CHAPITRE VII
Collaboration à la presse phalanstérîenne. — Les .poèmes socialistes et son optimisme social : simultanéité de son culte du beau et de son inspiration socialiste; les destinées de l'humanité. — Les nouvelles. — Les articles politiques et le lyrisme de 4^.
En 1845, après de courtes stations à Nantes et à Brest, il arrive à Paris avec de Flotte. 11 Ta connu à Brest, mais il n'est pas vrai de poser que c'est de Flotte qui V a « converti au fouriérisme en lui parlant avec passion du monde anormal». Leconte connaissait déjà la doctrine de Fourier puisqu'il fut à même de déterminer nettement surquels points il s'en détachait, lors de la proposition faite par la Démocratie pacifique. On cède donc au trop classique préjugé de mollesse et de paresse créoles, quand on écrit de telles lettres superficielles: (( Trop indolent pour lire le jargon du prétendu réformateur, Leconte commença à écrire dans la Démocratie pacifique et dans la Phalange. » On ne saurait assez répéter que Leconte deLisle, alors plus que jamais, infirme Tidée préconçue que, pré-
cisément par paresse cérébrale, on se plaît à avoir de tous les créoles. Baudelaire, qui a voyagé en pays exotiques et intimement connu la mollesse créole, porte sur Leconte de Lisle un jugement de « vigoureuse fermeté », d'autant plus valable qu'il avait peu coutume de percer les idées préconçues quand elles pouvaient fournir matière à sa facile raillerie coutumière.
Ce n'est pas en inconscient, enemballéetendupé, comme on l'a dit, qu'il accepte le poste de rédacteur à la Démocratie, Une lettre (du 3i juillet i846) atteste la ferveur phalanstérienne et la solidité de ses convictions:
Les infâmes théories des économistes français et anglais prévalent dans le monde. Ceux-là disent : rhomme qui ne possède pas n'a pas le droit de vivre ; la société ne lui doit rien. Ceux-ci veulent empêcher les pauvres de se marier sous prétexte qu'ils commettent un crime social en faisant des enfants. Voilà les dieux de l'époque I L*Ecole sociétaire, dont je fais partie (i), a pour mission de combattre ces calomnies divines et humaines. Elle est venue fonder le droit du pauvre au travail, à la vie, au bonheur! Elle a donné et donne chaque jour les moyens scientifiques d'organiser sur la terre la charité universelle annoncée par le Christ et depuis 20 ans sa devise est celle-ci : Vous êtes tous frères ! — Nouscroyons qu'un nouveau monde est proche où l'on ne fera plus un crime à l'homme d'aspirer au bonheur selon ses facultés
(1) Il écrivait en i845 : « Nous sommes tous phalanstériens, nous
ri croyons aux destinées meilleures de l'homme et qui confessons bonté de Dieu — artistes et hommes de science, nous tous qui savons que l'art et la science sont en Dieu et que le beau et le bien sont aussi le vrai . »
170 LECONTE DE LISLK
et ses désirs, où la misère et la vie disparaîtront de la face du globe; oùle sol qui vient de Dieu appartiendra à r humanité collective. La vérité sociale a été démontrée mathématiquement aux riches et aux puissants; ou leur a prouvé que le malheur du pauvre et du faible est loin d*être nécessaire à leur plus grand bien-être. Ils ferment l'oreille aux avertissements, ils rient et chantent.. . et la guerre sociale est là qui frappe au seuil de leur palais, les bras nus, l'œil sanglant, l'écume de la faim aux lèvres. La guerre sociale, affreuse, inévitable, plus effrayante mille fois que 98 ! la guerre implacable de celui qui n'a rien contre celui qui a ! la plus atroce et la plus juste des guerres... Ce qui brisera ce torrent, c'est la bonne volonté du riche... Que le maître s'associe à l'ouvrier, que la terre nourrisse tous ses enfants... Voici que les Dieux antiques sont réduits en poussière. Voici que le christianisme est mort... et que le catholicisme est en horreur aux nations. Que faire ? que devenir ? Où est la nuée lumineuse?Il fautmarcher au bonheur... par le libre essor des passions virtuelles. Il faut oublier les cultes menteurs et l'aveuglement fanatique et tout le fatras mystique des soi-disant révélations particulières! que les démons catholiques aillent grincer des dents où bon leur semblera, tandis que les génies heureux de VEden berceront entre leurs bras l'humanité outragée depuis lono^^temps, mais qui renaîtra jeune et belle au soleil de l'amour et de la liberté I
Biea plus, ce sont uniquement ses principes sociaux qui le retiennent à la Phalange (i) .
Mes collègues sont les hommes les plus probes et les plus bienveillants de la presse parisienne, mais ce sont aussi les hommes les plus ignorants de Fart que je con-
(i) Lettre du 6 mars 1846.
naisse. Je suis, à vrai dire, le. seul rédacteur littéraire de l'école, et je ne puis que fort peu, vu l'ignorance et rincompétence complète de mes collaborateurs touchant les choses auxquelles nous nous sommes voués tous deux, toi et moi. La Phalange est fort peu lue ; j y ai enfoui mille de mes meilleurs vers, sans profit pour Tccole comme pour ma réputation. Mes convictions me retiennent dans la rédaction, mais mon intérêt le plus imminent me prouve chaque jour que je dois m'en détacher et propager mes idées dans les autres revues plus littéraires et plus lues que la nôtre (i).
La Démocratie pacifique est au lo, rue de Seine.
La rédaction est soumise à la direction d'un conseil composé de MM. Considérant, rédacteur en chef; J. Blanc, E. Bourdon, AU. Bureau, F. Cantagrel, C. Daly, Doherty, L. Franchot, V. Hennequin et D. Laverdant. Eugène Maron, à qui Leconte de Lisle dédie f^/zaM^V/zé?, y écrit parfois et le créole Lacaussade y donne des feuilletons au supplément du dimanche. Arrivé en i845 à Paris, Leconte de Lisle n'y collaborera qu'en i846, mais, dès i845, il publie des poèmes dans la Phalange « qui est, dit-il, la revue scientifique et littéraire de l'Ecole sociétaire comme la Démocratie en est le journal quotidien ».
Sa contribution à la Démocratie pacifique^ grandiloquente et hardie, fut plutôt restreinte; à laPhalange, il donna une suite nombreuse de poèmes. Ces poèmes, qui n'ont pas été réédités, sont pourtant supérieurs de forme aux premiers recueils de Hugo.
(i) 11 reçoit des propositions de la Revue des Deux-Mondes et eollabore à celle de G. Sand.
172 LEGONTE DE LISLE
Leconte de Lisle n'y prouve pas encore la maîtrise célèbre de sa grande Trilogie ; mais la violence du verbe imagé, la sûreté du rythme et son ampleur, l'audace et la majesté des inspirations en font assurément une partie considérable et même glorieuse de son œuvre. Ces poèmes, publiés de i845 à i848, tirent surtout leur importance d'être l'expression artistique spontanée et hardie, convaincue et candide, des conceptions profondément socialistes de Leconte de Lisle à la veille de la Révolution.
En 1845, se succèdent Hélène ^ droite et claire de courageuse lumière ; Architecture^ brutale, un peu confuse, mais ardente de foi neuve ; la Robe du Centaure j sanglante et fanatique de vie belliqueuse; les Épis, vastes et profonds d'optimisme sacerdotal.
Le poète invite un « apôtre épris d'amour pour l'antique beauté » à s'embarquer avec lui vers la Grèce, en « doux pèlerinage ». Ils descendent sur la terre d'Hélène, exaltent pieusement leur âme au souvenir harmonieux de la Beauté ancienne, puis ils commencent de déplorer que l'on n'en ait point gardé le culte :
De votre sein fécond Hélène révélée Pour un aveugle monde enfin s'est envolée ; El ce monde la voit et ne la connaît pas 1 Dans l'inflexible cercle où cheminent ses pas Il gémit sous le poids de son ombre première, Ne sachant point qu'Hélène est la toute lumière.
Mais après révocation féale et enthousiaste de Tanliquité grecque, après les paroles de dévotion et de regrets pour un icléal splendide mais aboli, le poète se reprend à la vie actuelle ; et, avec courag^e, de l'idéal qui derrière lui s'éteint, il détourne sa face vers l'idéal dé nouvelle religion qui luit à l'horizon moderne :
Nous ne sommes point nés à Y époque finie
Où la mère des Dieux, l'ardente antiquité,^
Voulut vivre et mourir de sa propre beauté I
Non, non ! — sur la limite où notre âme chancelle,
Oh! cherchons en avant V Hélène universelle !
Non le marbre vivant, mais l'astre au feu si beau
Qui reluit dans nos cœurs comme un sacré flambeau !
La multiple beauté dont l'attraction lie
D'un lien d'amour le ciel à la terre embellie,
Et qui fera tout homme, au moment de l'adieu,
Plus digne de ce monde et plus digne de Dieu !
Tel, l'amour universel, à quoi il faut désormais vouer l'effort. Mais pour cela la poésie, Tart et le Beau ne lui semblent point ne devoir être que des débris et reliques de l'Idéal périmé du passé grec: il leur dit ces paroles qui ne sont point seulement de reconnaissance pour ce qu'ils furent dans le passé, mais d'encouragement pour ce qu'il augure de leur avenir social :
: — forme, idée! ô beauté, sois bénie!
Sublime identité d'où jaillit V harmonie^ Sois bénie à jamais, sainte langue des dieux, ... Sois bénie à jamais sur terre comme au ciel, Toi par qui l^Amphion du culte essentiel Bâtira de ses chants la Thèhes éternelle.
Toi qui, faisant vibrer la corde maternelle.
Toujours une et multiple et sept fois palpitante. Pleine d'accords divins, verseras en chantant, Comme en deux cœurs touchés par ta voix inspirée.
ly^ LECONTÉ DE LISLE
Entre V homme et la terre une amitié sacrée !
Hélène substituait à l'idéal passé de la beauté antique l'idéal futur de l'amour universel, exhortant l'art, le poète, à bâtir avec de la beauté les cités de félicité à venir. Architecture recule en l'ombre grise d'un passé faux et inutile tous les monuments des siècles de foi odieuse et torturante et de féodalité inique, recule en l'ombre de vieillesse et de mensonge l'art gothique, pour ériger en la lumière des horizons justes ce qui doit être les monuments, les temples de la société future, les cathédrales de la religion du Bien et du Beau :
Non ! monuments noircis par tant de siècles^ non I Je ne vous maudis pas en haine de son nom ; Je ne veux pas briser d'un bras antipathique Le trèfle sarrasin dans Togive gothique, Ni déchirer si tôt le tissu gracieux Du granit dentelé qui flotte dans les cieux.
Monte! épanouis-toi, cathédrale frivole!
Paisible, dors là-haut où la tempête vole I Dors, rêve de ta gloire et des jours oubliés Où les peuples vers toi couraient multipliés. Tu ne vaux point, hochet d'un labeur séculaire, Qu'on sue à l'ébranler de ta pierre angulaire. O murs de Dabiflone ! ô temples vermoulus Dont le sens est futile et ne nous suffit plus!
Le poète civique ne demande pas qu'on rase ces monuments ; qu'on les conserve. Mais il déplore le mauvais goût et l'ignorance de ceux qui veulent les restaurer, a copier de travers l'œuvre à la mort vouée ». 11 préférerait encore que les « amants du badigeon », « les bourgeois » dans leur furie et leur vengeance stupide d'esprits forts abattissent (( ces palais caducs » et ces « forteresses », mais à
la condition qu'ils n'imaginent point de rien bâtir à leur place, qu'ils fassent seulement place aux hommes d'avenir. Il faut que le terrain, libéré des débris du passé, reste vaste et pur pour que l'architecte y ait l'espace et l'inspiration de construire le temple de la Future Humanité :
Lorsque l'architecture, alphabet des vieux âges
Que chante le poète et commentent les sages,
Ne sera plus livrée en proie aux illettrés,
Nous relirons alors dans ses feuillets sacrés,
Et les enfants de Dieu, par une étude austère.
Rétabliront le sens de son vrai caractère,
Sur la haute montagne, assis dans sa beauté^
Blanche image du calme et de rillimité,
Le temple harmonieux en qui le monde espère
Se dresse lentement à Vhorizon prospère.
Dans son multiple essor à la synthèse uni.
Il régnera du sein de Tazur infini ;
Et, résumant pour tous une trinité sainte.
L'homme, le monde et Dieu, dans sa mystique enceinte,
Chantera, divin texte et sublime missel,
Dans le concert de Pan le Verbe universel !
L'unanimité de ces poèmes révèle chez Leconte de Liste le plus courageux optimisme, le plus fervent souci de V avenir et d'un avenir meilleur où s'éploiera sur terre comme un nouvel Eden. Toutefois, il ne faut pas croire que cet optimisme fût absolument serein et confiant, que le poète nesoupçonnât point la présence du Mal ni n'en redoutât les victoires. Les Epis prouve, avec delà magnificence, combien, malgré sa conviction que terrible est le Mal, que sans cesse durera sa lutte contre le Bien, son optimisme raisonné demeure courageux cl inébranlable. Après les vicissitudes des combats, c'est le Bien qui doit l'emporter, l'emporte. Et par
ces incertitudes du Bien et du Mal, qui sont susceptibles de décourager les bonnes volontés, il assigne au poète son rôle qui est de foi, d'énergie, d'inlassable conibativité. A travers les duels du Bien et du Mal, \e Poète poursuit une mission triomphante. Il a imaginé que sous ses yeux exaltés croissait de la terre nue une moisson heureuse. Mais vite surgissent la ronce et l'ivraie : elles détruisent la féconde floraison, elles étouffent les blonds épis, elles étreignent les splendides ondulations du Bien:
O sombre vision, douloureuse pensée, Inévitable lutte où l'âme est terrassée I Faut-il, te proclamant, sens terrible et vainqueur Aux étreintes du mal abandonner son cœur ?
Faut-il, ô triste voix, si ta parole est sûre Accepter, résignés, l'éternelle blessure?...
. . . Non ! quel que soit le bruil dont tressaille le monde, Rire glacé du mal, torture, insulte immonde, Invincible désir sans cesse inassouvi, Toujours insaisissable et toujours poursuivi. Non ! quelle que soit l'ombre où vainement médite Uhumanité perdue en sa robe maudite.
Enfants de Dieu certains de Tappui paternel ! Apôtres ignorés de son dogme éternel !
Vous qui pour la nature inépuisable et belle. N'avez trouvé jamais votre lyre rebelle ; Oh ! non, dans ce tumulte où vont mourir vos voix Gomme l'oiseau qui chante en la rumeur des bois, — Que le siècle aveuglé vous brise et vous comprime Ne désespérez point de la lutte sublime !
Epis sacrés ! un Jour de vos sillons bénis, Vous vous multiplierez dans les champs rajeunis, Et, dépassant du front l'ivraie originelle, Vous deviendrez le pain de la vie éternelle.
Le concept que Leconte deLisle fonde du Poète s'établit celui d'un Héros infatigable et bienfaisant, et c'est évidemment le Poète qu'il définit encore
quand, dans la Robe du Centaure^ il demande à Hercule de toujours travailler sans repos au bonheur de PUnivers ; il bénit les Passions qui, aiguillonnant « de leurs flammes cuisantes Tuniversel concert de leurs douleurs puissantes » projettent à Faction et au combat les Hercule :
Passions, passions^ lÎDceuil des fortes créatures, Gloire à vous qui, toujours, sous notre ciel terni Chauffez l'autel glacé de l'amour infini !
Insondable creuset d'alchimie éternelle, L'esprit qui défaillait retrempe en vous son aile, Et sur la hauteur sainte où brûle votre feu.
Vous consumez un homme et vous faites un dieu !
La foi socialiste de Leconte de Lisle s'exalte ardente. Soit qu'elle se doive déclarer pour longtemps encore par de telles clamations idéennes, vibrer en de telles évocations pittoresques, soit qu'elle doive bientôt éclater en action violente, elle concentre la plus noble virilité et une énergie créatrice. Et si Ton veut bien ne pas tenir compte de certain désordre d'images s'entrechoquant dans la belle rapidité du mouvement, Ton se trouve sans contredit devant la plus esthétique expression qu'aient laissée dans l'art les générosités libérales des poètes de i848.
1846 échelonne la Recherche de Dieu, la Vénus de Millo, les Sandales d'Empédocle, Tantale^ Idylle antique, Eglogue harmonienne^ HylaSy le Voile d'fsis^ Thyonë.
Le poète clame « la plainte furieuse tfun inonde qui cherche son Dieu », peint Thorreur d'une humanité saoulée de ténèbres et qui, malgré ses efforts, ne parvient jamais à la Clarté. En vain, au nom de toute l'humanité, a-t-il essayé d'invoquer les religions du Passé :
J'ai remué, Seigneur, les poussières du monde; J'ai reverdi pour vous ce que le temps émonde. Les rameaux desséchés du tronc religieux ; Des cultes abolis j'ai repeuplé les cieux !
Rien ne m'a répondu, ni l'esprit, ni la lettre, Et je vous ai cherché, vous qui dispensez l'être.
En vain est-il allé à Rome tenter de retrouver Dieu : tout n'y est plus que cérémonie, décor et mensonge pompeux. Le temple de Saint-Pierre se profane théâtre opulent d'une religion faussée :
Tu trembles sur ta base, ô monument superbe l Le pied de l'homme un jour foulera les sommets ; Hit du granit épars dans la poudre et dans l'herbe, Nul prophétique accent ne sortira jamais I
O cité deux fois reine et deux fois moribonde, De VUnivers captif absorbante prison !
L'orage balaîra ta cendre vagabonde Du quadruple côté de l'immense horizon 1
Et s'il reste un débris de ta gloire éclipsée. Comme un mort colossal sur le sol étendu, Il ne dira jamais si ta lèvre glacée Cria jadis vers Dieu, si Dieu t'a répondu !
Rien ! Il ne dira rien, si ce n'est la folie, La douleur et la mort et le bruit d'un vrai nom, Si ce n'est que Dieu tue et que la terre oublie, Et que l'écho du ciel incessamment dit : non 1
Cependant il s'obstine à chercher Dieu, dans une
furie de fierté. Il se croit même près de le rencontrer:
Des cultes de ce moode apostat éternel, Du désir infini martyr héréditaire, Malheur ! J'ai déchiré au livre paternel La page où flamboyait le divin commentaire I
Et pourtant, ô Seigneur, épris de liberté, Je m'agite à Télroit dans un cercle inflexible : Je vous pressens y ô dieu de ma virilité, Emprisonné longtemps au ciel inaccessible !
A rencontre du blâme et du rire envieux.
L'idée éclate en moi d'une explosion telle Qu'elle emporte, au delà d'un horizon trop vieujc, L'esprit contemporain dans sa fuite immortelle !
Le globe sous mes pieds a tressailli d'amour I L'intelligence humaine a déployé ses ailes î
Dans une sorte de pèlerinage en l'Allemagne protestante, il croit y comprendre que Dieu, c'est la vie patriarcale, la douceur et la simplicité de la famille. Mais il s'est encore trompé; et il continue d*errer, l'âme amère et l'esprit fougueusement avide de dieu. Or l'Esprit de la Terre l'interpelle:
... Silence I ou sache mieux, dans ta plaine élargie
Des maux universels déplorer lénergie.
Souffrir d'un mal sublime est le sort glorieux
De qui, comme un guerrier, monte à l'assaut des cieux.
Et l'Esprit de la Terre, lui-même attelé au globe, « haletant et courbé sous la charge du monde », sait cependant avec espoir et enthousiasme révéler à l'Humanité les destinées meilleures :
Cesse ta morne plainte et songe. Humanité,
Que les temps sont prochains où de l'iniquité,
Dans ton cœur douloureux et dans l'univers sombre,
l80 LECONTE D£ LISLE
Les rayons de bonheur s'en vont dissiper Tombre.
Pour des astres nouveaux les cieux s'elargissant,
Divins consolateurs du globe gémissant.
D'un lumineux amour vont éclairer sa face.
Et rétroit horizon dans l'intîni s'efiFace.
O roi prédestiné d'un monde harmonieux,
Marche I les yeux tendus vers le but radieux I
Marche h travers la nuit et la rude tempête,
Et le soleil demain luira sur ta conquête.
O sainte créature aux désirs infinis
Que de trésors sacrés à tes pieds réunis,
Pour prix de tes douleurs et de ton saint courage.
Vont racheter d'un coup les longs siècles d'orage !
Le travail fraternel, sur le sol dévasté.
Alimente à Jamais V arbre de liberté,
La divine amitié^ Tambition féconde
La justice et V amour transfigurent le monde»
Autant que par son étendue et la généreuse fougue de Tinspiration , la Recherche de Dieu directement se rattache au groupe de Hélène^ Architecture et les Epis par son optimisme socialiste, combatif et splendidement visionnaire.
Poème plus court, les Sandales d'Empédocle, témoigne encore de la haute importance sociale dont Leconte de Lisle sacre les sages et les Poètes et les Génies, lesquels se doivent au culte reconnaissant de la Postérité. II offre en outre ceci d'intéressant que Leconte de Lisle, à célébrer l'île natale d'Empédocle, se laisse aller à chanter la contrée édénique de ses rêves humanitaires. Il est visible que ce n'est pas le seul évocateur passionné de l'esthétique vie ancienne qui de la sorte s'adresse à la Sicile :
Oh ! que ton air est pur ! oh I que ta plaine est belle I Jamais au soc divin elle ne fut rebelle ; La lyre y fait germer aux sillons radieux
PARIS ET LA FERVEUR REVOLUTIONNAIRE ibl
L'Elysée et VEden, les anges et les dieux,
Ety féconde, aux chaleurs d'un éternel solstice^
L harmonie et V amour, la gloire et la Justice î
Il importe de s'en référer au sens de cet éloge afin de bien comprendre comment Leconte de Lisie fut induit à toujours chanter l'harmonie et la félicité de la Grèce. Son éternelle nostalgie de la Grèce ne s'adressa point tant à la vraie Grèce classique qu'à une Grèce infiniment ennoblie et magnifiée par un vivant idéal socialiste. L'hellénisme de Leconte de Lisle n'apparaît que comme une application, une cristallisation, une incarnation esthétique d'une imagination primitiviste et humanitaire.
Dans Tantale^ le poète interpelle le vulgaire qui est sourd, même hostile à ceux qui veulent le délivrer de la condition misérable à quoi le condamne la société actuelle. 11 lui reproche son ignorance maudite, mais bientôt, se détachant du désespérant tableau de l'état actuel, il s'élève en une invocation : Un jour, dit-il, tu finiras tout de même par posséder le bonheur ; encore marqué des stigmates de la présente condition avilissante, tu plongeras enfin dans la vie heureuse que tu méconnus :
Vulgaire! un Jour viendra, que tout grand cœur devine,
Où, puisant au cristal de la source divine,
Et décernant au Mailre un immortel honneur,
Ta renatiras au monde ivre de ton bonheur !
Cette aube à Thorizon montera plus dorée
Que l'aurore polaire aux palais de Borée,
Et ta lèvre rou^çie aux morsures du feu.
Plongera, frémissante, en la fraîcheur de Dieu.
UEglogue harmonienne montre le poète hési-
l82 LECONTE DE LISLE
tant entre le culte de Pulchra, la Muse de Tantique beauté profane et celui de Casta, la Muse plus récente, plus pudique et plus humaine du Christianisme pur. De même que dans Hélène le poète ne sacrifiait point la générosité des préoccupations modernes au culte d'un idéal aboli, de même dans Vhglogiie harmonienne il ne veut point rejeter Casta pour Pulchra, mais s'applique, en fervent éclectiste, à concilier dans un même amour le culte des deux Muses :
O beauté, que le sage et Tartiste ont aimée, Rayons des Joiws anciens^ qui dorez V avenir! Et toi, sainte pudeur, lampe parfumée Que rien ne peut jamais ternir 1
Divin charme des yeux ! — ô chasteté bénie î Double rayonnement d'un immuable feu I Sur ce monde échappé de sa main infinie Vous êtes la lumière et Temprcinte de Dieu I
Et cette conciliation entre les deux muses si différentes ne devait-elle point se poursuivre au cours de la Trilogie, où autant que des dieux, des mœurs, des décors de la Grèce, Leconte do Lisle se préoccupa du Christ, des mœurs et des décors chrétiens (i)?
Ainsi tous les poèmes publiés de i845 à i848 sont d'inspiration tenacement optimiste. Courts ou longs, empruntés aux mythes antiques ou motivés de thèmes modernes, ils vibrent de la même énergie courageuse. Ainsi encore il va du Voile d'fsis,
(i) Cette même année i84G, la lievae Indépendantey de George Sand, publie ses Ascètes, qu'on retrouve dans les Poèmeg Barbares.
qui met en présence la Monarchie héréditaire, despotisme et ignorance anciens, et TEsprit Nouveau, neuve religion du siècle, Isis, amour et science.
Le Thérapeute menace Tarrogance de Pharaon :
O roi dés chars guerriers, homme au cœur inhumain.
Tes palais Vcicillants vont s'écrouler demain 1
Ouvre les yeux! la nuit, la nuit lugubre et lourde
Etreint l'Empire entier plein d'une rumeur sourde...
Ecoule, ô Pharaon, la tempête a rugi
Et fauche la moisson dans le sillon rougi.
O roi, brise ton sceptre et ton glaive sanglant
Et sur le sol natal presse ton front tremblant. .
Ton héritier chancelle, et tes hauts monuments
Poussent jusques au ciel d'horribles craquements.
Le Thérapeute conseille au Pharaon qu'au lieu de s'oublier en propos d'orgueil il s'écrie, déplorant sa destinée :
Malheur à l'ignorant ceint du bandeau royal 1
Ses yeux ont vu le jour sous un autel fatal.. ,
Mais heureux l'iiomme obscur couronne de justice 1
Il vit, sans que jamais la mort l'anéantisse !
Sous un tissu de neige, attentif et pieds nus,
Le front illuminé de rayons inconnus
Il frappe au seuil du tem[)le où l'on apprend à vivre,
Et le ciel à ses yeux s'entr'ouvre comme un livre!
O, champs de l' infini ^ soufjles originels,
Univers enlacés en groupes fraternels !
Astres de Vamitié^ divinités charmantes 1
Etoiles de l'amonr, ô sereines amantes,
Des soleils fécondants aux baisers radieux !
De l'être Universel membre harmonieux !
Il sait ! il voit !
On reconnaît le lyrisme et le vocabulaire même des imaginations de Fourier dont les mots tels que arome^ parfums^ amitiéy Ihéories, fraternel^ con-
l84 LECONTE DE LISLE
certy harmonie devaient persister dans toute la Trilogie lislienne (i). Le Thérapeute évoque après la félicité du Sage l'édénisme de PHumanité féconde d'Isis :
Au loin, plus heureuse et plus belle,
Aux desseins créateurs cessant d*éire rebelle,
L*humanilé surgit à ses yeux élonnés ;
Et de liens fleuris les peuples enchaînés.
Des concerts éclatants de leur Joie infinie.
Chantent dans sa beauté la nature bénie î
Heureux ce sage^ heureux ce Jus te y heureux ce Dieu !
Vamour et la science ont accompli son vœu,
El désormais sa vie est comme une onde pure
Qui dans son lit plein d'ombre et de soleil murmure,
Certaine qu'au delà d'un monde encor terni
Elle se bercera dans f arôme injlnil
Le Thérapeute invite le Pharaon àabdiqueravant Técroulement final :
Pharaon, Pharaon ! le sceptre trop pesant
Va tomber à jamais de ton bras faiblissant;
... Viens ! approche au port respecté des orages !
Le front ceint de lotus, calme et fort, Pœil baissé,
Apaisant le désir dont ton cœur est blessé,
Aux pieds sacrés d'Isis où ma voix te convie,
O roi, voici l'empire !... ô mort, voici la vie!
Il devait dire plus tard les évolutions des religions, les guerres des cultes, Tun par l'autre remplacés. Il devait dire Tidéal païen des Grecs sauvagement opprimé par l'idéal chrétien, l'idéal des hordes septentrionales converti avec violence en idéal chrétien. Il disait dès ses premiers poèmes, au plein des menaces d'une révolution sociale,
(i) Remarquons même que le nombre 7 se retrouve souvent chez Leconte de Lisle.
PARIS ET LA FERVEUR REVOLUTlOxNNAIRE l85
ridéal monarchique près d'être ébranlé par l'idéal socialiste, Tantique religion du Christ près d'être remplacée par la vive religion de l'amour, fraternité et bonheur universels.
La « Démocratie Pacifique », en même temps que des nouvelles, publie V Aurore sans signature (i) — qu'il est curieux de rapprocher d'un autre poème décrivant un paysage bourbonnais et publié sous ce même titre dans les poèmes barbares après avoir paru sans titre dans l'édition de 1857, avec cette seule dédicace: A madame A. S. M. Ces vers expriment sa croyance en un bonheur futur a ici-bas w et donc social : « le monde meilleur » qu'il évoque est évidemment celui d'une félicité toute terrestre et <{ réaliste » où le bonheur est fait de beauté aussi essentielle aux socialistes de la France moderne qu'aux Grecs.
l'aurore
Avril semait de fleurs la plaine reverdie,
Le rossijD^nol chantait ses amours renaissants,
Le ciel était plus pur et la brise attiédie
Mêlait à Tair plus doux les parfums du printemps.
L'aurore au front vermeil rougissait la vallée. Les ombres pâlissaient en fuyant tour à tour, Les dernières clartés de la nuit étoilée S'efiFaçaient lentement aux approches du jour.
Tout souriait, les fleurs, les eaux et la lumière, L'ombrage frais des bois, l'herbe humide des prés ;
(i) C'est précisément pour cela qu'au contraire de la règle que nous nous sommes faite nous la reproduisons tout entière afin de montrer le bien fondé de notre attribution.
l86 LEGONTE DE LISLK
Et, SOUS le ciel serein de l'aube printanière, Les sommets vaporeux par le matin dorés.
De la terre et du ciel les pares harmonies Rendaient au cœur l'espoir^ la paix y Voabli du mal. L'esprit s'abandonnant aux douces rêveries.
Dans la réalité contemplait V idéal (i).
Oh ! pourquoi da bonheur Véternelle espérance ? Pourquoi de la beauté le charme souriant, Pourquoi tous les désirs qu'enfante la soufiPrancd, Si nous devions toujours espérer vainement?
Aurores du printemps, beaux rêves, pure ivresse. Si vos enchantements endorment la douleur, Si vous séchez les pleurs que répand la jeunesse, Si vous nous transportez dans un monde meilleur,
Cest que le temps approche oà la Terre plas belle Donnera plus de Jlenrs à des printemps moins courts ; Où le divin anioar^fils de la foi nouvelle, De VEden oublié nous rendra les beaux Jours,
Croyons en ces désirs que l'humaioe sagesse Voudrait en vain combattre et bannir loin de nous ; La volonté suprême en eux parle sans cesse, Le Dieu qui les créa les exaucera tous.
Ne douions pas de lui, sa bonté protectrice Destine à nos plaisirs tous les biens d'ici bas, Les fleurs croissent pour nous sur la terre propice Et l'espoir du bonheur ne nous égare pas.
Des siècles de l'erreur déià la nuit s'achèoe, Aux clartés du matin le ciel sourit encore, Et les premiers rayons de l'aube qui se lèvô Eclairent devant nous un nouvel âje d^or.
De l'année 1847 ^^^^ Hypathie^ Glaucé, la Forttaine aux lianes, que pour bien comprendre il ne
(i)Cf. V Aurore de 1857: « Nature, ciel, flots, monts, bois. Formes de l'idéal magnifiques aux yeux. . . »
faut négliger de reporter à cette date, Orphée et Chiron^ mais, seul social entre tous, Niobé clôt la série inconnue des vastes poèmes sociaux de Leconte de Lisle. En Niobé il personnifie génialement THumanité qui voit mourir ses fils, les poètes, l'Humanité immortelle en proie à ce spectacle.
Tu vis I Tu vis encor ! Sous la robe insensible
Ton cœur est dévoré d'un sonfre indeslruclible !
Tu voi§ de tes grands yeux vides comme la nuit
Tes enfants adorés que la haine poursuit 1
O pâle Niobé ! grande mère en détresse
Leur regard défaillant t'appelle et te caresse...
Le supplice de Niobé sera-t-il éternel, toujours doit-elle souffrir dans le meilleur de sa race?
Non I s'il est vrai que l'âme aux lyres des poètes
Parfois ait délié la langue des prophètes ;
Si le feu qui me lait éclaire V avenir.
O mère ! ton supplice un jour devra finir.
... Un grand jour brillera dans notre nuit amère...
Attends ! et ce jour-là tu renaîtras, ô mère !
Dans ta blancheur divine et ta sérénité ;
Tu briseras le marbre et l'immobilité;
Ton cœur fera bondir la poitrine féconde ;
Ton palais couvrira la surface du monde,
Et tes enfants, frappés par des dieux rejelés,
Seuls dieux toujours vivants, que V amour multiplie.
Guérissant des humains V inquiète folie ^
Chanteront ton orgueil sublime et ta beauté,
fille de Tantale ! ô mère Humanité (i) !
Ces poèmes révélèrent Leconte de Lisle à Tadmiration des jeunes écrivains socialistes de i848 et
(i) Ces vers n'ont pns été insères dans les éditions Lemerre. — Ce dénouement optimiste fut écrit, selon les lettres de Leconte de Lîsle à Bénézite, les jours de cruelles privations.
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pariiculièrement de Louis Ménard, génie fraternel. Que Ton conçoive cette admiration ! De tels essais prouvaient supérieurement aux artistes soucieux de traduire en leurs œuvres Tâme généreuse de la Révolution qu'un genre de poème social s'annonçait et déjà s'affirmait valide, interprétant en harmonie l'ardeur des aspirations contemporaines, et ne perdant rien, à la symbolisation des passions modernes et des soucis politiques, de la vertu imaginifique et de l'eurythmie dont se doit nombrer et illustrer toute poésie. A cette époque Hugo n'avait encore rien créé qui fût social avec nouveauté et violence- Lamartine seul avait versé dans une œuvre inégalement artistique ses mystiques rêves de paix et de libéralisme. Leconte de Lisle, en une forme déjà presque parfaite, généralement digne de celle de Vigny, avec une maîtrise et une ampleur de souffle philosophique et social que Hugo ne devait attester que bien plus tard, des Châtiments à la Légende des SiècleSy était venu et donnait à la foi complexe d'un socialisme neuf, à une religion de science et d'amour à peine récente, une expression artistique presque définitive. Sans nul doute la poésie demeure-t-elle encore enveloppée d'un peu de la gangue maternelle, comme une statue incomplètement épurée hors du bloc; elle reste fière et mâle en beauté, d'une attitude et d'un galbe cornéliens modernes.
Quand de tels poèmes seront réédités, auprès de la génération actuelle d'hommes et de poètes presque en tous points fraternelle de celle de i848, hommes et poètes peinant encore à la réalisation
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valeureuse d'une Poésie sociale, ces poèmes auront le prestige d'une œuvre complète en son genre et capable d'être modèle. Ceux que le culte intransigeant de la forme parfaite retient encore trop peureusement aux flancs ravinés du vieux Parnasse poudreux, ceux qui se sont déjà avancés loin aux plaines de Tinspiration sociale, mais tremblent d'y voir s'éteindre au vent du large le génie de la forme et le culte du verbe, tous pourront s'y repérer précieusement : les fougueuses énergies socialistes se reprendront à éprouver dans la stature d'un art superbe Tinébranlable foi de la génération de 48, et les fervents de Beauté impeccable et splendide s'encourageront, vers des avenirs plus humainement poétiques, à y saluer déjà poète social le maître des Parnassiens byzantins.
En même temps que ses vers, Leconte de Lisle donnait en feuilleton des nouvelles : le Songe d'IIermann^ la Mélodie incarnée, le Prince Ménalcas, Sacatove (i846), Dianora, Marcie, la Rivière des Songes, la Princesse Yaso'da. Le ton, le style et la forme dialogiiée sont tout gœthiens, dans une atmosphère lunaire musicale comme celles de compositions françaises que le Faust allemand devait aussi inspirer à Fantin-Latour. Mais surtout ces essais de roman rappellent constamment Georges Sand (voir, par exemple, Ménalcas) : par le goût humain de la nature dont la puissance est une trou-
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blante tentation de liberté, par Tamour a de Thumanité égarée et pervertie» et Tapologie du travail dispensateur de félicité, par le sentiment de l'amour et de la femme, par l'enthousiasme pour la jeunesse qui est une force divine, par le son mélancolique des rires, par la situation romanesque des personnages, fils de nobles et de bohémiennes {Marcie),pav le feu diabolique des passions (Dianora) (i), l'ardeur romantique des âmes et la couleur des visages, par le sens de l'amour qui est « un cours d'analyse universelle », par le sentiment unitaire de l'art. Ces nouvelles, poèmes delà jeunesse et de l'enfance qui se prolonge en elle, sont en leur ensemble une protestation d'idéalisme contre un siècle mercantile.
Dans le Songe d* Ilermann éclatent des accents au timbre desquels se révèle son propre état d'âme à cette époque :
« Vois -tu frère Hermann, il faut entrer dans la vie sociale et se faire place à la blafardelueur des quinquets enfumés de la rampe, sur ce vaste théâtre où grimace la divine humanité. Ah ! ah ! j'étudie mon rôle, moi, je commence à rire assez agréablement de la Beauté, de Dieu, que sais-je ? Il est bon de comprendre son siècle. Que faut-il pour cela ? se prosterner devant un écu et salir une sainte admiration de la Justice et de la Beauté éternelles par cette maxime stupide : « Tout cela est bel « et bon, mais il faut manger pour vivre. »
Et Hermann : « Quoi I Siège ! la beauté^ n'est'-elle donc pas ? Ces aspirations qui m'entraînent à elle^ ce désir de justice et d harmonie qui brûle mon cœur,
(i) Lètia précède les héroïnes de Barbey d'Aurevilly.
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cet amour de l'humanité qui soujfre et se lamente, cette admiration filiale du globeon jesuisné^Sieifell Tout cela n'est-il donc pas ? Dieu nous a-t-il créés pour un enfer éternel, avec la vision splendide de notre faiblesse et de notre douleur ? non ! non !
Foi en la Beauté et en la Justice (avec des initiales comme en allemand), mieux en la Beauté juste et la Justice belle, — amour de riiumanité : larges, vivaces, féconds.
Le sentiment de la nature domine la vie morale et même la vie sociale : la femme est « le type humain de la beauté que j'aime dans la nature )),et c'est la contemplation de la nature qui, conduisant la beauté dans l'âme, Ten fait jaillir sous forme d'action,
La contemplation constante de la beauté visible et invisible dans la nature, cette seconde ouïe de l'âme, qui prête des chants mélodieux ou sublimes aux diverses formes organiques, cette étincelle qui vivifie le bois et l'argile, développent dans l'âme d'immenses désirs irréalisables, des aspirations g^énéreuses, mais vaines (dit Siegel qui représente le pessimisme en face d'Hcrmaun) vers un but à peine entrevu^ un va^ue besoin d'irrésistible tendresse... G est la soij de Tantale : prends garde I
La dernière nouvelle, la Princesse îaso'da, porte en épigraphe ces lignes de Jayadeva : « La destinée des hommes et des femmes est dure... Cela est-il à jamais ? Il y a des sages qui disent : Non! » qu'éclaire le commentaire de l'auteur: « Cet épisode symbolise sous la forme flottante des
poésies sanscrites la défaite momentanée du Bien par le Mal et son triomphe à venir. » Il traduit, en ses nuances, un optimisme humanitaire et combatif qui s'accuse vigoureusement en ses articles de propagande politique.
Ainsi, parallèlement, Leconte de Lisle se passionne pour la politique et la pure poésie : ceci établit la coexistence des deux besoins de sa nature, des deux réelles tendances de son tempérament (i). C'est à la même époque qu'il affirme avec plus de carrure que jamais sa foi républicaine, qu'il précise ses espérances révolutionnaires, qu'il développe ses théories socialistes, qu'en la Vénus de Milo il proclame un culte idéaliste, entier, absolu, de la beauté.
Même ardeur et à la fois même sérénité dans ses deux religions. Telle sérénité même que les lecteurs de ses poèmes, plus tard, la qualifieront d'impassibilité. En ses articles, la constance des convictions solidifiait le flot débordant des généreux enthousiasmes. On les dirait d'un contemporain de la Convention si la flamme des sentiments n'en était
(i) « Cependant, ne pouvant plus vivre à Saint-Denis, Leconte de Lisle avait obtenu de ses parents une pension qui lui permit de s'enrôler seulement en seconde liffne sous la bannière de la Démocratie Pacifique ; il limita sa collaboration à la critique littéraire pour laquelle il n'eut à s'inspirer que de l'esprit libéral et des principes ç^enéraux du journal. Il publia dans la Phalange des vers, quelques nouvelles écrites dans le sentiment de Bernardin de Saint- Pierre » (Galmettes). Le malheur est que sa collaboration ne « se limite » pas à la critique littéraire ; il ne publie pas que des vers ou des essais, voire de la critique dramatique, il y écrit encore des articles de propagande politique ; il importe donc de compter avec les dates : Leconte de Lisle ne commence point par des essais politiques pour se consacrer exclusivement, après la désillusion, à la littérature,ayec une ardeur d'autant plus grande.
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plus pure, la noblesse des accents purifiée de toute gangue ordurière : faisceau de lumineuses idéologies, appels prophétiques à la Raison et au Droit, trophées de la piété rendue aux grands précurseurs humanitaires, appareil religieux de la pensée, somptueuse gravité des évocations libertaires et fraternitaires. Aux revendications du siècle passé s'unissait, entresoutenant leurs audaces et leurs forces, celles du socialisme naissant, nettes, impérieuses : guerre à la richesse et au salariat.
Le premier de ces articles est du 24 octobre i846 :