‹ Leconte de LisleChapitre 36 sur 47 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

(i) En peinture Gros, Delacroix, Decamps.

Transformation d'Idéal.

Depuis 4o ans, nous avons vu se passer bien des choses, avons vu bien des changements du goût, nous en ayons opérer d'autres et de plus profonds jusque dans la strucde la société, comme dans la conception de l'art et de la ice; mais ces beaux poèmes {les Poèmes Antiques et les nés Barbares) n^ont pas pris une ride, ils n'ont pas aul'hui plus d'âge quUIs n'avaient en naissant ; et les Médi* *ns, les Nuits, les Contemplations ont vieilli par endroits; y aurions noté, si nous l'avions voulu, plus d'une trace létorique ; mais tout ce qu'ils étaient quand ils ont paru la première fois, Khiron et Niobé, le Rêve da Jaguar Sommeil da Condor^ la Fontaine aux Lianes ou le chy le sont toujours, le sont encore, avec seulement, et lus, ce que le temps ajoute aux choses quUl ne détruit Et cependant ils sont (c modernes » I Nous nous y retrou- ! Nous nous y reconnaissons I Ecrits pour l'immortalité, sentons qu'ils ne pouvaient être conçus et réalisés que de ; temps. Toutes ces idées que nous avons vues naître ou rmuler vers i85o, ils les expriment; ils les incarnent; en sont la substance même.

. . Une transformation d'idéal qui ne le cède ^s en impor- \ à celle même que nous avons vue s'accomplir dans et 'œuvre des Lamartine et des Hugo.

. . Noblesse et simplicité sculpturales de la ligne ; Tétat ire et comme savamment éteint de la couleur ; vivante ition du «c préhistorique »^ — ou, pour parler français^

des orig^incs furouches de rhumauilé; — sourde et vibrante émotion du poète en présence du spectacle que la science et Tari se sont joints ensemble pour lui « suggérer » ; fermeté de la laD&^ue, beauté des mots, richesse ou plénitude des rimes, tout ici concourt ensemble et se multiplie l'un par Taatre. Vous constaterez une fois de plus aussi daas ce même poème qu'impersonnalité n'est pas synonyme d*indifférence ou d'impassibilité, et Vigny lui-même n*a rien fait de plus éloquent que les imprécations de Quain contre son créateur. Vous y verrez encore à quel point tout diffère dans les Paèmes barbares et dans cette Légende des Siècles à laquelle on les a si souvent comparés : Tinspiration, le dessin, la facture, le caractère, l'effet^ la forme et le fond, le style et l'idée. Que s'il faut que Pun des deux poètes ait «c imité » TautrOy toos vous rendrez compte, en passant, que c'est Victor Hugo, puisqu'il n'est venu qu'à la suite... Vous conclurez. Messieurs, ({ue Ton ne saurait mieux définir la part propre de M.Leconte de Lisle dans l'évolution de la poésie contemporaine qa*en disant qu'il y a réintégré le sens de l'épopée. »

Ferdinand Bixunetière : V Evolution de la poésie au A7.Ve siècle (Hachette et Cie, iSgS).

(c Ce que son exernplc enseignait d'abord» c'était la religion de l'art et le respect étroit de la forme. Aucune leçon nécessaire alors, aux environs de i852, si, dans le silence que gardait IIu£^o depuis une douzaine d'années, la désinvolture de Lamartine et le dandysme littéraire de Musset ayant fait école on n'avait besoin de rien tant que de rapprendre à faire des vers qui fussent des vers. Il n'y en a pas de plus beaux daos la langue française que ceux de Leconte de Liste... Si jamais on a peint en vers, ou pour mieux, si jamais on a « sculpté » c'est dans les siens. »

Ferdinand Brunstiâiub.

De Tantiquité.

J'ai lu Leconte; eh bien, j'aime beaucoup ce gars-là, il a un grand souffle^ cest un pur (souUgné) . Sa préface aurait

demandé cent pages de développement, et je la crois fausse d'inlenlion; il ne faut pas revenir à Tantiquité, mais prendre ses procédés. Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut ; mais il y a autre chose dans l'art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n'est pas si large que l'idée entière, je le sais bien; mais à qui la faute? à la langue; nous avons trop de choses et pas assez de formes... (p. 199.)

« Il y a une belle engueulade aux artistes modernes dans cette préface, et dans le volume, deux magnifiques pièces (à part des taches) : Dies Irœ et Midi, Il sait ce que c'est qu'un bon vers, mais le bon vers est disséminé, le tissu lâche, la composition des pièces peu serrée; il a plus d'élévation dans l'esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste (souligné) que philosophe, plus poète qu'artiste. Mais c'est un vrai poète et de noble race ; ce qui lui manque, c'est d'avoir bien étudié le français, j'entends de connaître à fond les dimensions de son outil et toutes ses ressources ; il n'a pas assez lu de classique en sa langue : pas de rapidité ni de netteté, et il lui manque la faculté de faire voir (souligné), le relief est absent, la couleur même a une sorte de teinte grise; mais de la grandeur 1 de la grandeur ! et ce qui vaut mieux que tout, de l'inspiration. Son hynme védique à Surya est bien belle... Je ne connais rien chez Lamartine qui vaille le Midi de Leconte.

...('. Dans mon contentement du volume de Leconte, j'ai hésité à lui écrire, cela fait tant de bien de trouver un homme qui aime l'art et pour l'art. . . mais je ne partage pas entièrement ses idées théoriques, bien que ce soient les miennes, mais exagérées .. . » (Flaubert '.Correspondance,)

Flaubert écrivait encore, ce qui précise les lignes précédentes : « L'élément romantique lui manque à ce bon de Lisle.. . — il ne voit pas la densité morale qu'il y a dans certaines laideurs; aussi la vie lui défaille et même, quoiqu'il ait de la couleur, le relief; le relief vient d'une vue profonde, d'une pénétration de l'ohjet, car il faut que la réalité extérieure entre eu nous à nous faire presque crier pour la bien reproduire ; quand on a son modèle net, devant les yeux, on écrit toujours bien, et où donc le vrai est-il plus clairement

46o LECONTC DE LISLR

visible que dans ces belles exposition de la misère hum. f elles ont quelque chose de si cru que cela donne à l'esprit i appétits de cannibale . 11 se précipite dessus pour les dévorer et se les assimiler, d Flaubert était à ce moment tout & la Bovary et Leconte de Lisle n'avait pas encore publié les Poèmes barbares avec leurs palpitantes descriptions du douloureux moyen-Age. Dans la suite de sa correspondance, Flaubert témoifl^ne une admiration de plus en plus grande pour LecoDte de Lisle, et c'est son nom, avec celui de Baudelaire, qu'il invoque dans la lettre à Sainte-Beuve au sujet de 5iilammbo pour légitimer le choix de son sujet exotique et antique*

Pour en revenir à ce dernier passage lui-même, faisons valoir que le relief, Leconte le recherchait dans la beaulé, dans la hiérarchisation des formes, dans rapprofondissement de la beauté poursuivie à travers les siècles. Et aussi dans le déterminisme : il semble que Sacra famés ait du relief. M. Brunelière a finement discerné que Flaubert aurait bien plus vigoureusement encore admiré Leconte de Lisle, si Bouilhet ne s'était interposé entre eux. Les lignes suivantes de M. Brunetière répondent aussi directement à la critique de Faubert :

« 11 en voulait aux romantiques de l'énormité de leur ignorance. . . on ne saurait imaginer de plus profonde indifférence que celle de Musset, si ce n'est celle de Hugo, pour ce grand mouvement historique, philosophique, scientifique, dont ils étaient les contemporains. Leconte de Lisle s'en indigfnaît, lui qui croyait ce que l'art et la science, longtemps séparés par suite des efforts de rintelligence, devaient tendre à s'unir

étroitement sinon à se confondre » Dans ses Poèmes bar^

bares, il s'est trouvé conduit (c à réaliser, d'une manière inattendue, par Talliance de la science et de la poésie, un idéal plus contemporain^ si l'on peut ainsi dire^ que celui des plus déterminés partisans de la modernité dans Part. » (Nouveaax essaiSf C. Lévy.)

Anarchie et socialisme.

En somme, ce primitivisme^ si on cherche à ^bien en défi-

air la nuance, est plutôt anarchiste que socialiste. Ce besoin de retour dans la nature pour plus de liberté, de liberté absolue, exubérante, voire farouche, encore sauvage au moins dans sa saveur, signifie le plus bel individualisme, foncier et expansif. Il est d'autant plus curieux à étudier que Lecontede Lisle, en politique, était robespierriste, avec fougue et exclusivisme : il croyait à la nécessité d'une très rigoureuse discipline, consacrée par des exécutions même sommaires, devant la grandeur des périls nationaux et sociaux : militarisme, cléricalisme surtout ainsi que le témoignent ses poèmes violemment aolipapijgtes et son Histoire du Christianisme qui, en sa beauté diamantaire, est un des plus ardents pamphlets français. Il ne faut point pour cela le taxer d'incohérence ni même de dualité (i) : ce fut en sa complexité un des génies le plus rigoureux et harmonieux qui soient : il fut une magnifique unité, un dans sa vie, un dans son œuvre, un donc eo son esprit.

On pourrait, au contraire, déduire de l'exemple qu'il fournit à notre analyse qu'il n'y a nulle antinomie éternelle entre le socialisme et l'anarchie, surtout entre la dynamique socialiste, et l'idéal anarchiste. Collectiviste partisan de la discipline la plus souple, mais serrée, peut-on être, par exemple, devant les dangers sociaux de l'ère actuelle et rêver après une dictature collectiviste l'avènement du communisme libertaire. Leconte de Lisle, mort en 1894, n'avait point les raisons nécessaires d'expérimenter un tel état d'esprit, mais il l'a nourri en puissance et celte constatation peut être précieuse pour les consciences qui se cherchent. Le Poète a l'intuition géniale des états et des troubles d'esprit que subiront les masses dans le prochain avenir ; et dans une certaine mesure la poésie, en perpétuelle communion avec la nature, peut être une très sagace conseilleuse de politique, des politiques sages qui savent toujours se vertébrer des lois naturelles.

Marius-Ary Leblond.

(i) On Ta fait constamment, notamment Maurice Spronck (les Artistes littéraires^

Le conte de Lisle et ses compatriotes.

Quand, en 1889, il quitte Bourbon, il semble qull ne joge pas encore les créoles dans son amour vaste et trouble de 1*96 et parce qu*il n'a i^ère connu de son milieu qu'une jeune fiUe dont il s'est épris el des jeunes gens chers^ ses amis : Adtmolle, le plus intime, avec qui il est en régulière correspoDdance, Brun, Riche. A peine, au cours d'une nouvelle publiée ù Rennes^ raille- t-il agréablement les jeunes gens fidèles aaz sortir de messes dominicales où Ton guette près du porcbe pour les saluer les beautés dont on fut touché, et qu*il appoUe sans grande méchanceté : les lions (Poutre-mer^ C'est k «m séjour de i8/|3-i84r) qu'il observa particulièrement la société créole et put la comparer à la société européenne dans laquelle il venait de vivre. Lui-même était plus cultivé et son intellectualitéplus sensible aux froissements de l'ambiance. Rentré en France^ il s'indignera de Tindifférence que le créole témoigne à la beauté de son pays, au cours de la nonvelie intitulée Sacatove, après cette large description de soleil levant :

>[ais, hclasi les créoles prennent volontiers pour devise lie nil admirari d'ïîorace. Que leur font les magnificences de la natnre^ Que leur importe IVclat de leurs nuits sans pareilles? Ces choie* se trouvent guère de débouché sur les places commerciales de l'Europe; un rayon de soleil ne pèse pas une balle de sucre et les quatre mors d'un entrepôt réjouissent autrement leurs regards que les phu larges horizons. Pauvre nature I admirable de force et de puissance» qu'importe à tes aveugles enfants la merveilleuse beauté? Oo ne It débite ni en détail ni en gros : tu ne sers à rien. Val alimente de rêves creux le cerveau débile des rîmcurs et des artistes; le crèola est un homme grave avant l'âge, qui ne ge laisse aller qu'aux proiits nets et clairs, au chiifre irréfutable, aux sons harmonieux da métal monnayé. Apres cela tout est vain — amour, amitié, désir de l'inconnu, intelligence et savoir ; tout cela ne vaut pas un f^ain de café. — Et ceci est encore vrai, ô lecteur, très vrai et Ira déjdorable ! Les plus froids et les plus apathiques des hommes ont été placés sous le plus spleiidide et le plus vaste ciel du monde, au sein de l'océan infini, afin qu'il fût bien constaté que l'honmie de M temps ci est Tétre immoral par excellence. Est-il en effet une immo*

plus flagrante que l'indifFérence et le mépris de la beauté?

quelque chose de plus odieux que la sécheresse du cœur et uissance de l'esprit en face de la nature éternelle? J'ai toujours ! pour mon propre compte que l'homme ainsi fait n'était qu'une itrueuse et haïssable créature. Qui donc en délivrera le monde?

taque généreuse dans sa virulence, elle est la même que ète du Dies irœ, de Aux modernes^ Tauteur des Préfaces essera de formuler contre toute Thumanité contempoî. Seulement Leconte de Lisle condamne plus sévèrement rcoles : de tous les êtres ils sont ceux qui jouissent de la re la plus magnifique, ceux qui sont plus directement lis à son heureuse influence. Dédain de ce qui est beauté relie ou culture intellectuelle, ce n*est pas cela seul qui Ite Leconte de Lisle, mais surtout une certaine « impasté » qui est, à vrai dire, « insensibilité ». Dans une de louvelles, u^e jeune créole vient d'être enlevée par des 3 marrons : <( Tout marcha, écrit Leconte de Lisle, comme bitude dans la maison; seulement il y eut une chambre cupée. Que le lecteur ne s'étonne pas de cette indifiFée et ne m'accuse point d'exagération. Le créole a le cœur peu expansif et trouve parfaitement ridicule de s'atlen- Ce n'est pas du stoïcisme, mais bien de l'apathie et le souvent un vide complet sous la mamelle gauche, comme t Barbier. Ceci soit dit sans faire tort à l'exception qui, me chacun sait, est une irrécusable preuve de la règle :rale. »

est curieux que ce blâme ait été adressé par celui-là le dont l'opinion générale se plut à faire le type de l'Inible. On lit ailleurs : « L'un était dur et cruel, quoique e — comme la plupart des créoles. » Nous savons les fs de ce jugement et de quels froissements intimes ces \ sont l'expression douloureuse. Leconte de Lisle, à l'épode l'esclavage, assista à des scènes de cruauté dont la barï impressionna profondément son enfance et son adolese. Il s'en souvint quand 1848 éclata : c'est alors que, le, il se mit à la tête d'un comité de compatriotes réclat l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. Il Qt que, dans son pays, on ignora toujours le nom de ses pagnons, mais que l'on se rappela longtemps le sien et

bieD après que la presse locale eût cessé de blâmer en quence « son inexplicable conduite ». Un journal mèa n*hésita point au moment de sa mort à publier un article o s'exprimait une antipathie qui se motivait quotidîennemei ainsi : ce C'était un homme orgueilleux qui n'aimait pas le créoles. »

Les Poèmes antiques ayant été couronnés par TAcad française, Leconte de Lisle reçut de Bourbon une pe i annuelle de 2.000 francs, bienfait qui ne dut pas être regrené, car cette même Académie, dont le suffrage avait décidé II faveur de la colonie, la loua en une séance solennelle de sol intelligente libéralité. Nous lisons dans le compte-renda do concours de l'année 1867 ^^^ lignes de Villemain : (i) c Id, Messieurs, dans ce sentiment d'intérêt et de respect qae nooi devons porter au plus difficile et au moins encouragé de toos les arts, nous avons à nous féliciter qu^une première justice rendue par nous au talent de M. Leconte de Lisle comme à celui d'un autre jeune poète, M. Lacaussade, ait attiré sur tous deux les regards de la colonie française où ils sont nés. Enfant de l'île Bourbon, l'auteur des Poèmes antîqaeSf couronné par V Académie française, a reçu dès lors un témoin g nage annuel de V estime de ses concitoyens. Cette estime ne peut que s'accroître avec le succès de ce poète. » L'habile et aimable invitation de Villemain ne reçut point de répoi Voici le compte-rendu d'une séance du Conseil coloi ac Bourbon (à la date du 16 novembre 1867), qu'il est ji 1

savoureux de reproduire :

(( Secours aux poètes créoles Delisle et Lacaussade 4.000 francs.

c Un membre demande la suppression de cette allociitîoD qui lui a toujours paru un scandale ; dans l'origine, le bal de ce secours a été de mettre ces deux poètes à même d'attendre l'époque où par leurs œuvres ils se seraient créé une position indépendante. 11 y a longtemps que, s'ils avaient un talent réel, ils seraient arrivés à ce but, car Tun touche déjà à la vieillesse. Ce secours est devenu pour eux une véri-

(i) La Doticc sur Lamartine dans le Staaf porte que c'est lui qui avait fait obtenir les pensions de L. de L. et de Lacaussade.

table pension. Il faut que cela cesse. Un membre (2) répond que s'il n'avait pas demandé la parole dès les premiers mots que vient de prononcer le préopinant, il l'eût demandée sur les dernières phrases. On oublie qu'à l'époque positive où nous vivons la poésie, sans cesser d'exercer son influence sur la civilisation et des arts, ne conduit plus à la fortune. Leconte Delisle est peut-être le premier helléniste de l'Europe ; il a consacré tout son temps à l'étude de la lan|;^ue de Périclès et de Platon, il s'y est fait une véritable réputation parmi le monde savant, réputation sans écho ici peut-être, mais qui n'en est pas moins réelle, et, ce qui serait scandaleux, ce serait de voir un pareil savant mourir de faim. Delisle vient de publier une traduction de V Iliade ; des hommes célèbres en ont fait avant lui, et cependant, la sienne est proclamée par la critique la plus parfaite de toutes, et l'on dit que c'est là un poète qui n'a pas de talent et n'a rien fait I Cette traduction, fruit des études de toute sa vie, lui a coûté dix ans de travail, et,tiréeà io5 exemplaires seulement, elle n'a produit qu'un millier de francs. Des œuvres pareilles ne conduisent pas à la fortune, mais elles mènent à l'Académie. L'orateur adjure le Conseil de relever par son vote l'expression qui a été employée par le préopinant. Le Conseil décide au scrutin secret : 12 voix contre 8 sur 20 votent que la subvention aux poètes Delisle et Lacaussade sera inscrite au budget et en votent le chiffre à 4.000 francs. »

Il faut le dire, Leconte de Lislc fut ignoré dans son pays plus encore que partout ailleurs. La nouvelle de sa mort passa inentendue. Il ne faut pas parler d'émotion publique. Le lycée de la capitale prit seulement son nom, ce qui fut l'occasion de l'apprendre à la plupart des créoles et à quelques-uns des professeurs. Les professeurs durent désormais l'inscrire sur leurs cartes de visite ; parallèlement, les couvertures des livres de prix le portèrent gravé en lettres d'or. Par ces moyens mnémotechniques débuta et se propagea tout récemment dans son pays natal la renommée du poète.

On décora aussi de son nom une rue et une place de la capitale. La rue est toute commerciale et il y passe aussi peu

(1) M. de Laprade, parent de Leconte de Liste par les de Lanux.

/|66 LF.CONTE DE MSLE

de monde qu'il y a de lecteurs de Leconte de Lisle dans le pays ; par unelicurcusc coïacîdencc, la place Leconte-de-Lish s'étend devant le bAtiment qui était jadis la bibliothèque où Je jeune coIléc|;ien en rupture de discipline se passionnait à lecture de W. Scott. L'on déplore que dans uneyille aussi vaste que Bordeaux et riche en places pittoresques, l'on n'ait ] honore du nom du poète un espace où Ton pût retrou ver ceiie beauté de nature tropicale qu'il chanta avec tant d'émotion et de science (i) : l'admirable square dominant la rivière et l'océan était tout désis^né . Récemment, un excellent professeur du lycée a prononcé ù la distribution des prix un diflconn érudit et pieux.

« Nous avons lu Caïn d'un bout à l'autre, malgré la privation la plus absolue de tout mouvement de sympathie quelconque, et plutôt réNTolté au fond de l'esprit comme an fond de l'âme. Mais enfin la machine est immense, elle joue bien et produit son effet.

a Cet effet invariable est une sensation de rêve lourd et décousu^ on voit et on entend des choses dont on ne se rend pas comple ; d'immenses ombres farouches qui s'alloDgent, s'allongent dans de fausses ténèbres et dans une fausse lumière, escortées d'immenses bruits confus. La vue etTooIe sont frappées jusqu'à se ressouvenir,el le rêve vague rappelle vagfiement des rêves purs évanouis. L'intelligence ne perçoit rien de net, le cœur n'entend rien qui le touche ; la curiosité seule est saisie, mais elle l'est forlemcnt. Puis, tout s'enfonce dans le brouillard et tout y reste enveloppé. On ne se rappelle pas une figure, on n'a pas retenu un seul vers. Cependant que de figures gigantesques, et que de vers bien &its, sonores, souples, flamboyants, niellés comme le meilleur acier de Damas et capables de trancher des rochers I Seulei» ment, ils n'entrent pas dans le cœur. Millevoye a mîeuxréassi avec son pauvre fer blanc.

« Le Louvre possède une célèbre mêlée de Salvator Rosa. Dans un site sauvage, au milieu des rocs et des mines, quel*

ques ceDtaines de furieux se portent de terribles coups. La rag-e est sans pareille ; on se perce, on se renverse, on s'étrangle, on s'écrase, et personne n'a une égratignure ni une goutte de sang. Voilà justement l'effet des poèmes de M. Leconte : un simulacre enragé d'effort et de douleur, point de blessures, ni de sang,ni de larmes. Choc de nuées sans pluies et sans tonnerres. »

Vkuillot.

Leconte de Lisle traducteur.

« M. Leconte de Lisle ne se défend pas de l'abus d'exactitude presque matérielle. » Ectiiiu : Rapport sur Vétat des études de langue et de littérature grecques en France^ 1866.

c( M. Leconte de Lisle est grand poète aussi, et d'une si forte originalité qu'il est devenu chef d'école. On lui doit une vraie reconnaissance — il faudrait que ce fût une reconnaissance nntioJi(de — pour avoir su au milieu des événements tragiques de ces dernières années poursuivre son austère labeur et nous donner la vraie notion du père de la tragédie, Eschyle. M. Leconte de Lisle nous a déjà donné Homère. Lui seul pouvait, je crois, rendre fidèlement la simplicité grandiose de ces antiques sans en déranger la beauté, travail patient, ingrat en apparence, du laveur d'or au profit des autres 1 Mais qui se connaîtrait mieux en or pur que celui qui porto en lui une mine féconde ?... »

George Sand : extrait du Temps du 3i juillet 1872.

<c Faux chef-d'œuvre ! » « Aussi peu grec que possible, noir et triste, et, pour trancher le mot, assommant. » « Rien ne ressemble inoins à Eschyle que cette pseudo-traduction. » « Celle mélopée appliquée à des scènes d'horreur était insupportable. » « Ses Erijnnies manquent de pathétique à un point qu'on ne saurait dire, le vers en est constamment tendu et violent. » ce H y a parfois quelques morceaux qui portent. » {Les Erynnies au théâtre d'Orange, Sargey : Temps du 5 août 1897.)

408 I-ECONTE DE LISLE

a La personnalité de Tauteur des Poèmes Barbare$ < empêché Euripide de se produire exaclement^ tel qu*il fut( voulut être dans cette œuvre particulière.

a... L. de Lisle a certainement créé une œuvre d beauté nouvelle, d'une beauté aatre^ par ses vers qui ont l à tour la blancheur du marbre et la sonorité du bronze, i h cette beauté constatée et admirée^ il faut bien dire que V poète français a, non seulement solennisé et durci le tn que grec, mais qu'il a en partie changé son esprit, suppi la libre manifestation de son irrévérence et de son ironie. C' là pourtant un aspect constaté par Racine, à deux repri dans les notes écrites sur son exemplaire d*£uripide : u remarque avec raison qu'il arrive à son modèle de toumei tragique en comique...

Euripide a donné à lon^ jouet de la fatalité, une sorte de scepticisme résigné qui se retrouve pour ainsi dire enseveli sous la pompe des vers de Leconte de Lisle .. Nous n'avons pas eu la sensation du naturel et vivace génie grec, qui existe pourtant dans la littérature comme dans la statuaire, et que 1 on s'obstine à vouloir dissimuler, ou, tout au moins, à chan« ger en « style » grec. (Gustave GefFroy : Rev, encycl, 1897.)

Leconte de Lisle bibliothécaire.

«... Comment I Les livres étaient soignés, catalogués, dî»tribués par Leconte de Lisle ! Mais jamais, au grand jamaô, il ne daigna s'y occuper. Il faut voir de quel front et de quel monocle il recevait des sénateurs assez impudents pour loi demander un trimestre de 1* «Officiel » ou un répertoire juridique. C'est fAcheux que des législateurs, s'ils veulent s'instruire, ne trouvent pas les instruments convenables, fitpois, le pire, c'est que Leconte de Lisle perdait son temps. < Voilà un admirable poète que l'on veut aider, et pour trois mille francs par an, on l'oblige, dix mois par année, à venir te les jours, de une heure à six, bailler dans un bureau où ilnc sert de rien ! Anatole France^ infiniment plus subtil, faisait l'école buissonnière, et de l'Arc de Triomphe au Luxembourg s'oubliait avec les bouquinistes du quai. Mais que d'ennuis il en avait !

« Tout cela est évidemment absurde. Si je ne m'abuse, lo

Sénats à cette époque-là, jouissait de cinq bibliothécaires au moins, parmi lesquels je me rappelle Lecoate de Lisle, Anatole France, Louis Ratîsbonne, Charles Edmond, soil quatre littérateurs, et un jeune cbartiste très compétent, M. Salomon, je crois, qui, selon ses illustres collèfjues, faisait seul toute leur besogne. Eh bien I si les questeurs du Sénat voulaient bien sortir de la niaise et raide logique, s'ils se laissaient guider par une raison plus généreuse, ils décideraient de garder ce qu'il y a de bon dans celte tradition et ils institueraient des bibliothécaires honoraires : deux poètes, deux pensionnés à qui il serait ù peu près interdit de pénétrer su Luxembourg, sinon le i®r janvier, pour saluer le président, et le 3o de chaque mois pour la formalité de la caisse.

(c Qu'en pense M. Albert Sorel et ne voudrait-il pas suggérer cette élégante solution dans les conseils du Sénat ?

« Je me méfie que j'ai des lecteurs qui, tout en suivant cet article, maugréent: « Payer des poètes! Donner trois mille francs, soit six mille, à des faux bibliothécaires ! Et qui est-ce qui fournira l'argent? C'est toujours moi, bon public! etc., etc.»

« Nous sommes d'accord sur un point : il faut décourager les littérateurs. Mais, cela, on le fait excellemment. En province, notamment, dès qu'un jeune homme monire des dispositions pour l'art où s'illustrèrent Hugo, Lamartine et Musset, on l'enveloppe tout de go des plus vigoureux ricanements, et Ton obtient, en général, le résultat que vous et moi nous souhaitons : l'enfant des Muses ne persiste que si vraiment il a une vocation plus forte que toutes les misères. Je crois donc que la première partie du problème est assez convenablement solutionnée. On tue, chaque année, un nombre considérable de jeunes littérateurs. Le public en doute, parce qu'il voit nne surabondance de journalistes, mais, sauf quelques exceptions, le journaliste est un rédacteur analogue à ceux des ministères, ou encore aux employés à la correspondance dans les maisons de commerce. C'est un métier où l'on peut gagner honorablement sa vie, mais qui n'a rien à voir avec les choses d'art. « Experto crede Roberto. »

oc Le poète lyrique, le philosophe, le créateur, celui qui vient se placer à la suite des maîtres qui constituent la littérature française, est, en réalité, assez rare ; c'est un être

ttp^OIessl•u^s. r^i j)iii.s, cuuii, ii ^a i iiwuLicur, ii y a la n 1 générale. On oe plaint pas rar*cent sacrifié pour crc

{ écoles, (les chaires, des laboratoires des missions : 1

d'un véritable écrivain est le plus fécond et le moins c des enscifjDements.

a Quand je pense à ce que j'ai payé de cachets^ depi j 'existe, à des n)aî(res, pour mon baccalauréat, à des y Ml seurs de violon, d'escrime, de natation, de gymnasti

r \ que je suis si parfaitement médiocre dans tous les arts

-^' me guidaient, je suis confus de in'être instruit gratui

auprès de Pascal, Rousseau, Chateaubriand el des jusque Leconte de Lisle. Et la société entière est dan cas à leur endroit. Nous pourrions donc prendre nos ] tions et veiller à ce que notre génération (c'est-à-dire

La revue la Plume ayant invité les poètes à élire un « Prince des poètes » digne de succéder à Leconte de Liste, Louis Ménard répondit :

« ... Je crois devoir expliquer mon vote comme à la Chambre des Députés : Considérant que la polémique des journaux quotidiens est la forme littéraire la plus utile, la plus populaire et la mieux adaptée aux besoins intellectuels de notre époque^ moi, membre de la classe dirigeante (section des lettres), je désigne comme le plus digne candidat au fauteuil académique do Leconte de Lisle le citoyen Henri Kochefort ! »

« Leconte de Lisle, railleur à froid, amer et mordant d*une dent « phorkyade » pour faire un emprunt à ce Gœllie, le seul de ses congénères à lui comparer sans diminution pour Tobjectivité magistrale du poète français. »

Paul VsiULAiNE : les Mémoires cran veuf. Du Parnasse contemporain.

« Ses vers se dressent avec un tel éclat que les hexamètres d'Hugo même semblent en comparaison mornes et sourds. » J. K. IluYSMANS : .1 rebours.

BIBLIOGRAPHIE (l)

Jean Aicard : Poésies, 1887.

Baubey d'Aurevilly ;

(i) l'ne Claude partie de ces renseignements a été donnée par M. Rolland IJoris. — Voir de même : la P/ume : Le Congrès des poètes, ocf. i8<)4. — Temps du i3 nov. 1884. — Chronique de Paris du 7 juillet i8()3. — Revue Encyclopédique^ i5 août 1894 et de juin i8')5 (sur Heredia). — Mercure, XI, 5à, et XII, 58. — Revue blanch'', XII, 54, et janvier i8(j5. — Revue d'art dramatique, XXXV, p.o-j. — Nouvelle Revue, 32-349 ^^ 89-610. — Revue des Veu.r- Mondes, i5juin 18G0. — Revue bleue, 21 août 1881 et 27 mai 1893. — Album de la Réunion.

47» LKMONTE DE LISLB

Mauiuce h vrhks : UEnseignrment (Van mattre.he JourDal Juillet iH«)'| ; — Anutri dolori sacrum.

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5ainte-Beuve : Lundis, t. V.

4 y/) LEÇON TE DB LISLE

David Sauvageot : Le Réalisme et le naturalisme,

M.vurh:k SniONCK : Artistes littéraires.

Jules Tellieh : Nos poètes.

Louis Tiercelin : Dretins de lettres»

Tisseur : Au hasard de la pensée.

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T. DE Wyzewa : R. indépendante.

D0CU31ENTS POUK UNIi: ICONOGRAPHIE

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POÈMES MIS EN MUSIQUE (l)

Pierre dk Huéville : La TtHe de Kenmarch.

E. Chaiisson: Cbœur iï Hélène, La Cigale, Nanny^ Le Colibri , Hymne védique.

DurARO : Phidylè.

Fauré : Lydia, Xell, Les Roses d'Ispahany La Rose. n. Lusz : Le Cœur de llialmar.

Massenet : Les Er y unies, Paladilhe : ..,?

Franz Servais : VApollonide.

(1) Nous serions très reconnaissants à ceux qui Tondraient biet coniplcter ces diverses contributions à une Bibliographie.

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