‹ Leconte de Lisle, d'après des documents nouveauxChapitre 8 sur 38 · LES DEBUTS DANS LA UTTEM ATUUE III · texte numérisé non relu

LES DEBUTS DANS LA UTTEM ATUUE III

son enfance il a entendu les Cafros rudes chanter sur des syrinx de bambou sous un ciel humide et farineux les mélopées plaintives du Mozambique, il a vu les télingas efféminés entrecroiser leurs pas de porteurs de manchys aux sons argentins de leurs bracelets, il a entendu les propos des planteurs, hommes du nord pratiques et âpres, et les histoires qu'ils contaient des forbans portugais du dernier siècle piratant à Saint-Paul, il a lu les romans écossais où, à travers labrume qui ondule, se dressent à pic les manoirs déchiquetés comme des masses de rocher au bord des lacs étales : de tout cela se composera, dans une harmonieuse lenteur, son génie polyethnique qui, à sa maturité, condensera des œuvres stables dans leurs dessins divers et précis. Mais, à l'adolescence, les souvenirs s'étirent fiévreux, indécis et inégaux ; l'esprit, inquiet, analytique, inconstant et capricieux, dans son impuissance à embrasser d'une seule perception le monde varié de ses atavismes et dans son impatience à dominer, veut choisir une spécialité où briller; il s'énerve, agité de présomption et de mélancolie, désespéré de sa mobilité qui l'empêche d'atteindre à la maîtrise aussitôt qu'il l'ambitionnait. Puis, renonçant à la précoce génialité, il se repose dans la modestie laborieuse de la lecture. A cette période d'apaisement et de reconstitution les souvenirs d'enfance commencent à renaître dans leur variété ; ils se développent par les lectures, en un impérialisme pacifique tout spirituel et, comme disait Leconte de Lisie, platonique. Le renoncement à la domination et en même temps

LEGONTE DE LISLE

l'avidité de la jeunesse donnent à cette nomaderie intellectuelle un charme ondoyant d'énergie et de douceur qui berce l'esprit dans des alternatives de conquête et de désintéressement où il aspire tour à tour à se laisser subjuger par les génies étrangers et à les pénétrer pour en tirer seulement l'aliment nutritif de son génie individuel qui les embrassera tous. L'adolescent interroge et suit toutes les littératures comme il scrute les jeunes filles qui séduisent son naturel instinct polygamique (i), il admire avec passion la brune Italie, d'une beauté plus ardente dans l'hallucination florentine de sa douleur, et la mélancolique Allemagne aux poèmes blonds et longuement tressés, aux bleus rêves sentimentaux, aux chastes fanatismes, il les aime avec un enthousiasme qui n'aveugle pas le sens critique éveillé par la diversité même de sa culture et de ses aspirations.

Dans la littérature allemande il a lu notamment Schiller — chez qui il choisit des épigraphes à ses poèmes, — Gœthe (sî) et Jean-Paul Richter. De nature active et lumineuse^s'il est vrai qu'il tente toujours de se maintenir aux hauteurs de la pure idéalité, il réagit de toute sa jeunesse contre le sentimentalisme mol et nébuleux qui couvrit l'Allemagne après le rayonnement de Gœthe et de Jean-Paul. Lui-même n'a pu se défendre de l'emprise du mys-

(i) Lettre de i836 à Rouffet.

(2) Un poème de La Phalange, ffélène,lrès difFérent de celui des Poèmes Antiques, indique que L. de L. médita le Second Faust où le penseur allemand se confronte à la beauté grecque.

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