VENISE
On s’embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, ! et des deux côtés du canal on voit les palais vénitiens, grands et un peu délabrés comme la magnificence italienne. Ils sont ornés d’une manière bizarre et qui ne rappelle én rien le goût antique. L'architecture vénitienne se ressent du commerce avec l'Orient ; c’est un mélange du goût moresque et gothique, qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le canal presque partout. Le ciel est d'un bleu vif, qui contraste avec le vert éclatant de la campagne ; ce vert est entretenu par l'abondance excessive des eaux : le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement tranchées, que cette nature elle-même a l'air d’être arrangée avec une sorte d’apprêt ; et l’on n’y trouve
1, Venise est bâtie dans les Zagunes ou bas-fonds de la mer Adriatique, à près d’une lieue de la terre ferme. On y arrive aujourd’hui par un pont, où passe le chemin de fer,
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point le vague mystérieux qui fait aimer le midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant qu’agréable ; on croit d’abord voir une viile submervée, et la réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette demeure sur les eaux.
Naples est bâtie en amphithéâtre au bord de la mer, mais, Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent aux mûâts d’un vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment de tristesse s’empare de l'imagination en entrant dans Ve-
Le palais des Dogs e pont des Soupirs.— . L4 PRFRURS nise, On prend congé
de la végétation; on ne voit pas même une mouche en ce séjour: tous les animaux en sont bannis, et l’homme seul est là pour lutter contre la mer.
Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont des canaux !, et le bruit des rames est l’unique inter-
1. Il y a aussi beaucoup de rues solides. La ville est construite sur cent dix-sept îlots, émergeant des lagunes. Ces îlots, que relient plus de trois cent cinquante ponts, sont coupés en tous sens par des rues fort étroites, où la circulation est très active dans la soirée. Grand nombre de maisons ont sut la rue leur entrée principale ou du moins une issue, Aussi sorton.beaucoup plus souvent à pied qu’en gondole.
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ruption à ce silence. Ce n’est pas la campagne, puisqu'on n’y voit pas un arbre ; ce n’est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement ; ce n'est pas même un vaisseau, puisqu'on n'avance pas: c’est une demeure dont l'orage fait une prison; car il y a des moments où l’on ne peut ni sortir de la ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise, qui n’ont jamais été d’un quartier à l’autre, qui n’ont pas vu la place Saint-Marc, et pour qui la vue d’un cheval ou d’un arbre serait une véritable merveille.
Ces gondoles! noires qui glissent sur les canaux ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à.la dernière et à la première demeure de l’homme. Le soir, on ne voit passer que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles ; car, de nuit, leur couleur noire empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent sur l’eau, guidées par une petite étoile.
On entend quelquefois un gondolier qui, placé sur le pont du Rialto, se met à chanter une stance du Tasse, tandis qu’un autre gondolier lui répond par la stance suivante, à l’autre extrémité du canal. La musique très ancienne de ces stances ressemble au chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie; mais en plein air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal, comme les reflets du soleil couchant, et que les vers du. Tasse
1. Cette embarcation, particulière à Venise, est une sorte de longue et, basse péniche (canot léger), dont le centre supporte un petit pavillon fermé de jalousies, qui abrite un divan commode.
prêtent aussi leurs beautés de sentiment à tout cet ensemble d'images et d'harmonie, il est impossible que ces chants n’inspirent pas une douce mélancolie.
MME DE STAEL !, Corinne.
QUESTIONS.— Dan: quelle partie de l’Enrope se trouve Venise ? —Quel est l’aspect de cette ville? est-il agréable ?—Comme situation, Venise est-elle semblable à Naples ?—De quel sentiment se sent-on pénétré en entrant dans Venise ? Et pourquoi ? —-Comment l’auteur définit-il Venise ?—Citez deux comparaisons prises dans le sujet.—Ces expressions: “la dernière et la première demeure de l’homme ” ne sont-elles pas une répétition inutile ?— Que savez-vous du Tasse ? — Quelle est la nature de ce sujet ?— Quel en est l’auteur ?
:1. MME DE STAEL (GERMAINE NECKER, BARONNE DE STAEL-HOL- STEIN), Paris, 1766-1817.—$Se poser en adversaire vis-à-vis de Napoléon ler tout-puissant, faire obstacle par deslivres à ses desseins et à sa politique, une femme l’a osé, Mme de Staël. Animée d’un génie ardent, qui se manifesta dans son livre de l’ Allemagne, elle a aidé Chateaubriand à ouvrir, pour la littérature française, des horizons nouveaux.
Sa naissance même la prédestinait à devenir une femme auteur: car elle était fille de Necker,le ministre des finances de Louis XVI, qui recevait chez lui de nombreux écrivains.
Dès sa jeunesse, elle agit sur l’opinion publique avec l’énergie d’un homme, plaidant pour la douceur en 1793, pour la paix en 1795, pour la liberté en 1810.
Exilée par Napoléon ler,elle tint, soit à Coppet, soit à Genève, soit à Weimar, une sorte de petite cour, puis fut obligée d’aller de capitale en capitale. Quand il lui fut donné de revenir en France, elle n’y rentra que pour y mourir bientôt.
Corinne ou l'Italie est un roman où Mme de Staël se peint elle-même comme poète, peintre, cantatrice, comédienne, etc., douée de tous les dons et de toutes les perfections, mais, en réalité, affectée, prétentieuse, dénuée de la simplicité et de la modestie qui font le principal charme des femmes.
Ce roman présente un ensemble assez imposant, des morceaux assez éloquents, quelques descriptions brillantes. Au point de vue de l’art, c’est de la composition et du style soignés, ù
t cet que DANDOLO.
€, : Venise aux Byzantins demandait un traité.
nise ? ‘2 Auprès de l’empereur part comme député sad ï Un des plus nobles fils de Venise la belle, Com- 4 Dandoio !.., Le traité l’attendait tout écrit. prises * ‘ Lisez, lui dit le prince, et puis signez... ?’ Il lit. mière : Mais soudain, pâlissant de colère, il s'écrie : ds a : ‘ Ce traité flétrirait ruon nom et ma patrie, PE ‘{ Je ne signerai pas ! ‘‘ L’impétueux césar Se lève ! Dandolo l’écrase d’un regard.
Le prince veut parler de présents, il s’indigne ! LHOL- De bourreaux, il sourit ; de prêtres, il se signe ! es Alors, tout écumant de honte et de fureur : REX 6 ‘{ Si tu ne consens pas, traître, dit i'empereur, à ou- ‘‘ J'appelle ici soudain quatre esclaves fidèles, ‘{ Je te fais garrotter, et là, dans tes prunelles, “ 2. ‘‘ Un fer rouge éteindra le feu évanoui ; Ë ‘ Ainsi, hâte-toi donc, et réponds enfin... oui!” e d’un Il se tait !... On apporte une lame brûlante : our la Il se tait !... De ses yeux, où le fer s'enfonçait, on Le sang coule ; il se tait !... La chair fume ; il se tait ! re Et quand de ses bourreaux l’œuvre fut achevée, ra que Tranquille et ferme il dit : ‘‘ La patrie est sauvée ! ”’ Eh bien ! ce front d’airain, inflexible aux douleurs, même Ces yeux qui torturés n’ont que du sang pour pleurs, ci Cet immobile front où pas un pli ne bouge, nu des ; Qui ne sourcille pas sous le feu d’un fer rouge, Ces yeux, ce front, ce cœur avaient quatre-vingts ans. FH Jeune, aurait-il mieux fait? Vit-on ses faibles sens
Le trahir, et son corps manqua-t-il à son âme ?
Va, va, fouille l’histoire avec des yeux de flamme,
Jeune homme, et trouve un trait plus beau que ce trait-là. Auprès de Dandolo, qu'est-ce que Scévola ! ?