LACORDAIRE
En 1818, àu collège de Dijon, il y avait un rhétoricien de seize ans qui faisait l’admiration de ses maîtres et de ses condisciples. Élève sans rival, non seulement il remportait tous les prix, maïs on en créait exprès pour lui d’extraordinaires. Son caractère était à la hauteur de son talent ; calme en apparence et bouillonnant au fond, dé-
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truisant d’un coup de tête la sagesse d’un mois, soutien des faibles et fléau des forts, indépendant par-dessus tout, en vrai Bourguignon. Il passait volontiers ses récréations à faire des bagues de crin, au milieu d’un cercle attentif à sa causerie, Mais à la moindre occasion, le lion s’éveillait, la révolte trouvait un chef et un orateur indomptable. Un jour il fut condamné au pain sec avec un magistrat que nous pourrions nommer. Celui-ci se résigne de bonne grâce et se met en pénitence au milieu du réfectoire.
. Quant à l’autre :
—Je n'irai là, dit-il au censeur, que traîné par quatre gendarmes.
—Eh bien, vous irez en prison.
— À la bonne heure, ceci est à ma taille.
Et le collégien va se faire enchaîner comme Régulus.
Un autre jour, dans une grande querelle, il fut choisi pour champion des anciens; le champion des nouveaux était un officier du génie, Horace et Curiace se battirent devant les deux camps assemblés ; le sang coula, dit-on ; et sans l'intervention des partis, le duel eût fini tragiquement.
L'homme qui se révélait ainsi était Jean-Baptiste-Henri Lacordaire, fils d’un médecin de Recey-sur-Ource, devenu le célèbre dominicain. Chez sa mère, qu’il adorait d’ailleurs, les espiègleries de l’enfant faisaient damner tout le monde.
Heureusement, Mme Lacordaire, femme éminente, tourne cette ardeur vers l'étude, et donna une base solide à l'éducation de son fils. Les grands hommes sont toujours formés par leur mère. |
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Lacordaire oublia toutefois, et fort longtemps (lui-même en à fait l’aveu), les pieux enseignements de la famille. Il fut, neuf ans entiers, voltairien, et combattit sur les bancs de l’École de droit la foi dont il devait être l’apôtre.
A vingt ans il était devenu avocat. Tous ceux qui l'ont connu à cette époque, s'accordent à nous le représenter comme très séduisant d’aspect, grand, mince, d’une tournure élégante, le visage pâle et déjà ascétique, mais éclairé par des yeux profonds, bordés de longs cils. Il se rendit à
Paris ; c’est là que l’attendait la Providence. , Elle le con-
duisit d’abord dans une maison où le talent ne servait qu’à orner toutes les vertus, chez M. Alexandre Guillemin, avocat à la cour de cassation, poète éloquent de Jeanne d'Arc et non moins éloquent avocat à la cour royale,
M. Lacordaire était recommandé à son futur patron par M. Riambourg, président de chambre à Dijon, connu pour sa profonde piété. Il écrivait à M. Guillemin qu’il ne s'agissait plus que de donner à ce jeune homme une bonne direction. M. Guillemin, frappé de l'air angélique du stagiaire, crut qu'il s'agissait du choix d’un confesseur.
Mais à l’effet seul de ce mot, il vit qu'il était à cent.
lieues de son protégé.
—Oh! non, monsieur, je ne fais pas ca; pour cela il faudrait croire, et je ne crois pas. :
Si l’aveu affligea M. Guillemin, la franchise lui plut. —N'en soyons pas moins amis, monsieur, dit-il prudemment au jeune homme, et permettez-moi de ne pas désespérer de l'avenir.
Après avoir rédigé pour son patron pendant dix-huit mois, une-foule de mémoires où se révélait un adinirable
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talent, après avoir plaidé devant la cour enthousiasmée de son éloquence, un jour du mois de mai 1823, M. Lacordaire entra dans le. cabinet de M. Guillemin plus grave et plus ému que de coutume.
—Je vous annonce, lui dit-il, que je vais vous quitter.
— Me quitter! pourquoi donc? nous sommes si bien ensemble,
— Aussi je ne vous quitte pas pour un autre homme, mais pour Dieu. Il y a six mois que je lutte avec moimême, Je suis vaincu; la foi l'emporte; je crois à mon tour. Et je crois si fermement qu’il faut que je sois prêtre !