LA JUSTICE ET LE DROIT
S'il est une foi inébranlablement fixée au cœur des nations comme au cœur des hommes ; s'il est un idéal sans cesse visible aux yeux de tous et de chacun, à coup sûr cette foi concerne la justice, cet-idéal est le triomphe ài^, droit social sur la terre. La justice et le droit? préoccupation sacrée, éternelles idoles des grands cœurs! De Budha à Jésus, de Gonfucius à Socrate, d'Arnaud de Brescia à J. Huss, de J . Jacques à la Convention nationale^ dans le cours tumultueux des siècles, au plus fort des luttes, des doutes et de Tignorance des peuples, des voix puissantes, des cœurs inspirés ont prophétisé le règne de la justice et du droit, mots sacrés qui contiennent l'avenir. Budha et Jésus ont affranchi l'homme devant Dieu ; Gonfucius et Socrate ont révélé sa dignité morale; Arnaud de Brescia et Jean Huss sont morts du supplice réservé par Rome aux précurseurs de la fraternité ; J. -Jacques et la Gonvention nationale ont décrété la liberté du monde. Leurs voix se sont tues, leurs cœurs ont cessé de battre; mais les principes éternels qui vivifiaient leurs géniessesontréfugiés dans d'autres cœurs...
Et voici qu'au xix« siècle, à l'apogée de la civilisation, la justice et le droit sont encore le cri de l'avenir et la condamnation du présent : cri sublime arraché des entrailles de tout ce qui souffre, protestation universelle des peuples aux rois, des faibles au fort, des hommes à Dieu.
Est-ce donc vainement que tant de noble sang* a coulé, que tant de bûchers romains ont dévoré de prophètesmartyrs, que tant de paroles et d'œuvres généreuses ont troublé l'âme des oppresseurs, que tant de révolutions terribles ont remué de fond en comble les sociétés mauvaises ? Ce long" travail de l'humanité entrepris et rudement mené à fin jusqu'à ce jour, au nom de la justice et du droit, était-il coupable, était-il inutile et va-t-il cesser ?... Non, non! Que nul ne défaille et ne désespère. Les hommes qui de tout temps se sont dévoués à leurs frères opprimés n'auront souffert en vain. Ils ont vécu, ils ont lutté, ils ont scellé de leur sang cet idéal de gloire et de bonheur, cette espérance (i) divine, inhérente à l'esprit humain; ils ont quitté la terre en se léguant tour à tour leur tache inachevée, mais que l'avenir accomplira. Ne doutons pas de leur foi, ne doutons pas de leur martyre; ne blasphémons (i) pas leur vie et leur mort; c'est là notre plus précieux héritage, c'est la sanction du rôle (i) sublime que doit jouer l'humanité. N'oublions donc jamais les principes éternels, supérieurs aux intérêts, aux hommes, aux époques; les principes inaltérables qui vivifient toute intelligence (2) — la justice et le droit qui régénèrent la terre en s'incarnant dans les faits. Astres tutélaires, ils ont guidé durant la nuit d'hier les explorateurs de l'avenir au-delà des mers incopnuesl
(i) Se rapporter au premier chapitre. L'identité des mot! •— de 1887 à i6/|0 cl à plus lard — établit la constance et la fermeté de la pcnstc.
(2) Voir les lettres de i8/f3.
PARIS ET LA FERVEUR RÉVOLUTIONNAIRE IqB
Lumières glorieuses et pacifiques, ils illamineront demain les prochaines campagnes de la terre promise (i). La liberté et la vie, voilà le droit, voilà la justice. La liberté religieuse a été conquise, on sait à quel prix; la vie ne l'est pas. Qu est-ce que la richesse universelle aax mains du plus petit nombre ? La négation du droit de vivre pour tous. Qu est-ce que le salariat? La négation de la liberté. Que ressort-il de cet état de choses ? La négation de la justice (2). Ce sont autant de crimes de lèse-humanité; que tous y songent, qu'ils y songent encore et toujours I
Puis, envisageant les religions, Leconte de Lisle fait ressortir que les révélations religieuses qui se succèdent parmi les hommes sont, tour à tour, Tidéal de Tétat supérieur qu'ils doivent acquérir, c'est-à-dire que le passé est l'idéal deTavenir. D'ailleurs c'est au pressentiment obscur de celte vérité que les dogmes religieux ont dû d'exciter dans le cœur de rhornme « les ardeurs dévorantes de Tascétisme, les enthousiasmes aveugles du martyre eiiles féroces monomanies du prosélytisme. Particulièrement du christianisme, quel est l'idéal social apporté par lui? « Faites aux hommes ce que vous voudriez que les hommes vous fissent, dit le Christ, car ceci est la loi et les prophètes. )> Incontestablement ces paroles annonçaient la solidarité humaine, mais la solidarité fondée sur la charité. Or la charité est la consécration du puissant pour le faible, l'aumône du riche au pauvre, résultant sans
(1) Cf. La fin de là Recherche de Dieu et cellç du Voile d'Isis. (a) C'est ici la forme de queslionuaire dont il se servira pour le Catéchisme populaire républicain.
igb LECONTE DE LISLE
doute d'une loi d'amour, « mais d'un amour imparfait et insuffisant qui proclame le devoir du riche et non le droit du pauvre. Il y a donc un abîme entre la charité et le droit. » C'est à la glorification exclusive du principe de Droit qu'on devra l'association des intérêts, des travaux et des intelligences.
Le christianisme primitif a fait son œuvre, œuvre immense et admirable^ recueillie et développée de siècle en siècle par les grands hérésiarques^ et qu'il nous est enfin donné de continuer avec de nouvelles forces, avec une foi nouvelle, avec une science qu'ils ignoraient. Le principe évangélique contient un sublime pressentiment de la fraternité ; nous le sanctionnerons par le droit, nous le réaliserons par la justice. Et le Jour où la charité disparaîtra de la terre, c'est qu'elle aura fait place au droit.,.
Ces vérités ne sont point telles pour tous, nous le savons. Quels spectacles attristants les grandes nations européennes ne nous offrent-elles point? Que font donc l'amour et la charité ? Le christianisme est-il donc impuissant à réfréner, à guérir, à transformer le mal ? L'Angleterre s'irrite que l'Irlande ait faim ; la Russie s'indigne qu'un peuple ne s'éteigne pas comme un homme, et que l'instinct de la vie, le sentiment de la dignité humaine et l'amour immortel de la liberté fassent battre encore un cœur percé de tant de coups. — Résignez-vous, disent l'amour et la charité, remerciez Dieu des maux qu'il vous envoie ; rendez à César ce qui appartient à César ! — Mais nous disons : l'air, le pain, la liberté, les fruits de nos travaux, notre repos et notre vie sont à nous (i) ! Que nous importe la résigna-
(i) Cette forme d'éloquence est toute tolsfoïenne. Tolstoï et Leconte de Lisle sont chrétiens-primitifs. Seulement, Leconte a un tempe-
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ion? Que nous veut César? Le droit vaut mieux!
Leconte de Lisie s'adresse alors aux rois de 'Europe et aux riches qui ne veulent entendre 'avertissement (i).
Et pourtant que de voix vous crient de prendre •arde ! Que de mains g-énéreuses se lèvent vers vous, •rêtes à vous soutenir et à vous guider sur le sol agité e mouvements mystérieux ! Rois de TEurope, les révoutions politiques n'ont point fait leur temps ; la guerre es g-ouvernements et des peuples ne décroît ni ne s'aaise, et voici qu'une autre guerre plus irrésistible et •lus effrayante approche d'heure en heure, la guerre de elui qui n*a rien contre celui qui a tout ! Jamais nous 16 vous le répéterons assez, jamais nous ne cesserons de eus poursuivre de cet avertissement terrible. Ce serait ine lutte affreuse, sans merci, sans remords, la plus imdacable et la plus juste des guerres ! Prévenez-la, vous 3 pouvez, pour votre gloire comme pour le bonheur de ovLSy ou prenez garde. Car, sans être prophètes, nous lourrons dire comme Jean- Jacques, et avec plus de certi-
ament combatif, fils des régions tropicales, non des steppes mélan-
oliques sous des ciels plombés.
(1) Cf. le Voile d'Jsis. La Pharaon y représente ostensiblement
î monarchisme héréditaire.
... O roi des chars guerriers, homme au cœur inhumain,
Tes palais vacillants vont s'écrouler demain I
Ouvre les yeuxl la nuit, la nuit lugubre et lourde
Etreint l'empire entier plein d'une rumeur sourde...
Ecoute, ô Pharaon ! la tempête a rugi
Et fauche la moisson dans le sillon rougi .
O roi, brise ton sceptre et ton glaive sanglant.
Et sur le sol natal presse ton front tremblant...
... Ton héritier chancelle, et les hauts monuments.
Poussent jusques au ciel d'horribles craquements I
— ... Pharaon, le temps passe et tes paroles vaines.
N*échauffeut pas le sang qui se glace en tes veines I...
Pharaon, Pharaon, le sceptre trop pesant
Va tomber à jamais de ton bras faiblissant.
ig8 LEG0I1TE DE LI8LE
tude encore : Nous approchons de Tétat de crise et du siècle des révolutions.
Beaucoup de nobles cœurs, dans les rangs privilégiés de la société présente, battent à l'unisson du cœur populaire, nous sommes heureux de le croire ; de belles et hardies intelligences aident puissamment au mouvement social. 11 est donc possible qu'une rénovation pacifique et progressive mette bientôt fin aux douloureuses inquiétudes des masses. Mais si les avertissements étaient éternellement vains, si les souffrances du plus (jrand nombre devaient toujours frapper à des cœurs inexpugnables, nous tous qui confessons une même foi sociale, nous tous qui marchons en avant les yeux fixés sur un avenir glorieux, nous tous qui vivons de la vie des faibles et des déshérités, et que la lèpre du siècle n*a pas rongées, — souvenonsnous que nos pères ont combattu et sont morts pour le triomphe de la justice et du droit, et que nous sommes leurs héritiers.
La rareté des articles de Leconte de Lisie est indicatrice ; nul souci de prodiguer la copie, à Tordinaire de toute adolescence fougueuse. Déjà Tart patient concentre, absorbe, toutes ses ardeurs expansives. II n'écrit d'articles instantanés que sous la poussée violente de Témotion à un grave événement. Tel le suivant, du 21 novembre i846 :