EUGÉNIE DE GUÉRIN À LOUISE..., SON AMIE
Ma chère Louise,
Que ne puis-je savoir où tu es, quel point tu touches,
quel chemin tu fais, pour te joindre et t'embrasser! Que
n’ai-je les bras assez longs pour atteindre tous ceux que J'aime ! Je conçois que Dieu, qui est amour, soit partout. Ton souvenir me fait penser à Maurice, à mon pauvre Maurice! Après la prière, cette élévation d'âme vers Dieu et vers lui, je n'ai fait que remuer ses papiers, ses lettres, ses poésies, chères et saintes reliques, que je n’osais pas
1, Mlle de Guérin écrit ces lignes quelque temps après la mort de Maurice, son frère (1839).
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toucher d’abord, et dans lesquelles j'ai trouvé ensuite je ne sais quoi à ne pouvoir m'en détacher, D’abord des larmes et puis comme un enivrement de ce passé rouvert, goûté, bu à longs traits de cœur. Oh! quel triste charme a cela! et qu’ai-je rencontré dans ce carton funèbre en l’ouvrant ? Ces lignes, ces lignes frappantes de rapport et laissées là, il y a deux ans ! On dirait vraiment que notre âme entend de loin venir le malheur.
Je l’aimais beaucoup, ce bon frère. Sans jeunesse, à fin de vie, je m’en allais avec Maurice. A tout âge, il y a bonheur dans une grande affection ; l'âme s’y réfugie tout entière.
O doux repos, tu me manques aujourd’hui, Que vais-je Chercher dans les créatures ?
Maurice et Eugénie de Guérin (1805-1839—1810-1848) laissèrent quelques écrits dispersés que des amis dévoués réunirent et jugèrent dignes d’une réputation posthume.
Maurice de Guérin fut plus particulièrement paysagiste ; les compositions d’Eugénie de Guérin appartiennent davantage à la poésie lyrique.
La poésie de Maurice de Guérin, égale à sa prose comme sentiment, lui est inférieure comme expression ; on n'y rencontre pas cette science indispensable du rythme, de la coupe et de la cadence. Ce sont des vers inachevés. Eugénie de Guérin fut supérieure à son frère au point de vue poétique ; elle eut aussi plus d'âme.
La simplicité de ses mœurs, la modestie de son cœur et la limpidité de son existenee ont communiqué à ses vers quelque chose de frais, de délicat et de printanier dont ce fragment pourra donner une gracieuse idée :
‘ Enfant, j'aimais les fleurs, les oiseaux, la parure ; Oui, lorsque sur mon front tombaient de blonds anneaux, J'aimais à contempler ma petite figure
Dans le miroir des eaux.
J'uimais d'errer, pareille à la biche légère,
De la prairie au bois, des coteaux au vallon ;
J'aimais à détacher, pour le rendre à sa mère, L'agneau pris au buisson.
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Si je pouvais m'en aller en haut ; si jetrouvais dans ma poitrine ce souffle qui vient le dernier, ce souffle des mourants, qui porte l’âme au ciel, oh ! je n'aurais pas beaucoup de regrets à la vie. ‘à
La mort est au fond de tout, et on creuse toujours | comme qui cherche l’immortalité.
J’ai trouvé dans les paroles d’un prêtre (encore un ami | de mon Maurice !) un secours inespéré, un apaisement, un calme, un baume religieux qui me fait sentir la foi dans ce qu’elle a de plus doux et de plus fort: la puissance de consolation. De moi-même souvent je ne puis pas y atteindre.
Je le vois, le véritable repos n’est qu’en Dieu, ce repos des âmes saintes qui, avant la mort, sont sorties de la vie. Heureux dégagement ! je meurs d’envie de tout ce qui est céleste ; c’est qu’ici-bas tout est vil et porte un poids de terre.
5 HE ah = Lette