DISCOURS DE MONTALEMBERT
C’était le 19 septembre 1831.
La Chambre des pairs est au complet, les tribunes regorgent de monde, à la barre, trois prévenus. L’un d'eux, le plus jeune, vêtu de noir, se lève, et, à l’interrogatoire du chancelier, M. Pasquier, ! qui, lui adressant les questions d'usage, lui a demandé ses nom, PréNOMS, ÂGE ms.
et qualité, 1l répond :
“ Charles, comte de Montalembert, âgé de vinot et un ans, maitre d'école et pair de France.”
Puis, il se rassit, calme, et ses deux eutapagnons, Lacorfaire at de Coux, prirent tous deux cette qualité de maître d’école qui les amenait à la barre de la Chambre haute,
Lacordaire et Montalembert, liés entre eux par une amitié touchante, aimant la religion et la liberté, avaient fait ensemble le projet d'ouvrir à leurs ragies et périls
1, M PASQUIER (1767-1862), homme d'État français, RRENTIR de l'Aeadémie française,
une première école libre, de se faire hardiment arrêter et juger, sachant bien qu’en faisant condamner dans leur personne l’illévalité, ils feraient condamner dans la loi l'injustice.
Quand Montalembert se leva, la Chambre devint attentive, Elle sour'ait, suivant la spirituelle expression de M. de Broglie, ! coi : ‘n aïeul sourit à la vivacité généreuse et mutine du derni : enfant de sa race. Les tribunes ne dissimulaient qu'avec peine leur sympathie attendrie, à la vue de ce jeune homme de vingt ans, orphelin de la veille, vêtu de noir en signe de la mort de son père qui, en mourant, le faisait pair de France et ne lui laissait pas même le temps de finir son droit pour l'exercer.
“Je ne suis qu’un enfant, fit-il, au milieu du plus religleux silence, et je me sens si jeune, si inexpérimenté, si obscur, que, pour m’encourager, il ne me faut rien moins que la pensée de la grande cause dont je suis ici l’humble défenseur, Aussi ai-je pour me soutenir devant vous, et le souvenir des paroles prononcées pour cette même cause, dans cette même enceinte, par mon père, et la conviction que c’est ici une question de vie et de mort, pour la majorité des Français, pour vingt-cinq millions de mes coreligionnaires ; et le cri unanime de la France pour la liberté de l’enseignement ; et les vœux unanimes de ces quinze mille Français dont nous avons nous-mêmes déposé les pétitions à l’autre Chambre; et les droits des milliers de familles dont les rejetons germaient là où l'arbitraire n’a
1. Dans son discours à l’Académie française, février 1813, M. ALBERT de BROGLIE est le fils du duc de Broglie et de la fille de Mme de Staël; erateur politique, homme d'État.
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plus laissé que des déserts: en un mot, l’image d’un passé cruel à réparer, d'un’avenir incaleulable à assurer, et pardessus tout, le nom que je porte, ce nom qui est grand comme le monde, le nom de catholique.
Un mouvement prolongé interrompit à ce moment Île
jeune pair. Mouvement de surprise, bien plus que de
faveur, sur ces bancs où siégeaient comme juges tous les vieux débris de nos révolutions, et en majorité les fils de ceux qui avaient acclamé Voltaire,
Montalembert se souvint de ses ancêtres les vieux chrétiens de Rome, et, comme eux, à la grande surprise de ses juges, il revendiqua son nom de catholique.
Catholique... Mais qu'est-ce donc que cela, un catholique ? se demandent ces fils de Voltaire, stupéfars de la hardiesse de ce fils des croisés. On connaissait des légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes, des républicains, et parmi eux 1l pouvait se trouver des catholiques: mais des catholiques proprement dits, des catholiques avant tout, des catholiques sans autre dénomination, on ne savait pas ce que c’était,on n’en soupceonnait pas l'existence possible,
“ Catholique, poursuivit le noble champion de la liberté civile et religieuse, nous sommes las de prostituer à la créature de la Convention et de l’Empire ce que nous aimons le plus au monde, Nous vous redemandons nos enfants; nous vous redemandons leur honneur, leur pureté, leur foi, leur vertu. Vous n'oseriez refuser à des juifs, à des protestants le fruit de leur amour ; vous n’oseriez rester sourds aux cris de leurs cœurs, Pourquoi faut-il que nous, catholiques, nous soyons sans refuge et sans secours? Vos lois nous proclament la majorité du peuple français : ah! pour Dieu, ôtez-nous ce vain titre, et rendez-nous à ce
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prix les libertés que nul n’a le droit de contester à la
minorité la plus chétive ! ”
Puis au milieu de l'émotion générale, tandis que les tribunes approuvaient tout haut, et que les pairs de plus en plus attentifs se taisaient dans un morne silence, il
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s’écria :
“Eh bien! notre patience s’est lassée, nous avons trouvé que c'était trop longtemps se jouer de nous, trop longtemps nous assujettir à un régime plus exécrable, plus perfide que celui de Julien PApostat. Lui, le plus cruel et le plus adroit persécuteur de notre religion, excluait, il est vrai, les chrétiens des écoles publiques ; mais il ne songea Jamais à fermer les leurs. Jamais il ne les précipita de force dans les écoles païennes, pour les y dépouiller à son aise de leurs mœurs et de leur foi.
“ De deux choses l’une: ou nous avons pour nous la vérité et le droit, et alors vous devez au moins les respecter ; ou nous ne sommes que des êtres égarés, impuissants, trahis par la destinée et par l'avenir ; alors, pourquoi accélérer notre dernier soupir ? pourquoi conjurer par votre despotisme contre notre agonie? Ah! si notre foi doit mourir, souffrez du moins que nous lui choisissions un tombeau, et que ce tombeau soit la liberté du monde! C’est notre foi qui, la première, a levé la noble bannière sous laquelle le genre humaïn est aujourd'hui en bataille. C’est bien la moindre chose qu’elle puisse s’en servir comme d'un linceul.”
Après de tels accents, Montalembert pouvait perdre son procès à la Chambre des pairs, il en avait assuré le gain devant un tribunal plus puissant et plus solennel, celui de l'opinion publique. Aussi, ce fut au milieu du saisisse-
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