‹ Leconte de LisleChapitre 23 sur 47 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

l'œuvue révolutionnaire

Ij'œuvre poétique et révolutionnaire : la haine du siècle : pessimisme socialiste. — Auticatliolicisme. — Préfaces et articles : la théorie de l'art pour l'art est anti-bourgeoise. — L*art éducateur.

«« Lorsqu'il évoque les souvenirs radieux de la jeunesse du monde, il semble que c'est le cœur de l'humanit(' (jui i);it dans sa poitrine, et quand il retombe, du joyeux berceau des rafles pures, aux tristesses désespérées de l'heure présente, ses regrets res- S(;mblent à des remords. »

LOUIS MÉXARD : Lecoute de Lis le.

(Critique philosophi(pie,3o avril 1887.)

Sous le Bas-Empire, donc, Lecoate de Lisie s'abstient de toute action, mais Fidée n'abdique pas. L'œuvre publiée est essenliellementrévolutionnaire. Lescritiques semblent n'avoir point voulu s'en apercevoir, tant il est incompréhensible qu'ils ne s'en soient pas doutés. Presque tous, — et point ceuxlà seuls qui écrivaient au lendemain de la publication des Poèmes Antiques et des Poèmes Barbares, mais ceux qui ont fait travail patient et conscien*

deux, qui ont eu trente ans et plus pour lire attentivement l'œuvre qu'ils proclamaient supérieure, — ne voient que l'artiste, ou le panthéiste, ou le phénoméniste. Pour n'en citer qu'un, et pour prendre celui qui avait à exprimer en quelques mots les caractères essentiels de l'œuvre, M. Faguet, dans son chapitre de Y Histoire générale de Lavisse et Rambaud sur la poésie sous le Second Empire (i), écrit ces lignes pauvres : « Ses Poèmes sont des œuvres un peu monotones où il rCa pu ou voulu mettre que des effets de couleur ^ de relief et de rythme ; » — on lui en veut d'autant plus qu'il est un des critiques les plus avisés, qu'en général l'idéen des œuvres le frappe plus que le pittoresque, et qu'il s'est enfin tout spécialement occupé des écrivains politiques de ce siècle (2).

La critique littéraire, fût-elle même portée, comme à l'ordinaire, à négliger la pensée pour ne s'attacher qu'à la forme, ne devait-elle point remarquer que Leconte de Lisle est socialiste par son genre d'imagination même et jusque par la manière particulière de son pittoresque? Ses poèmes, ses grands poèmes sont en général des fresques — c'est-à-dire des peintures épiques — où l'individu s^efface dans

(i)Tome XI.

{2) Par contre, M. Léon Bourgeois, représentant le Gouvernement de la République aux obsèques de Leconte de Lisle, eut soin de citer cette parole du poète que « faire une belle œuvre d'art, c'est prouver son amour de la justice et du droit » et de la commenter en ces termes : « C'est bien un combat — et un combat éternel — qui a rempli de son tumulte tout le marbre de ce front sans rides, le cerveau ardent du poète, c'est un combat qui remplit son œuvre, le combat de la raison contre l'ignorance, de la justice contre la

force Nul poète n'a plus profondément souffert avec rhumanité

de sa souffrance ...»

L*OBUVRE RÉVOLUTIONNAIRE 2.53

la foule, où du moins il ne vaut que comme élément de la foule, où tous les mouvements particuliers, quoique divers les uns des autres et profondément originaux, se groupent ou s'isolent pour composer un effet général où la beauté même est une beauté d'ensemble : le Ranoia, le Massacre de Mona^ la Vision de Snorr, les Eléphants, le Soir d'une batailles même Quain, dont la puissante voix n'est que le cri de toute Thumanité souffrante, dont l'altière figure ne peut s'abstraire du grandiose tableau où grouille par imposantes masses confuses la sauvage humanité primitive. Il n'est point jusqu'aux petites pièces de thème essentiellement lyrique, fÉpée d'Angantyr, le Cœur de Hialmar, où le héros disant ses émotions n'évoque à chaque mot le souvenir de ses compagnons.

Seul presque, par ces quelques lignes, M. Paul Bourget fait exception à la règle générale : « Aucune intelligence n'est plus nettement caractérisée que la sienne par le goût et le pouvoir des larges conceptions d'ensemble. Ce qui le frappe dans l'humanité, ce sont les vastes formes de la vie collective, symbole pieux ou métaphysicien... ce qui le laisse tout au contraire indifférent jusqu'à l'oubli, c'est l'individu, la personne isolée et séparée, »

Il n'est plus besoin, après l'admirable et définitive leçon de M. Brunetière, de faire valoir le caractère d'impersonnalité de son œuvre, mais il est indispensable de le rappeler. Et remarquons que des poètes du siècle les plus lyriques sont les plus bourgeois^ les plus égoïstes ou les plus égotistes, un Hugo, un Musset, que ce sont les dernières œu-

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vres de Lamartine, contemporaines de sa foi démocratique, qui sont les moins lyriques, que cela est aussi vraideGeorçe Sand, etquel'impersonnaiisme de Leconle de Lisle n'est pas le moins du monde, comme on Ta trop dit, une question plus ou moins technique d'art-pour-art, mais de tempérament, d'imagination et de sensibilité, et dérive directement de son socialisme.

On a donc généralement méconnu ou déformé les caractères essentiels de son œuvre.

On a fait ressortir son pessimisme sans se préoccuper d'en rechercher les raisons ou en imaginant des causes d'une fantaisie un peu trop théâtrale (M. Spronck surtout). M'"« Dornis,dontla main fut plus délicate, a dit que la disproportion entre son génie et sa destinée fut douloureuse et elle se souvient à ce propos de pièces telles que les Mort" treurs et le Dies Irœ. Peut-on y voir rien de tel? Que Leconte de Lisle eût désiré à certaines époques de sa vie une situation lui permettant une action efficace et de répandre l'idée autrement que par la littérature, qu'il ait regretté de n'avoir jamais pu faire comme un Lamartine écouter une grande et pure voix libérale, cela est très probable, mais il n'y eutjamais de vanité, même d'orgueil froissé (i). On a été juscju'à dire qu'il haïssait la démocratie, qu'il méprisait le peuple. C'est sottise. Leconte de Lisle n'a jamais haï le peuple. Il lui en a seulement voulu — parfois avec force — de se laisser indignement,stupidementmartyriserparune<( élite»

(i) Lire ses lettres à Mëiiard.

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