‹ Lecture à haute voix [microforme]Chapitre 104 sur 190 · PAGES DE JEUN ESSE · texte numérisé non relu

PAGES DE JEUN ESSE

Ma mère,

C'était la femme d’un employé de ministère, Elle avait eu huit enfants, et il lui en restait quatre, trois grandes filles et un petit garcon. Faire vivre tout ce monde avec les modestes appointements du père, quel problème! Car on voulait garder son rang, malgré tout; on était tière, on voulait rester une bourgeoise, une “dame.” Eh ! bien, le courage et les doigts de fée de l'excellente mère suffisaient à tout. Les fillettes avaient des robes fraîches ; le petit bonhomme était bien tenu. Il existe encore, ce petit bonhomme, et, bien qu’il ait aujourd’hui dépassé de beaucoup la cinquantaine, il se souvient toujours d’un certain caban en étoffe écossaise, chef-d'œuvre de l’industrie maternelle, dont il était très fier et qui faisait l'envie et l'admiration de ses camarades de la pension Hortus. C'était merveilleux ce que cette bonne ménagère déployait d'économie, de

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le avait grandes de avec ne! Car tière, on ! bien, le iffisaient le petit petit bon- Jeaucoup Ain caban aternelle, miration rveilleux omie, de

patience, d'invention, d'activité, pour que sa maison et sa famille lui fissent honneur.

Celle qui, lorsqu'on n’était pas trop pauvre, aimait à recevoir quelques parents, quelques amis de son mari, et leur servait le thé avec grâce, s'était levée à einq heures du matin, comme une servante, et avait quelquefois fait elle-même un petit savonnage, pour que ses filles eussent des collerettes blanches.

Il y avait de mauvais moments.

Vers la fin du mois, le dîner était souvent très court et très maigre; mais on le servait toujours sur une nappe éclatante, et, en été, on mettait un petit bouquet sur la table pour la parfumer et la fleurir. Je vous parlerais jusqu’à demain si je vous racontais tous les tours de force qu'a faits cette pauvre femme, plus encore avec son vaillant cœur qu'avec ses mains laborieuses, Et elle était toujours gaie : elle riait en travaillant, pour communiquer aux siens la confiance et l'énergie dont elle débordait. Que dis-je 2. Aux jours de grande pauvreté, elle redoublait de bonne humeur, et ce logis, où souvent on n'aurait pas trouvé deux écus à faire tinter l’un contre l’autre, était plein de chansons du matin au soir.

J'ai été le témoin de cette sainte et noble vie; et c’est, j'en suis sûr, parce que j'ai grandi auprès de cette admiable femme, qui avait toutes les forces et toutes les délicatesses, que la fleur de la sensibilité s’est un jour épanouie dans mon imagination et que je suis devenu poète,

Mon père.

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Ro X . Souvent, tout seul, je me promène

Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine ;

C’est laid, surtout depuis le siège deParis.

On a planté d’affreux arbustes rabougris

Sur ces longs boulevards, où naguère des ormes

De deux cents ans croisaient leurs ramures énormes. Le mur d’octroi n’est plus ; le quartier se bâtit.

Mais c'est là que jadis, quand j'étais tout petit,

Mon père me menait, enfant faible et malade,

Par les couchants d'été, faire une promenade.

C’est sur ces boulevards déserts, c'est dans ce lieu

Que cet homme de bien, pur, simple et craignant Dieu, Qui fut bon comme un saint, naïf comme un poète,

Et qui, bien que très pauvre, eut toujours l'âme en fête ; Au fond d’un bureau sombre après avoir passé

Tout le jour, se croyait assez récompensé

Par la douce chaleur qu’au cœur vous communique La main d’un dernier-né, la main d’un fils unique. C’est là qu'il me menait. Tous deux nous allions voir Les longs troupeaux de bœufs marchant vers l’abattoir ; Et quand mes petits pieds étaient assez solides,

Nous poussions quelquefois jusques aux Invalides,

Où mêlés aux badauds descendus des faubourgs,

Nous suivions la retraite et les petits tambours.

Et puis, enfin, à l’heure où la lune se lève,

Nous prenions, pour rentrer, la route la plus brève : On montait au cinquième étage lentement,

Et j'embrassais alors mes trois sœurs et maman, Assises et causant auprès d’une bougie.

Eh bien ! quand m’abandonne un moment l’énergie, Quand m'accable par trop le spleen décourageant,

Je retourne tout seul, à l’heure du couchant,

Dans ce quartier paisible où me menait mon père,

Et du cher souvenir toujours le charme opère.

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