‹ Leconte de LisleChapitre 33 sur 47 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Complexité de la nature des Mascarei^nes. — Ressemblance avec la Grèce. — Avec l'Inde. — L'exactitude des descriptions : nouvelles et poèmes.

L'amour que Leconte de Lisle a de son pays est complexe, parce que la nature môme de celte île est des plus harmonieusement complexes.

11 aima d'abord dans Bourbon Bourbon même, c'est-à-dire qu'il en sut apprécier Toriginalité substantielle, la (liversitc pittoresque des habitants, marquis émigrés de la Révolution, ruinés dans l'Inde, et refaisant leur fortune dans Tîleet y vivant si aj^réablcment au milieu de leurs noirs dont ils ont pris quelques habitudes négligées qu'ils ne songent plus à retourner en France; fils de famille européenne couverts de dettes, venus à Bourbon sur commande pour épouser une riche cousine ; « petits blancs » descendant de a familles d'ouvriers qui furent les premiers habitants français de l'île Bourbon », ambitieux et entreprenants; esclaves fidèles servant dans les maisons où au long des fauteuils indiens fument les propriétaires, ayant posé sur

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une chaise de rotin leur grand chapeau de paille de dattier et leur blague de peau de pingouin ; esclaves marrons rôdant dans les forêts aromatiques et donnant la chasse — « la vieille chasse créole » — aux cabris marrons, La terre « créole » lui plut : le pays de colonisation où le xviii® siècle français unissait quelques-unes des mœurs européennes à des mœurs asiatiques, la case couverte de bardeaux roux, aux varangues entourées de stores de manille, au fond des vergers d'arbres fruitiers et de vanille, les fumeries et les siestes inspirées par le café des colons qui rêvent à la France, les sucreries où travaillent à la file les Hindous exilés et nostalgiques de Tlnde, les troupeaux que, dans rherbage salé du littoral, conduisent les Sakalaves en fredonnant une mélopée malgache, les collines murmurantes de cannes et les savanes de maïs. Taire où sèche le café mûr et diapré, les chants des nègres et les chants d'oiseaux rares, la musique des Cafres et le vent de mer tournoyant sur la brise de terre, le parfum du giroflier, Teffluve des sucreries, l'odeur des tamarins, les coraux des récifs et les arabesques des courants marins, les couleurs des fruits et le teint des vierges, les bizarreries japonaises du terrain, la neige des cascades dans la brume des ravines, le bouquet d'une flore composite, le chœur d'une faune vive. Il fut le peintre exact aussi bien de la vie large et générale du pays que de sa vie intime et de détail. Il accueillit le concert des grandes voix naturelles qui s'entendent partout et songea aussi à y distinguer les diflérentes mélodies locales qui s'y symphonisaient subtilement.

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II retrouve dans Bourbon la Sicile, terre pacifique et innocente, où les mœurs pastorales fleurissent avec suavité. Les Taureaux ne sont-ils pas un véritable paysage de Théocrite? Et, comme à travers Témotion avec laquelle Empédocle salac pour la dernière fois la Sicile, nous sentons vibrer Pâme du créole ému au souvenir de Ttle natale :

Pour la dernière fois, adieu terre si belle^

Rejeton fleurissant de Tantique Cybèlel

Adieu, cité natale, air purl nords embaumés,

.le ne foulerai plus vos sentiers bien -aimés,

Mes yeux jamais, beau ciel, ne reverront ta gloire.

Voici comment, dans les Sandales d' Empédocle^ il décrit un lever de soleil sur la Sicile :

Sous les baisers du dieu la terre frissonnante Revêtait du plaisir la rougeur rayonnante.

Dans rAurorej c'est un lever de soleil sur Bourbon :

Et l'île rougissante et lasse de sommeil Chantait et souriait aux baisers du soleil.

Il était destiné à goûter avec finesse et concision la poésie de la Gièce, surtout de la Grèce insulaire, parce qu'il était lui-même insulaire, parce que les mœurs et le décor de son pays n'étaient pas sa une prenante analogie avec ceux des petites îles dont on suit dans l'Odyssée l'histoire naïve.

Il aima dans Bourbon une terre grecque, la Grèce même. A Bourbon, comme en Grèce, les vierj ' ne portent-elles point avec prédilection les tresses épaisses aux épaules cadencées, bien-aimée créole descendant la colline et filles antiques évoluant en

chœur? Les « ruches naturelles » cachées aux vertes profondeurs des ravines ou des bois tropicaux, gonflées du « miel vert », ne représententelles point précieusement celles qui élaboraient le miel de THymette? Que voit donc Kliiron du haut des monts, sinon ce que le créole des hauteurs de Saint-Paul a contemplé dès son enfance :

Aussi loin que mon regard plonge Aux bornes du passé qui flotte comme un songe, Quand la terre était jeune et que Je respirais Les souffles primitifs des monts et des forêts Des sereines hauteurs où s'épanouit ma vie.

Quand j'abaissais ma vue étonnée et ravie A mes pieds répandu . . .

Petite Grèce insulindienne, ceinte de mer et d'harmonie, c'est là qu'il s'initia à l'amour de la Grèce classique. Il en épura seulement la notion, expurgeant l'antiquité des cultes d'Aphrodite, de Kythérée, d'Adonis et de la molle Astarté (i) par l'inspiration de l'île vierge. Quelle ressemblance entre les deux terres ! v Au Sg® degré (en Grèce) l'air tiède de la mer et des côtes fait pousser le riz, le cotonnier, l'olivier. Dans TEubée et TAttique on trouve déjà les palmiers. Ils abondent dans les Cyclades; sur la côte orientale de TArgolide sont des bois épais de citronniers* et d'orangers; le dattier africain vit dans un coin de la Crète!» Cotonniers, orangers, citronniers, palmiers et dattiers sont les arbres des vergers tropicaux. Les quartiers au bord de la mer qui est lisse et pure autant qu'un lac s'espacent comme les villes

(i) Cf. Vênas de Milo qui, ne l'oublions pas, est de i845.

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grecques. Et dans les montagnes aux nobles lignes de sculpture, montagnes parfumées de miel, vit une humanité candide, chantante et hospitalière, «r L'ossature géologique, dit Taine, le marbre gris violacé affleure en rocs saillants, s'allonge en escarpements nus, découpe sur le ciel ses profils tranchés, enferme les vallées de ses pitons et de ses crê" tes! ... » Toute la terre créole ondule en pilons et se dentelle en crêtes.

Iles, séjour des Dieux! liellas, mère sacrée! Oh ! que ne suis-je né dans le saint Archipel Aux siècles glorieux où la Terre inspirée Voyait le ciel descendre à son premier appel I

Il ne connut point Tépoque des dieux, mais il rimagina plus immortellement que nul autre parce qu'il était né en une île divine comme la Grèce.

Bourbon fut aussi la terre orientale, TOrient, l'Asie. C'est devant les couchers de soleil créoles, amaranthes et safranés, au milieu de la nature luxuriante et impassible de l'île ou encore par les nuits tropicales, trempées de tiédeur ou de rosée, que s'éveilla en lui le goût des religions hindoues. Lui-même Ta dit : l'Orbe d'or, la Ravine Saint" Gilles, le Bernica, ne sont autre chose que l'explication de son génie hindou par la nature qui berça son enfance et son adolescence. Il ne peignit d'ailleurs l'Asie qu'avec des couleurs judicieuse* ment empruntées à la faune et à la flore de Bourbon. Dans Baghavat, Çiinacépa^ Nurmahaly Sous l'épais sycomore^ se retrouvent <( la mangue rouge », « les grenades vermeilles », les « bambous », le (( giroflier », le jujubier », « Taçoka »,

le « colibri », le « bengali d, les « mouches d'or ». Çanta, Nurmahal, Leïlah ont relancement mol, la grâce brune et flexible, le charme fragrant des vierges créoles. Le palais en ruines de Nurmahal est conçu à l'image de ces vieux « emplacements » créoles, demeures jadis animées et magnifiques et dont la splendeur s'écroule sous le débordement d'une nature mélancolique et riche.

Ce n'est pas, comme on a pu le croire, les livres de Burnouf et le développement des études indianistes qui donnèrent à Leconte de Lisle l'idée de prendre l'Inde pour terre d'inspiration et patrie spirituelle.

Né dans une île de flore tout indienne il portait en lui un idéal sinon un tempérament hindou. Les ouvrages de Burnouf accessibles au public parurent de i84o à 1845 ; et dès le recueil le Cœur et l'Ame, prêt à paraître en iSSg, se trouve une Hymne au soleil où on lit :

11 est doux d'écouter les rossignols d*Asie Epancher leurs accords de fraîche poésie Dans les roses de nos ravins.

Il a nettement conscience qu'il est un Oriental bien plus qu'un Africain : il se donne naïvement pour un « rossignol oriental », c'est-à-dire pour le bengali qui chante aux buissons de l'île natale, île d*Orient où il apprit à admirer le soleil c< du splendide Orient monarque solennel ». Dans une lettre simulée d'un Chinois à son ami il rappelle les années où a sous l'épais dôme des mangoustanis nous rêvions et adorions Fâ, le père du soleil ». Luimême il a de la famille dans l'Inde et c'est ainsi

qu'il adresse à une jeune Indienne des vers consacrés à une cousine :

Sous les palmiers, frais berceau Ji du vieux Gange, Céleste enfant, quel rayon t'anima?

Est-ellc un ange chrétien

Ou de l'aurore, nu soufjïe de Brafima, Un blanc çénic, aux ailes de topaze?

Et il la compare au € colibri » et la nomme « perle de l'Asie ».

Grandi au milieu de fleurs et d'oiseaux deTInde, ayant entendu ses parents parler du Gange et des pagodes, ayant vécu près des télingas porteurs de manchys et des Hindous qui travaillent aux sucreries, il demanda aux œuvres savantes des éclaircissements sur les théogonies et l'histoire hindoues. Créole, il estimait qu'il était autant de son devoir naturel de posséder Phistoire de l'Inde que l'histoire de France : c'est dans ces deux histoires que le créole se constitue un Passé poétique.

Enfin, pour ce qui est de la Philosophie hindoue, sont-ce les livres qu'il a lus qui en ont intégré en lui le goût, ou ne sont-ce pas plutôt les paysages contemplés dès l'enfance qui lui en firent la lente naais profonde révélation? Que célèbre VOrbe d'Or^ sinon, après l'évocation panoramique et ordonnée d'un paysage créole, l'enseignement d'universelle vanité, de néant harmonieux et éternel que donneàThomme du Sud le coucher du soleil dans l'immensité de l'Océan Indien et son infime parcelle de terre qa'est une île?

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Et l'àme, qui contemple, et soi-même s'oublie Dans la splendide paix du silence divin, Sans regrets ni désirs, sachant qae tout est vain^ En an rêve éternel s'abfme ensevelie.

Jeune, il s'est senti comme une âme de fakir devant la splendeur de la nature créole :

Ravissements des sens, vertiges mag-néliques,

Où l'on roule sans peur, sans pensée et sans voix 1

Inertes voluptés des ascètes antiques

Assis, les yeux ouverts, cent ans^ au fond des bois !

Comme on le taquinait pour savoir si Tauteur de Bhaijhavât était réellement ou non allé dans l'Inde, il souriait et demandait s'il importait que Chateaubriand fût allé ou non en Amérique. Il conserva toujours la certitude d'avoir connu Tlnde pour l'avoir évoquée sous la lumière de son île.

La nature de Bourbon Taida encore à peindre les solitudes américaines, même polynésiennes. On revoit les forêts créoles derrière la Forêt vierge du Nouveau-Monde; le clair de lune créole se confond avec les clairs de lune africains dans Clairs de Inné, La flore de Java est visiblement sœur de celle de Bourbon {la Panthère noire). Aussi, parce qu'il décrivait avec des couleurs chau' des et par des lignes précises les régions les plus différentes, on crut généralement et on écrivit qu'il avait beaucoup voyagé (i). On ne sait exactement s'il voyagea en Asie et fit escale en Amérique : on peut seulement répondre de la richesse variée de son tempérament qu'il dut à la nature diverse de son pays, on peut seulement constater que c'est

(i) Le premier, Thaïes Bernard, dans la notice de Staaf,t. VI.

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parce qu'il vécut au milieu des races Jes plus différentes : Malgaches, Chinois, Cafres, Hindous, — sans compter le fond de colonisation française, angolaise, espagnole, hollandaise — rencontrées pacifiquement dans une île verdoyante et tiède, qu'il eut le goût complexe des r«c<?5, qu'il fut volupteusement induit t\ faire entrer dans la verdure lumineuse de ses poèmes paradisiens toutes les fortes races de la terre.

Mais ce que Bourbon, de son autre nom l'Ile d'Eden, représenta avant tout à Leconte de Lisle, ce fut Eden même, une terre vierge où la nature ample et heureuse pouvait bercer au flanc mamelonné des monts, une humanité forte et souriante. Il rappelle (c Eden » ou « paradis » terrestre toutes les fois qu'il l'évoque : dans la nouvelle Mon pre» mien amour en prose^ dans la série de nouvelles publiées en 1 845- 1 846; Marcie^ Sacatove^ dans la plupart de ses poésies : la Fontaine aux lianes^ le Bernica, Si laurore^ le Frais matin dorait... On peut affirmer que c'est d'être né sur une terre nouvelle qu'il eut cette continuelle vision extasiée de l'âge primitif de la nature et de l'humanité qui constitue peut-être l'éminente originalité de son inspiration. 11 avait trop goûté lui-même la saine félicité que verse à l'âme d'un homme jeune une nature exubérante et aromatique, pour qu'il ne regardât à jamais comme un apostolat de « ramener l'humanité, si faire se peut, dans Eden (i).». Aux jours de son adolescence, il s'y sentit robuste à la

(i) Letlre à Adamolle, i845.

façon du premier homme, et la jeune fille qui lui apparaît lui parut la première femme :

Telle, au Jardin céleste, à l'aurore première, La jeune Eve, sous les divins gérofliers, Toute pareille encore aux anges familiers, De ses yeux innocents répandait la lumière.

Sa jeunesse y est (( Taube d'un jour divin »; elle est « sacrée » ; il se grise « de la florissante vigueur » de ses « belles années ». Personnellement il sera toujours reconnaissant à son pays de cette jouvence qu'il lui fut donné d'y goûter : il chante en même temps son île et sa jeunesse et tous les héros de ses poèmes (Khiron, Tiphaine, Glaucé, Adam, Kaïn) cèdent à de touchantes évocations de leur adolescence. Jeunesse signifie bonté et beauté de la vie, parce que joie, allégresse de vivre au milieu d'une nature saine et harmonieuse; vieillesse signifie décrépitude et laideur, parce que qu'à évoquer exil de celui à qui il ne reste plus, comme à Adam, le « paradis perdu » :

O Jardin d*Iahveh, Eden, lieu de délices !

Où sur rherbe divine Eve aimait à s'asseoir ; Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir. L'arôme vierge et frais de tes mille calices, Quand le soleil nageait dans la splendeur du soir !

Jaloux de « se synthétiser », il portait en lui l'âme de l'humanité, car il s'estimait être né, comme l'humanité, dans un paradis, au milieu d'un jardin de délices innocentes et vierges (i). Il ne put

(i)M. Spronck note avec trop de mélodramatisme Tinfluence des cyclones sur le génie du poète. Il n*est pas moins choquant délire : « Sa jeunesse est hantée par cet exotisme académique d'où étaient

venir, selon son rêve, mourir et reposer au pays des premiers enchantements, mais il cria dans son (Piivre à l'homme moderne qu'il est un chemin menant au bonheur, celui qui le conduira au milieu de cette nature splendide et nouvelle; il s'éte^nit sur l'espérance d'une époque où l'humanité convertie marcherait à nouveau vers la première patrie de félicité, s'y établirait à l'image des ancêtres vertueux et robustes. Il fut un homo novus à la façon d'un apôtre en qui parlent la jeunesse et la vertu éternelle de la Terre. Si vraiment, comme alfirme Baudelaire, on ne peut reconnaître dans son œuvre une origine « bourbonnaise »,du moins est-il évident avec éclat qu'on y découvre une nature première et riche de toutes les facultés échues aux hommes de terres nouvelles.

« La rivière, la prairie, les bois qu'on a vus dans ses premières promenades, dit Taine, laissent au fond de l'âme une impression que le reste de la vie achève et ne trouble pas. Tout ce que l'on imagine ensuite part de là ; même il semble que tout soit là et que jamais le pleinjour ne puisse égaler l'aurore. » Ceci s'applique excellemment à Leconte de Lisle.II

sortis au xviii^ siècle des oiivraççes tels que les locas. » De telles lignes se passent de corn mcnl aires. — M. Jules Lcmaître, qui pfti4e également de l'influence i)rofonde du pays natal, écrit qu'il y connut (f la riîverie sans tendresse .» : une tendresse infinie et volnptueuse nous semble au contraire impréi^ner l'œuvre du poète. Il D'est pas moins littéraire d'écrire : « La Cybèle orientale est dare,Jlxe, métallique... Il la décrit comme un enchantement des yeux par où le cœur n'est point sollicité... Un spectacle trop biiliaot qu*on regarde sans trêve — » : et les invocations à la fia de chaque poème ?

est à remarquer que toutes les descriptions de paysages que Ton trouve dans son œuvre, à part celles imaginées autour de personnages historiques, sont de la nature créole qui charma son enfance : la nature européenne, particulièrement française, au milieu de laquelle s'écoula la moitié la plus réfléchie de son existence, est presque totalement absente de son œuvre.

A côté de Thistoire du sentiment qui le lia comme une liane à son pays natal, il peut être intéressant de tenter maintenant celle de la mémoire visuelle qu'il garda des sites créoles. Nous nous appuierons ici sur les nouvelles données à la Démocratie pacifique vers 1 846 et qui semblent avoir été composées à Bourbon aux environs de 1845. Gomme elles sont le plus souvent descriptives, il est permis de chercher quelles différences ofl^rent les paysages créoles qu'on y rencontre, datés de i845, avec ceux qu'illustrèrent la trilogie des Poèmes composés à partir de i852. Voici d'abord une topographie de l'île Bourbon ; elle semble être particulièrement savoureuse à cause de la dualité qu'elle présente : le poète chante; le géographe dresse une carte nettement scientifique. Tandis que la plume poursuit le tracé des monts et des fleuves, le pinceau colore de bleu les eaux, teint de vert les forêts :

Il n'appartient qu'aux œuvres vraiment belles de donner lieu aux imitations heureuses ou maladroites. Ce sont autant d'hommages indirects rendus au génie et qui n'ont pas fait défaut au plus gracieux comme au plus émouvant des poèmes, Paul et Virginie^ que Ber-

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naidin de Saint-Pierre appelait modestement une pastorale. Pastorale immortelle à coup sûr, où l'exactitude du paysaf^e et des costumes créoles ne le cède qu'au charme indicible qui s'en exhale. Les quelques ligne» qui suivent n'ont aucun rapport, quant au fond, avec riiistoirc touchante des deux jeunes Mauriciens. La scène se passe cette fois à Bourbon et répoqae n'est plus la môme. Cependant le voisinag'e des deux îles, que 35 lieues séparent à peine, amènera entre le poème de Bernardin et ce récit de la mort romanesque d'un noir célèbre par son adresse, son courage et son originalité, quelques analogies nécessaires de description, sauf les différences du sol, différences souvent essentielles, comme on peut juger.

L'île Bourbon est plus grande et plus élevée que l'île Maurice. Ses cimes extrêmes sont de 1.700 à 1.800 toises au-dessus du niveau de la mer (i), et les hauteurs environnantes sont encore couvertes de forêts vierges où le pied de l'homme a bien rarement pénétré. L'île est comme un cône immense dont la base est entourée de villes et d'établissements plus ou moins considérables. On en compte à peu près i4, tous baptisés de noms de saints et de saintes, selon la pieuse coutume des premiers colons. Quelques autres parties de la côte et de la montagne portent aussi certaines dénominations étranges aux oreilles européennes, mais qu'elles aiment à la folie: l'Etang salé, les Trois-Bassins, le Boucan-Canot, Tîlette aux Martins, la Ravine à malheur, le Bassin bleu, la plaine des Cafres, etc. Il est rare de rencontrer entre la montagne et la mer une largeur de plus de deux lieues, si ce n'est à la savane des Galets, et du côté de la rivière Saint-Jean, l'une sous le vent et l'autre au vent de l'île. Au dire d'anciens créoles, la mer se retirerait insen-

(i) 3o65 mètres.

sihlement et se brisait autrefois contre la montag-ne elle-même. C'est sur les langues de terre qu'elle a quittées qu'ont été bâtis les villes et les quartiers. Il n'en est pas de même de Maurice qui, sauf quelques pics comparativement peu élevés, est basse et aplanie. On n'y trouve point les longues ravines qui fendent Bourbon des forêts à la mer, dans une profondeur effrayante de mille pieds et qui, dans la saison des pluies, roulent avec un bruit immense d'irrésistibles torrents et des masses de rochers dont le poids est incalculable (i). La végétation de Bourbon est aussi plus vigoureuse et plus active, l'aspect général plus grandiose et plus sévère. Le volcan, dont l'éruption est continue, se trouve vers le sud au milieu des mornes désolés que les noirs appellent le pays brûlé (2).

Une autre impression d'ensemble, cette fois toute poétique, adoration édénique de Bourbon, fait immédiatement songer au Frais matin dorait : une jeune fille, le long d'une promenade, vante à son fiancé Tîle où ils s'aiment:

(( Voyez, mon cousin, dit Marcie avec admiration, comme notre pays est beau ! N'est-ce pas un paradis f Vous pouvez dormir sur l'herbe sans craindre les serpents et les animaux féroces de l'Inde ; elle ne nous a donné que ses oiseaux qui sont les plus richement vêtus du monde. Ah! c'est ici qu'il faut vivre et mourir^ sous l'œil de Dieu, entre ceux qu'on aime, en face de la nature éternelle (3) /

Quant au Bernica (1862), où « la liane suspend

(i) Cf. la fin de son article sur Hugo (Derniers poèmes, ^^. 336-7).

(q) Sacatove. ^

(3) Cf. la fin de Si f aurore.

flans Tair ses belles cloches », où le jeu du soleil se poursuit sous les branches :

Si midi du ciel pur verse sa lave blanche.

Au travers des massifs il n'en laisse pleuvoir

Que des éclats léc:ers (|ui vont de branche en branche,

Fluides diamants que Tune h Tautre épanche,

De leurs taches de feu semer le gazon noir.

OÙ Ton entend le concert innombrable des oiseaux, n'est-il pas déjà dans cette page:

Le chemin que suivait la petite cavalcade conduisait au soniinet des défrichements à Tentrée de la forôl... Ils eurent bientôt atteint la limite cultivée de rhabîtation et entreront sous Tépaisse voilte des arbres, à travers la^ quelle Ifi rlarfr fin soleil Ji lirait en rayons multipliés mais esparrs par les impénétrables couches du feuillage. L'abondante et vigoureuse végétation de la forêt s'épandait autour d'eux et sur leur tôte avec la profusion magnifique de sa virginité. Une innombrable quantité d'oiseaux (i) voletait et chantait dans les feuilles et la brise de terre qui descendait des cimes de Ttle balançait comme des cassolettes (2) de parfums de riches fleurs des lianes enroulées autour des branches et des troncs.

D'une façon plus vive et plus éclatante, le tableau suivant est toute la poésie : le Bernica, déjà marqué de la même âme, de la même philosophie, nombre du même rythme :

Le détachement pénétra dans les bois. Eux aussi sont pleins d'un charme austère. La forêt de Bernica, alors comme aujourd'hui, était dans foute l* abondance

(i) Voir les expressions mêmes du Bernica.

(2) Au devant dn soleil comme une cassolette,.. (Le Bernica*) .

de sa féconde virginité, Gonjlée de chants d'oiseaux et des mélodies de la brise ^ dorée par ci par là des rayons multipliés qui filtraient au travers des feuilles, enlacée de lianes brillantes aux mille fleurs incessamment variées de forme et de couleur et qui se berçaient capricieusement des cimes hardies des nates et des bois roses aux tubes arrondis des papayers-lustres. On eût dit le jardin d'Arménie aux premiers jours du monde, la retraite enbaumée d'Eve et des anges amis qui ve^ naient Vy visiter. Mille bruits divers, mille soupirs, mille rires se croisaient à l'infini sons les vastes ombres des arbres^ et toutes ces harmonies s'unissaient et se confondaient parfois de telle sorte que la forêt semblait s'en former une voix mag ni jlque et puissante (i).

Bien avant V Aurore, avant le lever de soleil du Manchy, avant maintes autres pièces où se dit le charme de Faube ou la beauté de l'aurore sur Tîle, il décrit ainsi un lever de soleil créole :

Rien n'est beau comme le lever du jour du haut des mornes du Bernica. On y découvre la plus riche moitié de la partie sous le vent et la mer à trente lieues au large. Sur la droite, aux pieds de la Montagne-à-Marquet la savane des Galets s'étend sur une superficie de 3 à 4 lieues, hérissée de grandes herbes jaunes que sillonne d'une longue raie noire le torrent qui lui donne son nom. Quand les clartés avant-courrières du soleil luisent derrière la montagne de Saint-Denis, un liseré d'or en fusion couronne les dentelures des pics et se détache vivement sur le bleu sombre de leurs masses lointaines. Puis il se forme tout à coup à l'extrémité de la savane un imperceptible point lumineux qui va s'agrandissant peu à peu,

(i) Marcie. Cf. la dernière strophe du poème.

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se développe plus rapidement, envahit la savane tout entière, et, semblable à une marée flamboyante, franchit d'un bond la rivière de Saint-Paul, resplendit sur les toits peints de la ville et ruisselle bientôt sur toute Tile, au moment où le soleil s'élance glorieusement au delà des cimes les plus élevées dansTazur foncé du ciel. C*est un spectacle sublime qu'il m*a été donné d'admirer bien souvent... (i).

Nox et les /lurleiirs, où la lune «oscille comme une morne lampe », ont ici leur origine :

Marcie, accoudée sur le rebord de sa fenêtre, contemplait avec une joie profonde et mélancolique cette belle terre natale où avait fleuri sa jeunesse à Tombre de Tamour paternel... La lune, qui se levait large et éclatante au-dessus de la chaîne du Bénard, paraissait suspendue comme une lampe gigantesque à la voûte sombre du ciel. De grands nuages noirs flottaient çà et là et quelques éclairs d'orage commençaient de luire dans leur masse épaisse (2).

Il reste à conclure de ces rapprochements que, dans le cœur et l'esprit de cet homme qui proclama réphémérité, la mobilité, réternelle transformation de tout, les premières visions ne se brouillèrent pas sous l'impression des autres selon Tordînaîre. Elles restèrent fixées en sa mémoire, dans un relief d'éternité. Le cœur gardait l'image ineffaçable des choses dont l'esprit proclamait l'incessante métamorphose, la continuelle altération. La prose ignorée des débuts renferme les mêmes détails, les mêmes images, les mêmes épithètes et souvent les

(i) Sacatove.

(2) Marcie,

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mêmes rythmes que toutes les poésies qui parurent de 1862 à 1895.

II chanta la Nature en disant son pays. Au contraire de celui d'un Hugo ou d'un Gautier, l'exotisme de Leconte de Lisle est spontané, et comme inconscient. Rien ne sent moins les procédés ni les artifices de Timagination. Le poète décrit son pays avec le souci scientifique que son œuvre manifeste toujours : aucun détail n'est inexact et si certaines de ses descriptions ont étonné parfois des natifs de Bourbon, c'est que bien des plantes ou des animaux qui y figurent ont depuis disparu.

Les procédés dont il usa ne furent jamais de simples moyens scolaires. Ainsi, s'il employa à la peinture de son pays l'épithèle homérique : « maïs onduleux », «bambous géant », « blondes tourterelles », « chiendents amers », ou même le mode de description homérique :

L'aube au flanc noir des monts marchait d'un pied vermeil,

c'est qu'ils convenaient merveilleusement à cette île d'apparence et d'âme helléniques. Un procédé fréquent de composition est de s'adresser à un sens spécial en chaque strophe, inspiré de cette nature qui est une vaste fête pour chaque sens. La nature lui paraît généralement comme l'union des détails les plus divers, un emmêlement tropical où tout rentre et se confond, bruits, mouvements, couleurs, parfums, d'où l'abondance des

tandis que (ï), comme des lianes servant à lier toutes les parties du paysage, des : se mêler ^ s* unir () (2) utiles à bien traduire le panthéisme universel. Mais au milieu de cette confusion harmonieuse des choses, il n'en soit pas moins distinguer roriginalité d'un détail qui s'affranchit et s'éclaire soudain. De la sorte, le paysage est à la fois de plénitude, de densité, et de légèreté, de trépidation doucement lumineuse. Le poète procède souvent aussi, autant que par couches de couleurs, par gammes des sons: par l'association des sensations, il représente des paysages rien qu'en exploitant la consonnance des mots indigènes tels que: mangue, maïs, letchis, tamarins. Les paysages deviennent alors des méditations musicales, des paysages de musique. Et cette musique, qui se déroule avec ampleur et une plénitude charmante, est la symphonie d'océans nouveaux, de forêts vierges, de terres édéniques. On ne peut comparer l'importance qu'occupe Bourbon dans l'œuvre de Leconte de Lisle à celle que prennent dans leurs œuvres les villes natales de Hugo et de Lamartine. Ceux-ci avec orgueil les chantent parce qu'ils y découvrent le décor grandiose ou tendre de leur nativité. Leconte de Lisle célèbre Bourbon pour sa beauté spéciale et surtout pour la part qu'elle prit à la formation de son âme d'adolescent et de son esprit d'homme mûr. Chez les autres, c'est l'enthousiasme imaginatif ou la tendresse féminine d'un enfant qui se souvient;

(i) Ravine Saint-Gilles — Yeux d'or de la nuit — Ultra cœlos — Illusion perdue.

(2) Si raurore — Ravine Saint-Gilles.

;z Lecontc de Lisle, c'est l'émotion esthétique rationnelle (rnn homme parvenu à la sérénité, st-à-dire à la possession assurée d'une métaphyue et à la maîtrise de sa conscience. Dans ses ditations,qui se tenaient toujours au-dessus du ndedes Formes et des sentiments terrestres, dans constante préoccupation scientifique des cosmolies, Bourbon lui représente un coin adorable la planète, sinon une petite planète même, étoile tre une île au ciel de la mer.

CONCLUSIOx\

Le Génie humaia. — La tradition de Texotisme en France. — Le génie colonial.

Génie universel, il n'a eu un si intense et presque exclusif amour du pays natal que parce que ce pays, qu'on peut en quelque sorte qualifier d'île géniale — si le génie est bien la synthèse la plus accomplie du plus grand nombre d'éléments divers, — est peut-être le résumé le plus essentiel du Monde. lia dû à cette île où les races les plus différentes vivent côte à côte dans une concorde pittoresque leurs vies respectives sans perdre leur originalité, d'avoir pu devenir le plus puissant et complexe poète de l'humanité qui eût encore existé et d'en avoir exprimé le génie spécifique dans son unité et sa variété, dans son « harmonie ».

Un grand républicain, Michelet, écrivait le i5 octobre i864:

Jérusalem ne peut rester, comme aux anciennes cartes, juste au point du milieu, — immense entre l'Europe imperceptible et la petite Asie, effaçant tout le genre humain. L'humanité ne peut s'asseoir à tout jamais dans ce paysage de cendre, à admirer les arbres ce qui ont pu

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