CHAPITRE VIII
L'esclavage. — L'émancipation et ses effets. — La mission républicaine en Bretagne. — Les journées de février: Baudelaire et Leconte de Lisle. — Les faits et les idées. — Les hommes : Proudhon et la tradition de 1789 — « Comment et pourquoi je suis socialiste ». — Son œuvre est une œuvre d'éducation .
Dès ses premiers écrits, à Dinan et à Rennes, en même temps qu'il exprimait la douce sublimité des montagnes natales, la splendeur naïve des matins^ la fraîcheur édénique dcTile tropicale ox\ un visage orangé de créole lui avait révélé le sentimentgénéreux de la beauté, il laissait affleurer la sympathie intime que lui inspiraient les esclaves noirs dont les misères, dans une nature pacifique et abondante, l'avaient de bonne heure éveillé au sentiment de rhumanité, le cinglaient d'un désir de justice et d'égalité. Il a raconté avec un aristocratique enjouement dans Mon premier amour en prose comment une jeune femme dont la beauté l'avait d'abord enthousiasmé, l'avait déçu et à jamais repoussé par sa cruauté pour ses serviteurs. Comme elle
avait coutume de descendre à la ville, il était allé au devant du manchy qui la portait.
Les noirs prirent le parti de déposer le manchy à terre et d'avertir leur maîtresse qu'un jeune blanc les empêchait d'avancer.
— Louis 1 cria une voix aigre, fausse, perçante, saccadée, méchante et inintelligente. Louis, si le manchy n'est pas au quartier dans lo minutes, tu recevras 26 coups de de chabouc ce soir î
Le pauvre diable de commandeur noir fit soulever sa maîtresse à la hâte et allait se remettre en route ; mais je descendis de cheval, je Tarrôtai, puis je m'approchai du manchy et demandai à la plus ravissante tête do femme que j'ai vue et que je verrai jamais:
— Madame ou mademoiselle, veuillez avoir la bonté de me dire si la voix que je viens d'entendre est bien la vôtre.
— Que vous importe ! répondit l'horrible accent en déchirant des lèvres de corail. Laissez-moi passer, monsieur. Quant à Louis il aura ce soir a5 coups de chabouc.
Je pris une pose grave et triste. J'étendis la main vers cette perle de la nature matérielle qui ne renfermait pas d'âme et je dis :
— Madame, je ne vous aime plus I
11 croyait assez à la sensibilité poétique du noir pour lui faire dire en vers naïfs et presque zézayes les joies libres de la pêche en pirogue sur les rades de Bourbon dans « Un chant de Nègre pêcheur » inspiré peut-être par les cours que M. Marmier professait à la Faculté de Rennes sur la poésie des noirs :
L'oiseau chante en battant de l*aile,
Le vent s'éveille à rhorizon,
Déjà la perle rose et frêle
Où s'abreuve le papillon,
... Au bord des fleurs semble un rayon I
Déjà rougit le front de l'île
Sous l'œil du matin, son doux roi I
ma pirogue, emporte-moi
Sur la houle bleue et mobile (i).
De tempérament volontaire et actif, il ne s'arrêtait pas à s'apitoyer sur Tiniquité du régime ou à rimer des vers légers sur les plaisirs de la liberté; il s'intéressait sérieusement dès cette époque au sort des noirs et aux tentatives qu'on faisait en France pour y porter des adoucissements. Il a suivi les débats parlementaires, il souhaite que cette cause soit défendue avec l'autorité de l'observation et de la documentation, qu'elle ne reste pas à jamais qu'un sujet de vaine déclamation humanitaire : Il note dans une chronique de la Variété :
M, de Lamartine prépare, dit-on, un drame pour le Théâtre français. Cette œuvre, intitulée Toussaint^Louveriare, serait le compléixient des opinions émancipa- Irices proclamées par l'auteur dans ses discours parlementaires, à roccasiou de l'esclavage des noirs. — En ne nous arrêtant pas sur cette tentative théâtrale, nous pensons que M. de Lamartine ne saurait manquer de nobles idées dans Texpression de sa théorie, mais qu'il a trop profondément prouvé son entière ignorance du véritable état de l'esclavage dans nos colonies, pour faire naître une conviction quelconque de sou côté.
A Paris, dans les nouvelles exotiques qu'il publia de 1846 à 1848, aux feuilletons de la Démocratie
Cette « bluette de 90 vers, ni plus ni moi ns », est aussi de
LEGONTE DE LISLE
pacifique^ au milieu des vieux nobles émigrés à la Révolution et qui avaient pris les habitudes négligées des noirs, des fils de famille oisifs et arrogants, des petits blancs riches, tenaces et ambitieux, société inconnue aux Européens qui n'imaginaient les mœurs des Français des Indes que d'après Paul et Virginie, il plaça Tesclave, le nègre obscur et travailleur. Il le connaissait mieux que Bernardin pour avoir vécu près de lui dès Tenfance, lui avoir demandé des chansons, des récits et des nids d'oiseaux sauvages, pour avoir admiré sa souplesse physique à TefFort, pour avoir partagé son silence doux et songeur, pour s'être senti enveloppé de cette affection familière et réservée que l'esclave témoigne au fils du chef:
Sacatore était d'un naturel si doux et d'un caractère si gai, il s'habitua à parler créole avec tant de facilité^queson maîtreleprit en ami lié. Durant quatre années entières, il ne commit aucune faute qui pût lui mériter un châtiment quelconque. Son discernement et sa conduite exemplaire devinrent proverbiaux à dix lieues à la ronde. Son maître le fit commandeur malgré son âge, et les noirs s'accoutumèrent à le considérer comme un supérieur naturel.
Un jour il part a au marron » et revient pour enlever la fille de son maître. Emportée dans une caverne où il a tout apprêté pour la recevoir, la vierge blanche lui demande : w — N'étais-tu pas le mieux traité de nos noirs ? Pourquoi es-tu passé marron ? — Ah ! fit Sacatore en riant naïvement, c'est que je voulais être un peu libre aussi, maîtresse ! Et puis, j'avais le dessein de vous emporter
de là-bas; et... » Il veut la caresser. Gomme elle le repousse avec colère, il lui accorde de la reconduire chez elle ; et elle lui promet sa grâce. Mais son père a décidé de tuer tout de même Sacatore :
Il ne comprit pas en effet ce qu'il avait fallu à Sacatore de force d'âme et de générosité pour se dessaisir d'une femme que nul au monde ne pouvait lui ravir. Il ne se souvint que du double outrage de son esclave et jura de lui en infliger le châtiment de ses propres mains. Il n'attendit pas longtemps. Un matin qu'il chassait sur les limites du bois, et au moment où il mettait en joue, Sacatore se présenta devant lui. Il était nu comme toujours, sans armes et les mains croisées derrière le dos.
— Bonjour, maître, dit-il, mademoiselle Maria se porte-t-elle bien ?
— Ah î chien ! s'écria la créole, et il lâcha le coup de fusil.
La balle effleura l'épaule du noir qui bondit en avant et saisissant le jeune homme par le milieu du corps, Téleva au-dessus de sa tête comme pour le briser sur le sol. Mais ce moment de colère ne dura pas. Il le déposa sur ses pieds et lui dit avec calme :
— Recommencez, maître; Sacatore est malheureux maintenant; il n'aime plus les bois, et veut aller au grand pays du bon Dieu où les blancs et les noirs sont frères !
Le créole ramassa froidement son arme, la chargea de même et le tua à bout portant. Ainsi mourut Sacatore, le célèbre marron. Sa jeune maîtresse se maria peu de temps après à Saint-Paul, et Ton ne dit pas que son premier-né ait eu la peau moins blanche qu'elle.
Mieux qu'en détaillant à la façon nerveuse de Bernardin les désolantes scènes de pleurs, de cris,
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de coups de fouets dont la cruauté des colons donnait le spectacle, il pensa élever le noir à la sympathie d'une Europe civilisée en le révélant dans sa vérité passionnelle, dans sa réalité humaine. Ainsi que dans Sacatore^ il montra dans Marcie avec quelle force inconsciente, trouble et tenace, le noir aspire à Tamour où se fondent, comme en une vie meilleure, tous ses désirs réfrénés de liberté, à Tamour qui est un affranchissement :
Au mois de juillet 1780, nous retrouvons le marquis, vers les 6 heures du matin, assis sur une large varang-ue, dans son habitation du Bernica, et fumant une larû^e pipe à godet d'argent. C'était un homme de 66 à Co ans, d'une haute taille, brûlé par le soleil, et revêtu d'une large robe de chambre à ramages, de pantalons à pied et d'un chapeau de paille de dattes tressée à la manière des noirs. Il portait ses cheveux encore bruns, sans poudre ni queue. Ses traits grands et nobles avaient une expression bienveillante qui attirait tout d'abord. En face, debout devant lui, dans une attitude de respect et de confiance, un noir semblait attendre que son maître l'interrogeât. Cet esclave n'avait rien des signes de dégradation dont sa race est frappée. Le front était haut, ses traits énergiques, mais proportionnés, l'œil noir et hardi. On devinait, sous le léger vêtement de toile bleue qui les couvrait, la vigueur et la souplesse des bras et de la poitrine. La couleur de sa peau disait qu'il était né dans la colonie.
Le marquis secoua lentement les cendres de sa pipe en la frappant par petits coups sur le bras de son fauteuil indien, puis il se renversa en arrière, et se mit à regar* der le noir de l'air d'un homme qui réfléchit profondément.
— Tu as mal vu, malentendu, Job, dit-il enfin. C'est égal, tu es un bon noir, tu aimes tes maîtres, et nous
ferons de toi un homme libre dans quelque temps. Ici le marquis prit, dans une des poches de sa robe de chambre, une belle blaij;"ue de peau de ping^ouin, en tira avec le bout des doigts réunis du tabac à fumer, et Toffrit au noir, qui le reçut respectueusement.
— Tiens, mon garçon. Il faut que tu aies rêvé celte Quil dans ta case au lieu de faire ta tournée.
— Non, non, maître, dit Job avec un ton de certitude \m parut réveiller les craintes du marquis; Job a de Dons yeux et de bonnes oreilles; il a vu et entendu... Mais rhomme était déjà sorti par la grille, et, quand il Ti*a entendu courir, il a détaché son cheval de grand nanguier, là-bas, et il est parti au galop.
— Tête-bleue! s'écria le marquis, quel peut être le ;oquin qui se permet d'entrer chez moi pendant la nuit ît de vouloir escalader la fenêtre de ma fille I Ecoute, non garçon, ce soir, tu viendras veiller dans ma cham- )re, et tu auras soin de charger ma carabine à chasser le ^bri. S'il reparaît, je le tue comme un chien enragé, u'est entendu. Donne-moi du feu. Mène la bande à la laféerîe. Tu es un bon commandeur et un bon serviteur, fob. Ne parle pas de tout ceci à M. de Gaucourt, il serait apable de faire sentinelle et de pourfendre le premier ^enu à Taveugle. Après tout, tu t'es peut-être trompé : llnfin, nous verrons...
C'était un petit blanc qui, épris de la jeune arisocrate, Marcie, voulait parvenir jusqu'à elle et 'enlever, la sachant fiancée à son cousin M. de îaucourt, récemment débarqué de France. Une mit, Job conduit le fiancé de sa maîtresse devant a case du petit-blanc et, par derrière, le tue d'un loup de feu. Au bruit, le petit-blanc accourt et Job e fusille à bout portant; puis il court raconter à
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M. de Villefranche que, dans une crise de jalousie, le petit blanc a assassiné M. de Gaucourt, et, désespérant lui-même d'obtenir après son crime la main de M^^® Marcie, a préféré s'exécuter sur le cadavre de son rival. Vieil esclave qu'on admire pour sa fidélité, il reste auprès de Marcie vieillie et désenchantée, et ce n'est qu'au lit de mort qu'il lui avoue avoir tué les deux blancs parce qu'ils l'aimaient « trop tous les deux ;>. Ainsi, l'état de servitude, en rabaissant au-dessous du sentiment qu'ils ont d'eux-même des êtres d'un tempérament violent et fidèle, finit par fermenter en eux des rêves maladifs, une sorte de mysticité criminelle qu'aurait ignorée une sauvagerie indépendante.
Pour se rendre assez compte de l'importance du rôle de Leconte de Lisle en i848,il faut se rappeler que, malgré l'éloquence des rapports de Schœlcher et d'innombrables pétitions des départements, l'esclavage, aboli depuis i835 aux colonies anglaises, subsiste dans celles de France. Même, inquiets de réformes partielles, les propriétaires envoient à Paris des avocats pour défendre activement l'ancien régime colonial. Sur ce i848 éclate. Le 28 février, les délégués des Antilles et de la Réunion adhèrent à la République et promettent leur concours pour l'émancipation. Mais les avocats ne comprennent point que leur rcMe est fini et vont, au sein de la commission, jusqu'à mettre en doute la compétence du gouvernement provisoire (12 mars). Les jour-
naux les attaquent et raillent : Topinion courante est que les colonies sont uniquement habitées par des nobles et des bourgeois cupides, ennemis acharnés de la République; et c'est pourquoi des fils de familles créoles résidant à Paris s'agitent, voulant affirmer en face de cette sénile représentation des colonies les idées libérales d'une jeunesse fervente de l'abolition. Leconte de Lisle convoque les compatriotes qu'une haine de l'esclavage égale à la sienne pourrait animer. On se réunit rue de Grenelle, sous la présidence d'Henri de Guigné, plus tard maire de Saigon et directeur de Moniteur créole. A côté de lui, Leconte de Lisle prend la parole (i). Il fait ressortir qu'à la Réunion même (2) l'opinion est préparée : une jeunesse ardemment démocratique y représente et défend les idées nouvelles; il dit la population déjà en grande partie favorable à la suppression de l'esclavage et la honte de voir persister dans une colonie française un régime disparu des autres pays. Il rédige une lettre d'adhésion au Gouvernement provisoire que signent les assistants. Et Ton se rend en bande à l'hôtel-deville. On y entre : Vinson et Leconte de Lisle se détachent pour présenter la requête des créoles.
(i) M. de Mahy assistait à la réunion. Sur cette question d'esclayag^e, cf. son Discours à l* Inauguration de la statue de F. Arago et l* Esclavage à la Réunion, de Benjamin Laroche (1849V
(a) H s'y était dessiné un mouvement socialiste assez important. Des hommes de réelle valeur, le D»" Keilhac, Barquissau, Legras, Cotteret, etc., — auxquels d'ailleurs Laverdan a consacré une notice dans la Démocratie pacifique, — initiaient aux questions sociales dans le Moniteur Colonial et le Courrier Républicain de Saint- Paul.
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Aux citoyens membres du Gouvernement provisoire (i) :
« Citoyens,
(( Les soussignés, jeunes créoles de Tile de la Réunion « présents à Paris, viennent porter leur adhésion com- «plète, sans arrière-pensée, au Gouvernement de la Ré- (( publique.
« Nous acceptons la République dans toutes ses con- « séquences.
(( L'abolition de Tesclavage est décrétée, et nul Fran- (( çais n'applaudit plus énerg-iquement que nous, jeunes (c créoles de l'île de la Réunion, à ce grand acte de juste tice et de fraternité que nous avons toujours devancé «^ de nos vœux.
(( Nous tenons pour insensés et ennemis de leur pays « ceux qui oseraient opposer une résistance coupable au a décret libérateur du Gouvernement provisoire.
(( Que nos frères de France ne suspectent pas notre « bonne foi! Qu'ils song-ent combien il serait injuste de « faire peser sur nous la responsabilité d'une iniquité K séculaire dont nous n'avons point accepté l'héritage.
« Nous sommes les enfants du présent ; nous nous « constituons ici les représentants de l'idée nouvelle dans « les colonies, et, à ce titre, nous nous présentons devant « vous dans l'espoir que vous nous permettrez de nous « associer au grand mouvement que la France vient « d'imprimer au monde entier. »
A. Lacaussade, Lépervanche, G. Vinson, Dubourg, Gaillande, Leconte de Lisle, Martin, Boursault, Barbaroux, Simon, G. Toulorge, G. Dédier, A. Reilhac, Sully Brunet, B. Houarau, Lecoutour, P. Deheaulme, G. La-
(i) Voici cette adresse que des biographes ont généralement qualifiée de <( lettre éloquente ». Elle est indiscutablement de Leconte de Lisle, ainsi que le rapportent les souvenirs. Les signataires ont supprimé leurs particules nobiliaires.
prade, D. Laprade, Deville, Lejeune, Loupy, Amelin, Potier, R. Royer.
Toute la fortune de la famille de Leconte de Lisle consistait autrefois en terres que mettait en valeur le travail des esclaves. Son père en avait aliéné la plus grande partie, mais il avait acquis un assez imposant nombre de noirs qu'il louait aux voisins; il en avait même dressé quelques-uns, et certains ouvriers habiles ou contre-maîtres expérimentés se vendaient, paraît-il, jusqu'à une dizaine de mille francs. L'abolition de l'esclavage devait ruiner ce père qui, depuis si longtemps, attend impatiemment le moment où il pourra regagner la France après fortune faite (1), qui regarde la colonie comme une prison, qui maintenant va s'y voir indéfiniment retenu. L'initiative libératrice de Leconte lui devait valoir la colère paternelle avec les représailles ; mais l'idée domine toujours les contingences égoïstes. Au 27 avril, le Gouvernement provisoire décrète que l'esclavage sera entièrement aboli deux mois après promulgation.
Le commissaire delà République, SardaGarriga, est à cet effet envoyé à îa Réunion. Sans trahir son mandat, comme il lui fut plus tard si injustement reproché, il use d'une délicate politique de conciliation qui veut ménager ensemble les intérêts des deux populations blanche et noire. Pour que les colons ne soient point, par une brusque privation
(1) Voir les lettres de 1887 publiées par M. Tiercclin. — Il avait des revenus assez considérables, dit M. Ch. Bellier-Dumaine, puisqu'cQ 1887 il faisait à une seule maison du Havre un envoi de 100.000 livres de sucre.
de l'indispensable main-d'œuvre, complètement et brutalement ruinés, et qu'en même temps les esclaves prisés par la liberté nouvelle n'éprouvent la misère du vagabondage, il rend le travail obligatoire par une mesure analogue à celle que, dans des conditions analogues, appliquait récemment le général Galliéni à Madagascar. Gagnée par la douceur de son apostolat, la population noire obéit en un empressement spontané aux ordres du a père ». Par une modération comme on n'en connut d'autre exemple qu'au début de la Révolution en France, elle va jusqu'à comprendre que l'indemnité promise aux colons ne leur étant pas encore payée, elle doit continuer de travailler à un prix très modeste (i) et elle attend souvent avec patience la rémunération. Au moment où Sarda Garriga est rappelé, au mois de mai i85o, la colonie est tranquille, règne le travail, et les propriétaires, plus que de la résignation, offrent l'apparence d'une sûreté confiante. Aussi bien, il est donc faux de dire avec un biographe de Leconte de Lisle que, « préparés par l'excès de servitude aux entraînements de la paresse et de la dégradation, les noirs refusèrent le travail libre, que la disparition subite de la main-d'œuvre rendit précaires les anciennes exploitations (2) ».
L'administration, ensemble supérieurement démocratique et sagement opportuniste de Sarda Garriga préserva l'île Bourbon des troubles qui, longuement, agitèrent les colonies d'Occident. Sans
(i) Le salaire est de 5 à 10 fr. par mois.
(2) Çalmettcs.
doute, la plupart des propriétaires furent ruinés, mais déjà une excessive prodigalité avait dilapidé leur fortune ; dans Thabitude du commandement, les énergies s'étaientamoUies et laconcurrence avec les anciens sujets, transformables en petits planteurs, allait exiger des forces nouvelles ; Tentétement dicta les mesures de la plus folle imprévoyance ; ceux qui avaient été les maîtres ne voulaient pas reprendre comme ouvriers libres leurs anciens esclaves ; la plupart préférèrent encore la maind'œuvre indienne, infiniment plus coûteuse, mais dont se chargeait Tagent de change. Des spéculateurs abusèrent de l'inquiétude et de la surexcitatation des esprits; les nouvelles les plus diverses ébranlèrent la confiance ; beaucoup de propriétaires, habilement persuadés qu'aucune promesse d'indemnité ne serait effective, vendirent pour des sommes dérisoires leurs droits sur leurs esclaves,et la colère des dupés se reporta sur les signataires de l'adresse au Gouvernement, « assassins de leur patrie ». M. Leconte de Lisle supprima à son fils la pension qu'il lui faisait et rompit toute relation avec lui (i). Sans place, sevré de pension, c'est à la misère que le voici jeté. Les premiers rayons de la liberté éclairent sa détresse. Ce devait être longtemps les jours d'infortune amère, non pour le corps de si peu content, mais pour le cœur impuissant à réconforter
(i) « Leconte de Lisle, écrit M™" Dornis, dont le témoignage a de rimportance, rédigea la requête des créoles. Entraînés par son exemple, beaucoup signèrent avec lui qui désavouèrent plus tard leur adhésion... Ses parents conçureat contre lui une profonde rancune... Du jour au lendemain on lui relire tout subside ; il se fit répétiteur de latin et de grec et traducteur. »
LECONTK DE LISLE
des êtres chers. Lui personnellement était si peu sensible aux jouissances de la vie bourgeoise : un repas par jour, quelques livres et dix sous de tabac, c'était assez. Mais après la mort de son père il recueillit sa mère, ses sœurs, son frère dont la mauvaise administration avait parfait la ruine commune. Il connut l'ennui des démarches nécessaires à placer ses neveux et adopta sa nièce.
Mars-avril i848. — Les élections à la Constituante sont prochaines et il importe d'assurer une représentation sincèrement et profondément républicaine. Paris donnera l'exemple du civisme, mais la province ne laisse pas d'inquiéter. On éprouve alors comme matériellement l'éloîgnement dans lequel le système d'excessive centralisation tient la province. — 11 ne faut pas que la province, — la majorité 1 — abolisse au moment critique l'œuvre péniblement élaborée de la capitale, compromette à jamais l'avenir de la République. Le Club des Clubs à cet effet concentre deux cents des innombrables clubs parisiens ; les forces se groupent et se scrutent; il est urgent de choisir parmi les clubs des délégués qui iront, forts et fiers de la foi républicaine échauffée et purifiée au foyer intellectuel, instruire, éclairer la Province. Les clubs ont été les conciles démocratiques où les discussions théoriques, poursuivies en commun, trempaient et confirmaient les lois. Ils ont fait leur œuvre. Le moment est venu où les individualités éparses aux
différents points de la patrie doivent se trouver seules face à face avec l'action toute d'initiative personnelle. Leçon te de Lisle est un de ces délégués.
Il faisait partie du comité du Club central républicain siégeant au Palais-National, fondé en mars 1848 et ayant pour président Romain (i). Ce club avait d'abord voulu centraliser l'action de tous les clubs démocratiques. N'y ayant pu réussir, il prit à la fin le parti de s'affilier à la Société des Droits de l'homme. Ses délégués dans les département furent les citoyens Delisle, homme de lettres, ru du Pot-de-Fer, 2, envoyé à Saint-Brieuc et à Sau* venoy : Jobbé-Duval, artiste peintre, rue du Cherche-Midi, 76; Rouvière, négociant, rue de Bondy, i3 ; Dozon, étudiant en droit.
« Le Comité révolutionnaire avait adopté comme exposé de ses principes la Déclaration des Droits de l'Homme présentée à la Convention par Maximilien Robespierre, » (Lucas), et l'on peut se rappeler à ce propos combien était vivace le culte robespierriste de Leconte de Lisle, le fanatisme, disaient même ses amis. — Leconte de Lisle reçoit comme délégué des instructions précises qu'a rédigées Laugier, neveu d'Arago. 11 doit « bien se pénétrer de cette idée que son caractère de missionnaire officieux du républicanisme ne doit pas être connu ; il est censé voyager pour ses propres affai-
(1) A. Lucas, Clubs et cliibistes, p. 5/|. On trouve à une autre page de l'ouvrasçe « Unique et précieuse source », sous le môme titre, « Répubticain (Comité central), rue N -D.-des-Vicloires, 5, foodé en mars i848, président : Baudin ; vicc-president, Aristide Grammont. Républicain modéré ». Mômes délégués dans les départements.
res, ou pour visiter ses amis^ ses parentSy ou même pour son plaisir et non dans un but politique avoué, ostensible. Toutefois il se mettra en relation avec les autorités locales, s'il y a lieu de leur offrir son concours. Après avoir provoqué les renseignements les plus précis et de toute nature sur l'esprit des populations, sur leurs tendances, il stimulera les tièdes, il soutiendra et secondera les ardents, il surveillera les réactionnaires patients et occultes. Qu'il « se garde, dans une propension trop commune, de céder à un semblant d'autorité qu'il aurait à exercer en quelque occasion que ce soit, car il n'a que la puissance de la conviction ; c'est la seule qu'il laissera pressentir, car l'assentiment donné par le Gouvernement à la mission qui lui est confiée ne lui défère aucune fonction ; il est plus, il ne relève que du républicanisme ; l'apôtre ne commande pas, il prêche, il persuade ». Il n'est « ni agent avoué, ni secret du Gouvernement, il est revêtu d'un caractère d'envoyé des ateliers et des corporations, caractère officieux ; il n'est pas salarié et conserve son caractère de spontanéité patriotique... 11 s'abouchera avec des personnes influentes républicaines ; si, au contraire, ces influences sont hostiles, il les minera par une tactique habile, en exploitant leurs actes, en commentant leur biographie politique, en dévoilant leurs tendances rétrogrades ». « Ne pas perdre une minute, créer des clubs, associer les électeurs, unir les républicains, faire pénétrer le républicanisme par tous les pores »,... « ménager son pécule pour ne pas s'exposer à manquer |de moyens de trans-
port, d'action, mis à sa disposition »,... « adresser chaque jour à la Commission du Comité Révolutionnaire un rapport détaillé sur Tétat de Topinion delà localité qu'il aura visitée, les démarches faites, signaler les obstacles rencontrés, les résultats obtenus ainsi que ceux qu'il attend de sa mission. Il doit être précis, pas de phrases, beaucoup de faits. »
Le terrain échu à Leconte de Lisle n'est pas des meilleurs : plus qu'aucune autre région de France, on peut craindre que la Bretagne ne se soit laissé impressionner, devant la brusque révolution de 48, par les souvenirs de 1798 : l'ancienne ténacité irraisonnée subsiste et la masse n'est guère plus éclairée qu'en 1789. Pourquoi Leconte de Lisle s'offrit-il à être le délégué du Gouvernement provisoire? Parce que, sans doute, il ne s'apparaissait pas à lui-même comme le républicain seulement fervent d'inspiration, de rêves généreux, répugnant naturellement à toute action, qu'on s'est appliqué à faire de lui ; parce que ses articles de la Démocratie pacifique n'étaient pas de la simple littérature, dans laquelle ne gronde l'accent d^aucune sincérité. Le moment critique depuis longtemps prévu était venu. Il avait demandé l'action (i) : énergique et véhément, il avait besoin d'agir, avec vigueur et précision : il crut pouvoir le faire ; il le voulut.
Il se dirigea vers la Bretagne qu'il connaissait
(i) « Avec quelle joie, écrivait-il en 1846, je descendrai de la calme contemplation des choses pour prendre ma part du combat et voir de quelle couleur est le sang des lâches et des brutes. Les temps approchent à grands pas et plus ils avancent, plus je sens que je suis l'enfant de la Convention et que l'œuvre de mort n'a pas été finie. »
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assez bien, l'ayant parcourue quand, vendues les correctes mises commandées par Toncle (i), il en employait l'argent à de longues et fantasques excursions, bâton en mains, par les champs et par les grèves de la Basse Bretagne, avec son ami Villebranche comme plus tard avec Th. Rousseau : nuits en les hospitalières granges paysannes, romanesques aventures de périls au caprice de la mer au Mont Saint-Michel, — et aux rivières les pêches pittoresques pour les repas simples, à la Jean-Jacques. De beaucoup c'est la religion de France qu'il connaît le mieux, puisque sa jeunesse s'y est écoulée ; c'est le pays dont il a également une sorte de magnétique intuition, étant la terre originale. Il la choisit donc, et il ne faut voir que son ardent besoin de s'affirmer aux heures de lutte active autrement que par la propagande spirituelle. Il n'y a pas un mois, il suscitait le mouvement anti-esclavagiste de la jeunesse créole. Le besoin de l'action le saisit et l'emporte (2).
Il revoit Dinan. Il y a 10 ans il y débarquait; la province stagnait, et la France — universellement provinciale — stagnait, molle et indolente, sous la lâcheté du gouvernement de Louis-Philippe; son cœur attendait quand même l'avènement de la République. La voici apparue frémissante qu'il faut retenir et fermement fixer. Les espérances ne mentaient point : l'âme se soulève de confiance, l'en-
(i) C'est du moins ce qu'affirmait M. Louis Leconte à des parents.
(a) L'ironie, dépensée par un de ses biographes à propos de sa mission en Bretagne, est plus que déplacée. Elle vient d'ailleurs de ce que Leconte deLisle était très convaincu et très actif; la raillerie jappe toujours à l'enthousiasme.
thousiasme redresse Têtre. Car le Dieu que cherchait rhomme angoissé {la Recherche de Diea)^ le Dieu s* est annoncé.
Dinan s'émancipe à peine de Tadministration de son oncle, M. Louis Leconte ; maire depuis 1887, décoré chevalier de la Légion d'honneur en i845, il a donné sa démission en 1847. Mais ses créations ne laissent pas d'entretenir par toute la ville le souvenir « d'un homme d'initiative qui apporta à la Mairie les ressources d'une intelligence distinguée et la sagacité que réclame l'administration d'une importante cité (i) ». L'hôtel-de-ville, entièrement dégagé et paré, le petit monument élevé à Duclos- Pinot au rond-point des Fossés, le Musée public fondé et heureusement enrichi, le presbytère de Saint-Sauveur, la salle d'asile de l'Enfance, le collège Emmanuel logé en les bâtiments de la Victoire, sont à jamais, entre autres legs, les marques de sa main pieuse, consciencieuse et intelligente : on peut encore nommer les rues qui lui durent d'être pavées. Quand Leconte de Lisle arrive à Dinan, la mémoire de son oncle jouit donc de la plus reconnaissante faveur, encore que de neuves et plus frétillantes sympathies s'apprêtent à entourer le nouveau maire, M. Joseph Lesage, qui doit, au fond des proches événements, se montrer digne de son poste et de la population qu'il représente.
Leconte de Lisle se plaint, aussitôt arrivé, « de la stupide position dans laquelle l'ont jeté ces têtes vides du club révolutionnaire. Bien fin qui me rat-
(i) Joseph Lesage, Coup d*œU rétrospectif sur la ville de Dinan,
trapera à me faire le délégué de brutes semblables (i) ». Il est immobilisé. Le i3 avril arrivent à Dinan le commissaire de la République pour le département des Côtes-du-Nord, et M. Rocher, commissaire général des cinq départements de Bretagne. M. le maire illustre l'entrée des fonctionnaires d'un discours de savante modération, et le 1 4 c'est la cérémonie qu'immortalisa l'historien de Bouvard et Pécuchet ^ la plantation du Chêne de la Liberté : sur la place Du Guesclin, au milieu d'une foule pressée, l'arbre symbolique s'arbore solennellement. L'un des vénérables pasteurs de l'endroit prononce un a excellent discours sur la vraie liberté, l'égalité et la fraternité »; le clergé, la Garde nationale, les pompiers et toutes les autorités sont en présence (2). L'odieux comique des simagrées officielles, amplifié par le masque de routine de la vieille province, dut frapper autant que Flaubert le démocrate affiné du plus ironiste des grotesqueries humaines. La glorification de la République par un membre du clergé, en cette province de France noircie par le cléricalisme, dut lui être un singulier symbole, le bourgeoisisme du milieu achevant de solenniser la fête patriotique de tristes attitudes et de cérémonial d'enterrement : ses lettres le montrent irrité, stupéfait et sarcastique.
Cependant il ne se découragea point, malgré que les prochaines élections ne lui promissent depuis longtemps rien de bon. Ses eflbrts s'épuisèrent à l'hostile inertie du milieu. Assurément — des let-
(1) Lettre à Ménard : 6 avril i848.
(2) Lesage, id.
très et des souvenirs rattestent — , il connut alors le contact de la masse, la sentit, et la pénétra ; il connut l'énervante douleur de ne pouvoir conduire autrui dans le plus sûr «chemin du Bonheur», Tamère saveur de s'en voir incompris et maltraité, le vertige de l'unité ardente d'intelligence et de foi devant la majorité brute et sombre de la foule entêtée. Il éprouva tout cela, livré à lui-même, sevré des relations avec Paris et, faute d'argent grâce au Club des Clubs y claquemuré dans une ville noirâtre, mesquine et réactionnaire. Des propriétaires, des maires et des ex-députés furent élus : représentation nullement socialiste, pas même républicaine ( i ).
Dinan, 3o avril i848.
Mon cher ami,
Le citoyen Maron a dû recevoir une de mes lettres il y a 10 jours au moins ; ne vous l'a-t-il pas montrée, comme je lui recommandais ? Je me suis éreinté ici sans autre résultat que la fondation d'un Club républicain démocratique à Dinan ; et peut-être suis-je un des plus heureux parmi tous les délégués du Club révolutionnaire. Jacquemart est à Ploërmel dans la même situation.
Que le grand diable d'enfer emporte les sales populations de la province ! Vous vous figurerez à grand*
(1) Il convient de ne pas citer ici, même pour les relever, les expressions de M. Calmettes dans les pages où il conte cet insuccès politique : la lettre suivante donne l'atmosphère de ces journées avec le sentiment exact de l'effort, très dur, de Leconte de Lisle. M. Barrés a écrit du volume de M. Calmettes : « Volume très renseigné, mais bien fâcheux par sa complaisance à recueillir des anecdotes salissantes — les anecdoctes ne nous renseignent que sur celui qui les raconte. » Très renseigné, mais très mal renseigné.
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peine Tétat d'abrutissement, d'ig-norance et de stupidité naturelle de cette malheureuse Bretagne. . .
J'ai écrit à de Flotte. Voyez-le donc et priez-le d'aig'uillonner ce sacré club de tonnerre de Dieu 1
Vous rejoignez, dites-vous, votre régiment. Qu*avezvous et quelle mouche vous pique ? Payez donc, si possible, un remplaçant et restez à Paris. Tout est peut-être à recommencer. Il est clair comme le jour qu'on veut nous escamoter la Révolution. L'Assemblée sera composée de bourgeois et de royalistes. Elle votera de belles et bonnes lois réactionnaires, laissera l'ordre social et politique existant sous Louis-Philippe subsister indéfiniment et, qui sait ? nous imposera bientôt une autre royauté. Eh bien I on en verra de rudes. Je ne désespère pas pour mon compte d'aller crever au Mont- Saint- Michel.
Que l'humanité est une sale et dég-oûtante engeance! Que le peuple est stupide ! C'est une éternelle race d'esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattrons encore, mais pour notre idéal sacré. Qu'il crève donc de faim et de froid, ce peuple facile à tromper, qui va bientôt se mettre à massacrer ses vrais amis !
Voici que la réaction m'a rendu communiste en* ragé.
Tout cela n'empêche pas, mon ami, que je ne vive toujours sur les hauteurs intellectuelles dans le calme, dans la contemplation sereine des formes divines. Il se fait un grand tumulte dans les bas-fonds de mon cerveau mais la partie supérieure ne sait rien des choses contingentes.
Le peuple français a grand besoin d'un petit comité de salut public qui \q force, comme disait cet autre au club Blanqui, d'après M°*® de Staël, à faire un mariage d'inclination avec la République.
Le coup d'œil est, sinon froid, net et incisif; Leconte de Lisle a vu de suite que la Révolution va être « escamotée » et parfaitement déterminé les causes de la réaction : la nation fut de tout temps trop aveuglément abandonnée à son ignorance, à ses préjugés, à son naturel penchant d'analogies et de généralisations élémentaires et inébranlables; et particulièrement la population bretonne opposa une inertie toute désespérante: ce que, observateur tout désintéressé, Renan, natif de ce même département des Côtes-du-Nord, écrit en 1849 de la population locale :
Vous n'imagineriez jamais Tétat de ce pays, et je ne saurais vous le peindre, car les catégories y sont radicalement différentes de celles que nous avons habituellement sous les yeux. Est-on légitimiste? Non . La portion de la population qui est attachée à la branche aînée ne forme pas un quart, un cinquième. Est-on orléaniste? pas davantage. On regrette Louis-Philippe, voilà tout. Est-on bonapartiste? On n y pense pas. Et avec tout cela les candidats légitimistes ont passé avec 5o.ooo voix de majorité. L'évèque fait la liste avec ses curés de canton, on la prêche au prône, les bourgeois l'acceptent, et elle passe sans opposition. Hélas I cela ne s'exphque que trop bien, et je n'ai jamais mieux compris que la nullité intellectuelle et administrative des provinces est le plus grand obstacle au progrès des idées modernes. . , Quant au socialisme, le croiriez- vous? Il n'existe ni amour ni haine, car il est absolument inconnu : le nom même ne révèle aucune idée, et quant au peuple, je ne sais même si on trouve chez lui l'aspiration vague à un état meilleur. Il est vrai que ce pays est peut-être celui de France où il y a le moins de misère : mais la position
232 LEGONTE DE LISLE
du peuple serait cent fois pire qu'il Taccepterait comme la fatalité ; sans s'en prendre à personne, ni sans songer qu'il y a un remède possible... Ce qui manque radicalement à ce pays (et j'ai pu m'assurer que ce mouvement s'applique à tout l'Ouest), c'est l'initiative, l'éveil. La vie s'y passe dans la somnolence et on ne s'indigne que contre ceux qui viennent troubler ce nonchalant repos.
C'est ce terrain très dur sous une molle couche superficielle, que Leconte de Lisle dut travailler et son effort se brisa. 11 dut fuir la foule décidée à quelque acte de brutalité. Un soir, qu'il avait dit la vanité de ses religions, la foule voulut le lapider. Il dut se dérober, sauter par les fenêtres et ne put même échapper à tout danger que grâce au sous-préfet Janvier de la Motte, qui favorisa son départ (i).
On ne sait s'il a pris part aux journées de Février. Mais on ne doit rien conclure de ce que le silence et l'ombre nous voilent sa conduite en ces grandes heures. La lumière qui éclaire pour ceux de l'avenir de telles journées n'agit que comme les feux tournants d'un phare : la distribution en est tout arbitraire et fortuite. Celui-ci, passant d'une minute, se trouve illuminé d'une lueur d'apothéose, à jamais dramatisé en un héroïque décor, qui ne fut souvent des plus ardents ni fermement convaincus, tandis que non loin, en des parties où la lueur ne se projette pas, se battent obstinément des êtres qui agissent sous l'impulsion d'une foi assurée. Ainsi, au carrefour de Buci, le 24 février au soir,
(j) D'après des parents eux-mêmes renseignes par M. Louis Leconte et M. de Heredia.
au milieu d'une foule qui venait de piller une boutique d'armurier, se distingua un homme qui criait beaucoup et ne voulait rien entendre aux voix prudentes de ses amis. Il portait une arme neuve, vierge de tout usage, et s'écriait : « Je viens de faire le coup de fusil ! » Il répétait encore exalté : « Il faut aller fusiller le général Àuspick I » C'était Baudelaire.
Touchant les journées de Juin, on a seulement écrit que Leconte de Lisle se présenta aux barricades avec Louis Ménard et que tous deux se contentèrent de porter aux insurgés la formule du coton-poudre. On trouva qu'à ce leur rôle s'était singulièrement « borné », et l'on montra les deux amis rentrant « chacun chez soi » après le dilettantisme d'une errance sceptique de barricade en barricade. Or encore, en ces mêmes journées (i), après la reddition du faubourg Saint-Antoine, on rencontra, compagnon d'insurrection de Pierre Dupont, un citoyen nerveux, excité, fébrile : Baudelaire pérorait, déclamait, se démenait vers le martyre. <( On vient d'arrêter de Flotte, criait-il, est-ce parce que ses mains sentaient la poudre? Sentez les miennes (2). » Suivaient des fusées socia-
(i)Nous ne pouvons ici que rapporter les mots de M. Calmettes. Qui a-t-il inlerroofé? Mystère... M. de Heredia dit que Leconte de Lisle faillit être tué en compagnie de Poulet-Malassis. Les autres amis de Leconte ne savent rien de précis. M^*^ Dornis : « On le vit sur les barricades en compagnie de Paul de Flotte. Les deux amis apportaient de la poudre aux insurgés. Ils se battirent. Un jour Leconte de Lisle fut arrêté et fouillé (dans une ruelle du faubourg Saint-Germain) ; il avait de la poudre dans les poches, on le mit en prison. Pendant 48 heures, « les plus longues de ma vie — disaitil, — je demeurai sous les verrous : cependant comme on m'avait laissé mes livres, je continuai de traduire Homère. ■
(?) D'après le récit de Crêpe t.
234 LECONTB DE LISLE
listes, Tapothéose de la banqueroute sociale. C'était la deuxième fois que ses attitudes saillaient de l'ombre commune d'une action immenseet confuse, le publiaient fanatique exalté par l'action jusqu'au rêve du martyre.
La postérité qui aime singulièrement à rapprocher, pour des comparaisons, les idées et les vies, et qui, par une fausse classification universitaire, les a déjà confondues dans un même vague groupement de « théoriciens de l'art pour l'art », cherchera en cela matière à quelque parallèle entre Leconte de Lisle et Baudelaire. Baudelaire n'a été républicain que par crises, son dandysme se plut au décor humanitaire des blouses d'ouvriers (i) ; ce fut un brusque feu de paille — en i846 il était nettement anti-républicain; dès 1862 il n*y a plus de place pour la politique dans sa vie intellectuelle, et il analysait ses émotions de 1848 à la façon de quelques jours d'ivrognerie. « Mon ivresse de i848 : de quelle nature était cette ivresse ? Goût de la vengeance, plaisir naturel de la démolition. Ivresse littéraire, souvenirs de lectures. Les horreurs de juin : folie du peuple et folie de la bourgeoisie, amour naturel du crime ! » Leconte de Lisle, républicain depuis son enfance, ne fut jamais susceptible d'écrire: « 1848 ne fut amusant que parce que chacun y faisait des utopies comme château en Espagne », ni d'affirmer : « Etre un homme utile m'a paru toujours quelque chose de bien hideux. »
De vrai, il n'y eut jamais plus frappant contraste
(i) Voir son portrait au frontispice des Fleurs du mal.
— et qui nécessite qu'on y insiste — frappant et révélateur. Baudelaire, nature généreuse, mais inconstante, était essentiellement artificiel. II n'a jamais été consciencieux que comme artiste, encore est-ce parceque Tart n'était pour lui qu'une somme d'artifices. Leconte de Lisle est avant tout naturel. Baudelaire goûte la civilisation décadente, fardée et cosmétiquée, les aristocraties en décomposition, les femmes maquillées et leurs manières simiesques ; Leconte de Lisle rêve la jeune Humanité de la préhistoire, une robuste démocratie et la beauté naïve des vierges pures. Baudelaire ne sera républicain qu'un jour de bruit, de fumée et de poudre; Leconte de Lisle profondément et avec constance.
1848 lui fut un symbole et un enseignement. La révolution échouait malgré l'énergie des convictions. Pourquoi l'amélioration sociale était-elle indéfiniment ajournée ? La masse était brute, inerte ; Tintelligence n'éclairait point le courage ; la foule n'était pas soulevée et tendue en élans méthodiques et conscients. Pas aseez impulsive pour se livrer sans crainte à son instinct, pas assez intelligente pour seconder, servir les chefs ; elle manquait de souplesse et de finesse autant que de «spontanéité» ; elle n'avait pas le sens d'harmonieuse adaptation. L'effort calculé du dirigeant s'émoussait, voire s'anéantissait dans la confusion aveugle de son concours, souvent même elle ne discernait pas le geste qui la conviait et la guidait. Il fallait désor-
236 I.ECONTE DE LISLE
mais avant toiile chose élaborer, modeler une conscience nationale délibérément républicaine.
Cela, il réprouva très nettement et par l'intelligence politique des temps, carTun des grands hommes d'action de i848 sentit au même moment exactement les mêmes choses: Blanqui distingua que l'action qui désormais s'affirmait immédiatement nécessaire était l'instruction de la masse.
D'ailleurs Leconte de Lisle ne vit pas moins nettement que la masse ne fut pas seule fautive en i848. Certes, elle ne sut point servir les dirigeants, mais aussi les dirigeants ne surent pqint la « prendre » et la tenir. Ils manquaient eux-mêmes d'intelligence. Et ils n'avaient foi qu'en la seule « action » matérielle, dédaignaient la science souple et ample, ou du moins se restreignaient à de trop froides, trop limitées études d'économie politique. Pas de variété ni de largeur dans leur culture : de là un esprit tranchant; « ce sont des haches », dira Leconte de Lisle. Les dirigeants ne doivent pas être uniquement des professionnels : ce sont les politiciens qui mènent à mal la République.
Leconte de Lisle ne hait pas la politique, mais les politiciens. Sans doute, il ne mesura peut-être pas assez exactement le niveau intellectuel des hommes politiques de son temps : il né pouvait en effet savoir quel perspicace raisonneur, quel génie rêveur était Blanqui, celui-là même en qui il personnifia l'action brute, ainsi qu il fut révélé depuis par Gustave Geffroy, dont la monographie est un des plus robustes livresdu siècle. Il n est que trop vrai, les chefs populaires de i848 furent en général assez
médiocres, intelligences bornées, esprits dénigreurs ; leurs vanités se complurent à des jalousies et à des calomnies qui révoltaient Leconte de Lisle. Puis, comme Vigny, celui-ci s'indignait de ce que le poète fût écarté de la république, et il en voulut à ceux qui prétendaient monopoliser la direction des . affaires et gouverner sans y avoir été préparés par rinitiation au culte fort du Beau. Aussi s'emportet-il avec autant de véhémence contre ceux qui s'occupent exclusivement de politique que contre ceux qui, comme Proudhon, veulent tout asservir à leurs théories.
Les théories sont trop circonstancielles, éphémères ; il ne faut leur subordonner les principes; il ne faut pas qu^elles fassent oublier la grande Evolution à quoi tout doit se rattacher, perdre le sens de la tradition. Si Leconte de Lisle est si irrité contre Proudhon, c'est que celui-ci n'a ni le respect ni le sens de la tradition républicaine, par là infiniment confus et dangereux (i).
(i) Ce sont ses lettres à Louis Ménard qui ont jeté la franche lumière sur sa conduite et sa pensée en i848-i85i, en ont montré la constance, la logique et la beauté, annihilant la fausse conception qu'on s'en était faite. Nous n'en donnons que les admirables passages nécessaires à affirmer son caractère, à préciser ses idées, à sérier les faits. Mais elles méritent d'être citées tout entières, dans le volume de Correspondance que ses héritiers devraient éditer et qui contribueraient mieux qu'aucun livre de critique à le faire connaître du public dans sa réalité et sa noble familiarité. Notamment le ton badin de certaines, en allusion à de léçères aventures de ses amis, dénote celte fçaieté d'humeur, saine et mordante à belles dents, dont il ne se départit jamais au plus fort des désillusions sociales ou des ennuis personnels; il y eut toujours chez lui réserve de force; l'amertume de ses poèmes est pure de tout chagrin égoïste. Dans cette correspondance quelques mots y sont d'une violence extrême, mais il ne faut pas oublier que ce sont des lettres, et écrites au plus sûr des amis, au noble et libéral Louis Ménard, poète et socialiste, frère d'armes, frère d'intelligence et frère de cœur avec qui on s'épanche
... La Montagne et le Peuple ont indignement trahi la République, et Proudhon avait préparé la chose de longue main, dans une série d'articles abrutissants où 89 était conspué et les Pères de la Révolution journellement insultés. Notre pauvre République n'a-t-elle pas été depuis 18 mois en proie constante des crétins et des traîtres, et n'était-ce pas à désespérer de Tintelligence humaine que de voir les destinées de la démocratie commises à la foi d'un misérable économiste? Aussi, qu'estil arrivé? Cet homme a tellement énervé et perturbé l'esprit du peuple^ il l'a tellement mis en défiance à l'égard des journalistes qui persévéraient dans la trois fois sainte tradition conventionnelle que ce peuple stupide s'est croisé les bras en face du hideux royalisme qui conspire en plein jour pour la ruine de la République et qui la déshonore à l'étranger par une guerre lâche et infâme — la campagne de Rome — violatrice de la liberté et de tout sens moral.
Je ne saurais t'exprimer, mon ami, toute la rage qui me brûle le cœur en assistant, dans mon impuissance, à cet égorgement de la République qui a été le rêve sacré de noire vie. Nous étions tous résolus, le i3, avant cette inepte manifestation pacifique (i), qui a tout perdu, à racheter notre déplorable abstention de l'année dernière par une lutte suprême.
Mais que veux-tu? Le Peuple a été balayé sur les boulevards par 4 hommes et un caporal, et le peuple est rentré chez lui, froid, indifférent et inerte.
Je te dis que les masses sont stupides. Je ne sais plus ce que nous avons à faire. La contre-révolution est installée au pouvoir, la France est déshonorée en Europe
comme en soi-même, pour dégager le trop -plein d'une confiance trompée,
(1) Lettre du i5 juillet 1849. Ménard est en Belgique, proscrit^ sans doute à la suite de son Prologue d* une Révolution,
et nous n'avons plus de sang* dans les veines. Si j'avais de l'argent, j'irais au diable, je ne sais où... (je serais, je crois, capable, dans mon désespoir, d'épouser Inez de Castro ).
... Il ne te reste plus qu'à partir pour Bourbon, si tu es riche comme moi. Nous nous bâtirons une case dans les bois, et nous fumerons le calumet de paix à l'ombre des nattes et des tamariniers. Nous serons heureux et nous aurons beaucoup d'enfants ; notre vie sera douce et tranquille, notre vieillesse sera honorée ; et quand l'heure viendra nous nous en irons ensemble dans Jupiter — hélas!
Adieu, mon bonhomme, ne t'ennuie pas trop et fais des vers, c'est le seul moyen de vivre un peu.
Il ne cesse de travailler. Il a dû, par défaut de modérantisme, interrompre sa collaboration à la Réforme, parce que Lamennais a jugé le premier qu'il ne devait pas y rester, dans un de ses « retours de catholicisme et de légitimisme ». Lamennais « ne veut pas que je blesse (i) les défenseurs de ces idées qui ont été les siennes;... quand on a été apostat deux fois, je ne vois pas pourquoi on ne le serait pas une troisième. Si ce vieillard atrabilaire a peur de Tenfer, ce n'est pas une raison pour que je partage son épouvante (2) ». Et il ne
(1) Souligné par L. de L.
(a) Leconte de Lisle avait profondément admiré Lamennais et lui conservait une estime toujours vive. La vivacité même des sentiment» qu'on a pour des amis fait qu'eu certains moments et pour de passaejers désaccords, on se plaît à les « attraper ». Ainsi Leconte de Lisle en cette lettre à Mcnard dont quelques mots très durs sur Lamennais ne sont visiblement que des boutades, violemment pittoresques ainsi (ju'il eu faut pour relever le ton des lettres entre intimes.
24o LECONTE DE LISLE
peut entrer à la Cité du Peuple^ sûr qu'il est de n'y pouvoir rester deux jours. Au lieu de perdre son temps dans des réunions, dans d'oiseuses discussions, il Iravaillle à la poésie qui est son mode d'activité sociale. Il n'y a point en effet qu'une seule façon de prendre part à la lutte des classes : composer des poèmes, relever le sens du Beau, en est une, la seule actuellement efficace; car s'il ne veut pas participer à de nouvelles tentatives révolutionnaires, c'est qu'elles seraient « stériles » et « dévieraient » ; et le devoir de ne pas disperser ses forces, car on s'y dévirilise. S'il a agi en i848, s'il est « descendu dans le tumulte des choses passagères » c'est afin de « témoigner de sa sincérité, de sa foi et de son aptitude à vivre la vie du vulgaire ».
Paris, 7 septembre 1849.
Je comprends qu'on ait foi en quelques principes supérieurs, généraux, abstraits, à l'aide desquels on édifie spéculativement un système d'idées politiques et sociales...
... Ce que je comprends moins, ce que ne puis m'empècher de considérer comme étant an acte capable, an oubli irréligieux du devoir élevé qu'il est spécialement donné à l'artiste de remplir, par le fait môme de l'organisation particulière dont il est doué, c'est qu'il délaisse, par caprice ou par lassitude, la sphère de son développement intellectuel, et qu'il s'absorbe volontairement en des préoccupations d'un ordre secondaire, préoccupations sujettes à varier tant de fois au gré des sympathies et des antipathies individuelles, et sous l'empire desquelles on vient à subordonner les principes aux hommes et les idées aux faits.
Gomment l'artiste ne voit-il pas que tous ces hommes
voués aux brutalités de l'action, aux divagations banales, aux rebâchag'es éternels des mesquines et pitoyables théories contemporaines, ne sont pas pétris du même limon que le sien? Gomment ne s*aperçoit-il pas que ces hommes paraissent s'inquiéter de la réalisation d'un idéal quelconque, parce qu'ils ont beaucoup plus de sang* dans les veines que de matière cérébrale dans le crâne ? La g"rossièreté de leurs sentiments, la platitude et la vulgarité de leurs idées ne le blessent-elles point ! La langue qu'ils parlent est-elle semblable à la sienne ? Gomment peut-il vivre, lui qui était Phomme des émotions délicates, des sentiments raffinés et des conceptions lyriques, au milieu de ces natures abruptes, de ces esprits ébranchés à coup de hache, toujours fermés à toute clarté d'un monde supérieur? Une loi de nécessité harmonique n'enveloppe-t-elle pas et ne dirige-t-elle pas ce qui est ? les hommes ont été confinés par elle aux infimes échelons de la grande hiérarchie humaine.
Leconte de Lisle est évolutionniste. Ce qui le choque dans les théories et les discours, c'est la croyance fanatique à une révolution tout accidentelle et prédestinée : ne croyons pas à une heure providentielle; soyons plus humbles :
Ne me dis pas que la lutte est ouverte entre les deux principes moraux que nous confessions tous deux et les iniquités sociales de ce temps. Il y a bien des siècles que cette lutte est commencée et elle se perpétuera jusqu'au jour où le globe s'en ira en poussière dans l'espace. Mais il n'est pas qu'une seule façon d'y prendre part. Les efforts et les modes d'efforts varient en raison de la diversité^ et la hiérarchie des esprits et les grandes œuvres d'art pèsent dans la balance d'un autre poids que cinq cents millions d'almanachs démocratiques
et sociaux. J'aime à croire — et puisse le rapprochement monstrueux m'étre pardonné — que l'œuvre d'Homère comptera un peu plus dans la somme des efforts moraux de rhumanité que celle de Blanqui.
En vérité, n*es-tu pas souvent pris comme moi d'une immense pitié, en song^eant h ce misérable fracas de pyg-mées, à ces ambitions malsaines d'êtres inférieurs ? Ne t'enfonce pas dans cette atmosphère où tu ne saurais respirer. Je te le dis sincèrement, la plus grande peine que je pourrais éprouver serait de te voir, toi que j'aime et que j'estime entre tous, comme homme et comme poète, descendre pour toujours dans ces bas-fonds de notre malheureuse époque de décadence, pour y consumer en efforts stériles, en déviations déplorables, ta jeunesse et ton intelligence. La promptitude avec laquelle tu t'enthousiasmes pour ces hommes d'action m'inquiète. Vas-tu passer ta vie à rendre un culte à Blanqui, qui n'est ni plus ni moins qu'une sorte de hache révolutionnaire, hache utile en son lieu, je le veux, mais hache enfin ! Va î le jour où tu auras fait une belle œuvre d'art, tu auras plus prouvé ton amour de la justice et du droit, qu'en écrivant 20 volumes d'économie.
Donnons notre vie pour nos idées politiques et sociales (i), soit; mais ne leur sacrifions pas notre intelligence^ qui est d'un prix bien autre que la vie et la mort, car c'est grâce à elle que nous secouerons sur cette sale terre passionnée la poussière de nos pieds pour monter à jamais dans les magnificences de la vie stellaire. Ainsi soit-il.
(i) Voilà par quoi il diffère des positivistes contemporains, Renan, Tainc qui écrit seulement: « Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la vie politicpie ou de ce qu'on appelle la vie réelle? Peux-tu aimer de toute ton âme autre chose que les choses parfaites que découvrent la science et la réflexion intérieure? » (Lettre de jeunesse) ; qui n'ajoute pas: « Donnons notre vie pour nos idées politiques et sociales. »
Parce qu'il tente de ramener son ami au culte de la Poésie, de le détacher de Faction qui absorbe vainement la vie et ne peut valoir que lorsqu'on y apporte une âme sublimée par les hautes et pures conceptions, d'attacher aux politiciens une intelligence et un talent qu'il estime entre tous, est-il permis de dire que, désillusionné, il s'écarte des préoccupations sociales pour s'abstraire dans un dédaigneux olympisme ? Il faut plutôt se rappeler avec quel empressement trop unanime en i848 l'on oubliait les Lettres pour ne plus s'adonner qu'à la politique. Il est vrai qu'on y avait été conduit par les Lettres ; mais une fois pris par la politique, on n'y retournait guère. L'indifférence, l'oubli de l'art menaçaient de se changer aisément en mépris à la faveur de la platitude bourgeoise. Et vraiment quelle victoire eût-ce été pour le progrès ? La médiocrité avide de péroraisons démagogiques imposait le silence aux Lettres. De ce silence souffrît entre tous Balzac^ qui en méjugea la révolution de 1848 (i). Il effraya Leconte de Lisie, qui devait encore, longtemps plus tard, déplorer la perte faite alors par la poésie en Lamartine, qui n'admettait point la vie sans art et sans beauté, qui toujours redouta le triomphe de la laideur et de la bêtise bourgeoises sur l'intelligence et la beauté. Plus que tout autre, le moment critique ne permettait point que l'Intelligence s'éparpillât, s'affaiblît et abdiquât.
De même encore, parce qu'il ne pouvait vivre
(i) Gabriel Ferry: Balzac en 1848. R. hebdomadaire.
avec les démocrates de Tépoque, trop exclusifs et vainements bruyants, faut-il conclure qu'il n'aime plus la Démocratie,qu'il ne croit plus en son triomphe futur? Lui-même répond: et, particulièrement les derniers mots de sa lettre du 8 novembre sont une déclaration claire et catégorique.
Eq vérité, je te le dis, tu te perds à plaisir, et tu finiras par prendre en haine et en mépris tes beaux vers parce qu'ils ne parlent ni de Barbes ni de Blanqui. Ta appelles Barbés, Blanqui et le reste, tes maîtres, tes guides (i), les Confesseurs de la foi, des christs transfigurés (i) ! Gomment feras-tu pour te pardonner cela un jour ! Mais pourquoi te blâmerais-je ? Tu dois passer (i) par là, et toutes mes lamentations n'y feraient rien...
... La Révolution s'accomplira parce que l'humanité contient actuellement un dogme nouveau qui ne se manifestera qu'après une période normale de gestation. L'ordre social sera anéanti par tous les moyens, parce qu'il est irréligieux c'est-à-dire stupide et mauvais ; mais pas un seul des démocrates actuels n'a le sens de cette transformation magnifique. Ils sont trop bêtes et trop ignorants. Il m'est impossible (i) de vivre avec eux. Ce qui n'empêche pas, au contraire, que je sois très révolutionnaire {i) et irrévocablement dévoué à la réorganisation future et supérieure de la société européenne, c'est-à-dire à la théocratie nouvelle...
Paris, 8 novembre 1849, La grande facilité que tu possèdes de t'assimiler les idées les plus hétérogènes et de te livrer aux études les plus opposées avec le même goût et la môme passion ont
(i) Souligné par L, de L.
développé en toi une excessive mobilité à laquelle tu ne prends pas assez g'arde, car c'est d'elle que proviennent et ton engouement subit pour tel homme et telle doctrine et ton détachement tout aussi prompt de ce même homme et de cette môme doctrine. Tu portes dans la science et dans Fart, comme dans la politique, cette fatig-ue de tout effort suivi, ce désir invincible auquel tu obéis toujours, de chang-er de culte au gré de ton caprice. A(j[ir AINSI, mon cher ami, c'est disperser tes forces, c'est répandre ton esprit en libations stériles, c'est appeler en toi, avant Tâg-e, la lassitude de l'intelligence et le dégoût de la vie. Or, tu es jeune, tu es instruit, tu as une haute moralité esthétique, tu as un talent plein de distinction et d*éclat ; donc, tu n'es pas fait pour mourir de la vie que tu mènes.
... En deuxième lieu, tapasses tes journées à discuter avec Cazavant (i) et autres ejusdem farine. Quand je song-e à cela j'entre contre toi en d'épouvantables colères. Enfin, tu vas écrire, dis-tu, une histoire de laRévoIution.Rien de mieux pourvu que, dans ton adoration actuelle de Louis Blanc, tu ne fasses pas un résumé de son livre, surtout de ses prolég-omènes qui, entre nous, sont purement et simplement emphatiques et d'une vérité historique fort contestable.
Je donnerais beaucoup pour être certain du travail qu'on me promet. J'irais passer un ou deux mois à Genève où tu viendras me rejoindre. Nous nous retremperions tous deux. Tu me dis à ce propos que j'eusse mieux fait de rester à la Réforme que à' implorer la protection d'un réactionnaire qui me donne de l'eau bénite de cour. Je réponds victorieusement, d'une part, que le vieux Lamennais m'ayant très catég-oriquement prié de partir, il m'était assez difficile de me cramponner à son
(i; Consulter V Enfermé, de GefFroy.
jourual quand même; et, d*aatre pari, que, loin d'/mplorer la protectiou c/e n' importe qui [i), ce qoeye rCai jamais fait, c'est le réactionnaire en question qui m'a imploré afin que je me laissasse protéger par lui. — Je suis de ce côté en paix avec ma conscience. Voilà ce que j'avais à te dire. Tu ne m'en voudras pas de ma franchise et tu reconnaîtras, au contraire, en lisant mes récriminations, que je suis à toi de cœur...
... Je deviens chaque jour moins sectaire en fait de socialisme: si j'avais le temps et l'espace je l'expliquerais comment et pourquoi je suis socialiste,,.
Comment et pourquoi il fut socialiste ?
Après la noble échauiTourée de i848, Leconte de Lisle découragé renonça-t-il définitivement à Taclion, ainsi qu'il fut dit. Non vraiment si, selon le mot pénétrant d'Anatole France, l'action pour lui, c'étaient les vers. Mais il ne se mêle plus à aucun mouvement de rue. D'abord tous les mouvements de rue dont s'illustrèrent les années suivantes ne furent point populaires, encore moins socialistes. Le 2 décembre n'a été qu'une défaite de la bourgeoisie et les ouvriers y restèrent très justement indifférents. Et Leconte de Lisle n'admettait point qu'on se dépensât autrement que pour les grandes causes et dans les grandes journées.
Toutes les énergies se concentrèrent vers la propagation de l'idée. Sa jeunesse déjà avait été essentiellement métaphysique et idéenne, nullement
(i) Souligné par L. de L.
pratique ; il était de nature porté vers l'idée, non au fait. II a dit, en partant de Tîle où s'épanouit son adolescence, dans quelques vers qu'il ne publia point :
Le monde où j'ai vécu n'a point quelques coudées,
On ne le trouve en aucun lieu.
Cest l'empire infini des sereines idées
Et, calme, on y rencontre Dieu (i).
Maurice Spronck a fait ressortir avec force que (plus tard) ce fut l'idéen du brahmanisme qui l'attira et qu'il y alla spontanément. S'il n'a pas agi davantage au sens physique du mot, c'est qu'il était éminemment métaphysicien. « Il considère, dit Paul Bourget, que les idées seules sont réelles et que les faits aussitôt évanouis qu'apparus ne valent pas qu'on essaye de construire un monument avec leur poussière. » Gela est exagéré et abstrait, par suite en un certain sens cela est faux, cela n'est pas plus la vérité que le squelette, qui est l'armature du corps, n'est le corps. En réalité, il voulait agir et il agit. Mais il se rendait compte que l'heure de l'action propre n'était pas venue. Il fallait exercer la masse à l'idée et par l'idée. Il la prépara : il agit. Il était de nature expansive, active, et il s'imposa l'abstinence d'action physique comme un jeune. Et c'est pour cela que ce qu'il avait en lui d'ardent, d'actif, de combatif, se
(i) Et sur la puissance invincible de l'idée, ces vers de 1848:
« A rencontre du blâme et du rire envieux L'idée éclate en moi d'une explosion telle Qu'elle emporte, au delà d'un horizon trop vieux, L'esprit contemporain, dans sa fuite immortelle. »
recueillit et s'épancha dans sa manifestation littéraire, en une action littéraire. Hugo et Lamartine ont eu une vie politique plus agitée, mais leur poésie est aussi moins gonflée d'ardeurs de foi, de fécondité. Du cratère du vers lislien le vin fort déborde : c( Le sieur de Lisle me plaît, écrivait Flaubert, d'après ce que tu m'en dis. J'aime les gens tranchants et énergumènes ; on ne fait rien de grand sans le fanatisme. Le fanatisme est la religion (i). — J'ai lu Leconte; eh bien, j'aime beaucoup ce gars-là, il a plus d'élévation dans l'esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste que philosophe, plus poète qu'artiste. » Poète.,,, agisseur^ créateur.
C'était un caractère^ noble, désintéressé, ferme. Il apportait dans le sentiment de ses affaires personnelles les mêmes idées que dans l'appréciation philosophique de toutes choses :
Tu me réponds à cela que personne n'a lu tes vers, si ce n'est moi. Voilà une magnifique raison. Qui diable a donc lu les miens? Toi et de Flotte. Au surplus qu'est-ce que cela fait à tes vers et aux miens? Tout estil perdu parceque 3 ou 4 ans se seront écoulés sansqu'on ait fait attention à nous ? Tu sais bien que tout ceci rentre dans Tordre commun. Se désespérer d'un fait aussi naturel, aussi normal, aussi universel, c'est se plaindre
(i) Souligné par Flaubert — qui avait déjà écrit: « J'ai de la sympathie pour ce garçon (L. de L.), il y a donc encore des honnêtes gens 1 des cœurs convaincus 1 et tout part de là, la conviction. Si la littérature moderne était seulement morale^ elle deviendrait forte ; avec de la moralité disparaîtraient le plagiat, le pastiche, l'ignorance, les prétentions exorbitantes, la critique serait utile et l'art naïf, puisque ce serait alors un besoin et non une spéculation, » Correspondance^ i853.
de ne pouvoir décrocher une étoile du ciel, se frapper la tête contre les murs pour Tunique plaisir de la chose.
Tel, caractère ferme et expansif, convaincu qu'il fallait exercer la masse à Tidée, il était essentiellement un éducateur. Au lendemain de juin, loin de se décourager j 11 vénilement et en poète, il sollicite une place de professeur, — citant comme personnes référentes les représentants du peuple Didier, Sarrut, Victor Considérant et P. Lefranc, le poète Béranger, Lamé, de T Académie des sciences, Ph. Le Bas, de TAcad. des inscriptions, Auguste Comte, professeur à Polytechnique, et Léon Lalanne, ingénieur des Pont et chaussées.
« Au citoyen ministre do Tlnst. publ. Juillet i848. « Citoyen ministre,
(( Les signés Ch. Gabriel Thaïes, rédacteur du Dieiionnaire encyclopédique de France Qi de la Biographie mythique, et L. de Lisle (Charles), bachelier ès-lettrès, ancien rédacteur de la Revue indépendante et de plusieurs autres recueils périodiques, créole de Tîle de la Réunion, ont l'honneur de vous soumettre la demande suivante à laquelle ils espèrent, citoyen ministre, que vous voudrez bien faire un favorable accueil !
« Deux chaires sont en ce moment vacantes au collège national de Tîle de la Réunion, l'une de philosophie, l'autre d'histoire, chaires que les signés, par suite de leurs études spéciales, se croient aptes à remplir.
« Si votre bienveillance, citoyen ministre, croit devoir nous confier les fonctions honorables que nous sollicitons, nous ferons tous nos efforts pour nous en rendre dignes. »
Son œuvre est une œuvre d'éducation, et c*est
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en ce sens qu'il faut entendre les mots de « religieuse, morale et fanatique » dont la définit si justement Flaubert; fanatisme, c'est expansion et éVangélisation. Son œuvre est une œuvre d'éducation historique (i), contemporaine de l'histoire fondamentalement fanatique et évangélique du grand pédagogue Michclet. Son œuvre est une œuvre d'éducation : sa poésie est avant tout virile.
(i) Après 1848, concurremment avec des vers, il écrit avec Maron une histoire des guerres sociales depuis les Ilotes jusqu'aux Anabaptistes inclusivement, dans un but professoral analogue à celui qu'il se proposa en 187 1 dans son catéchisme.