier, pour saluer le président, et le 3o de chaque mois pour la formalité de la caisse.
« Qu'en pense iVf. Albert Sorel et ne voudrait-il pas suggérer cette élégante solution dans les conseils du Sénat ?
« Je me méfie que j'ai des lecteurs qui, tout en suivant cet article, maugréent : « Payer des poètes ! Donner trois mille francs, soit six mille, à des faux bibliothécaires ! Et qui est-ce qui fournira l'argent? C'est toujours moi, bon public! etc., etc.»
« Nous sommes d'accord sur un point : il faut décourager les littérateurs. Mais, cela, on le fait excellemment. En province, notamment, dès qu'un jeune homme monire des dispositions pour l'art où s'illustrèrent Hugo, Lamartine et Musset, on l'enveloppe tout de go des plus vigoureux ricanements, et l'on obtient, en général, le résultat que vous et moi nous souhaitons : l'enfant des Muses ne persiste que si vraiment il a une vocation plus forte que toutes les misères. Je*crois donc que la première partie du problème est assez convenablement solutionnée. On tue, chaque année, un nonibre considérable déjeunes littérateurs. Le public en doute, parce qu'il voit »me surabondance de journalistes, mais, sauf quelques exceptions, le journaliste est un rédacteur analogue a ceux des ministères, ou encore aux employés à la correspondance dans les maisons de commerce. C'est un métier où l'on peut gagner honorablement sa vie, mais qui n'a rien à voir avec les choses d'art. « Experto crede Koberto. »
a Le poète lyrique, le philosophe, le créateur, celui qui vient se placer à la suite des maîtres qui constituent la littérature française, est, en réalité, assez rare ; c'est un être
d'exception que toutes les conditions de la vie empêchent, et c'est un grand lutteur, puisque seuls persistent ceux qui ont un génie vigoureux, ardent à vivre, à s'affirmer.
« Réjouissons-nous de celle tuerie. Cependant, on n'a pas tout fait pour la haute culture, en France, quand on a empêché les présomptueux et les débiles d'y collaborer. Si Leconte de Lisle et Anatole France, en dépit des plus ingénieux obstacles, ne veulent pas se décourager, il est sage, à un instant donné, d'abaisser les barrières et d'accepter les services que ces obstinés apportent au pays.
« On a bien fait de pensionner Leconte de Lisle ; ce n'est pas à lui qu'on rendait le meilleur service, c'est à la nation. Je me tiens à examiner des chiffres : dans cinquante ans ses œuvres tomberont dans le domaine public, et les imprimeurs, les libraires, le commerce français en tireront des avantages infiniment supérieurs aux appointements additionnés que le Sénat lui a fournis. Au total, c'est l'écrivain qui aura été exploité. Avez-vous calculé la som.me qu'il faudrait verser à un Hugo, à un Balzac, si l'on voulait tenir compte de la plusvalue commerciale qu'ils ont donnée aux industries du papier? Et je néglige ceci que les écrivains sont le pain des professeurs. Et puis, enfin, il y a l'honneur, il y a la moralité générale. On ne plaint pas l'argent sacrifié pour créer des écoles, des chaires, des laboratoires, des missions : l'œuvre d'un véritable écrivain est le plus fécond et le moins coûteux des enseignements.
« Quand je pense à ce que j'ai payé de cachets, depuis que j'existe, à des maîtres, pour mon baccalauréat, à des professeurs de violon, d'escrime, de natation, de gymnastique, et que je suis si parfaitement médiocre dans tous les arts où ils me guidaient, je suis confus de m'être inslruit graluitement auprès de Pascal, Rousseau, Chateaubriand et des autres, jusque Leconte de Lisle. Et la société entière est dans mon cas à leur endroit. Nous pourrions donc prendre nos précau- " lions et veiller à ce que notre génération (c'est-à-dire notre budget public) acquittât envers les plus illustres penseurs et artistes nos contemporains les services qu'ils se préparent à rendre à nos fils et petits-fils.... »
Maurice Barrés : Journal .
la Plume nyant invilé les poètes à élire un
Prince des poètes » digoe de succéder à Leconte de Lisie, ouis Ménard répondit :
« ... Je crois devoir expliquer mon vote comme à la Cham- ;:'e des Députés : Considérant que la polémique des journaux «luotidiens est la forme littéraire la plus utile, la plus populaire et la mieux adaptée aux besoins intellectuels de notre
mque, moi, membre de la classe dirijçeante (section des let- .res), je dési-tçne comme le plus digne candidat au fauteuil académique de Leconte de Lisle le citoyen Henri Kochefort ! »
(c Leconte de Lisle, railleur à froid, amer et mordant d'une dent « phorkyade » pour faire un emprunt à ce Goethe, le seul de ses congénères à lui comparer sans diminution pour l'objectivité mag^istrale du poète français. »
Paul Vkrlaine :- les Mémoires (Van venf. Du Parnasse contemporain.
« Ses vers se dressent avec un tel éclat que les hexamètres d'Hugo même semblent en comparaison mornes et sourds. » J. K. HuYSMANs : A rebours.
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