‹ Leconte de LisleChapitre 34 sur 47 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

y être autrefois ». Elle ne peut rester semblable au chameau altéré que, sur un soir de marche, on amène au torrent à sec. « Bois, chameau, ce fut un torrent... Si tu veux une mer, tout près est la mer Morte, la pâture de ses bords, le sel et le caillou.

Revenant des ombrages immenses de Tlnde et du Ramayana, revenant de TArbre de vie, où l'Avesta, le Shah Nameh, me donnaient quatre fleuves, les eaux du Paradis, — ici, j'avoue,j*ai soif. J'apprécie le désert, j'apprécie Nazareth, les petits lacs de Galilée. Mais, franchement, j'ai soif... Je les boirais d*un coup. Laissez plutôt, laissez que l'humanité libre en sa grandeur aille partout. Qu'elle boive, où burent ses premiers pères. Avecses énormes travaux, sa tâche étendue en tous sens, ses besoins de Titan, il lui faut beaucoup d'air, beaucoup d'eau et beaucoup de ciel, — non, le ciel tout entier! — l'espace et la lumière, Tinfini d'horizons, — là Terre pour Terre promise, et le monde pour Jérusalem.

Leconte de Lisle avait depuis plus de dix ans le premier spontanément réalisé une œuvre à laquelle pouvait se satisfaire la généreuse curiosité du XIX® siècle, avide de prendre une conscience intégrale de l'humanité. Il n'est point tant, comme on Ta dit (i), un génie hindou que^ bien plus largement, un génie aryen, esthétique, conquérant, humain et transcendant : c'est qu'il naquit Français dans une île indienne, synthétisant en soi, par les effets combinés de l'hérédité et du milieu, les éléments propres des deux plus nobles races indoeuropéennes.

Exemple admirable pour la France et par son

(i)M. Spronck.

caractère (i), et par la richesse unique de son œuvre (2), Leçon te de Lisie est un colonial. On peut dire que Leconte de Lisle a eu du génie parce qu'il était né à la Réunion (3), et que c'est parce qu'il est colonial que son génie a été et devra être si fécond pour la France : de tous les livres de vers du xix*' siècle les Poèmes barbares seront l'aliment le plus nutritif pour lajeunesse du xx® siècle. Récemment quelques rhétoriciens de 3o ans, prétendant à renouveler la poésie contemporaine, ont cru innover en proposant de fonder une école nouvelle qu'ils appelaient humanisme. Leur^ ignorance non seulement des sciences où l'esprit moderne doit trouver la matière et le ressort de grandes œuvres, mais encore de la tradition de la littérature française, les empêchait de voir que la France a toujours tendu à unejglobale expansion humaine et qu'il ne saurait plus y avoir aujourd'hui d'humanisme dans le sens classiciste où ils l'entendaient, mais, si Ton peut employer ce mot barbare, de panhumanisme, c'est à dire d'intégration dans le génie français des génies des autres races de la Terre.

La France est destinée, par le bénéfice de sa situation géographique toute particulière où les sols et les climats diflérents se composent le plus heureusement, et par la vertu de la race que détermina ce milieu privilégié, à être la nation

(i) Barrés, IkTcnger, etc.

(2) Bruneliere.

(3) 11 va de soi que nous voulons dire : parce que, homme de talent, il clait né à la IVunioa. Nous arrivons simplement ici, sansy avoir pcns<', à une illustration particulière de la théorie générale de Taiue.

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