JEANNE LE BER
En 1711, les Anglais, après avoir médité longtemps la conquête du Canada, firent un grand armement pour s’en emparer cette année même ; et, dans ce dessein, trois mille hommes partirent de New-York, avec de petites pièces de canon, pour surprendre Ville-Marie par terre, tandis qu’une flotte allait attaquer Québec. Chacune des deux armées était supérieure en force à tout ce que le Canada pouvait alors leur opposer de combattants: et comme Ville-Marie n'était environnée que d’une palissade de pieux, hors d'état de résister à l'artillerie, on crut être à la veille des derniers malheurs.
Dans ces circonstances, la cousine de Mlle Leber !recut
1. MLLE JEANNE LE BER fut recluse durant quinze ans dans la maison de son père, et dix-neuf ans dans une cellule située derrière l’autel de l’église de la Congrégation de Notre-Dame. La cérémonie solennelle de la réclusion eut lieu le 5 août 169,5 ; elle mourut le 3 octobre 1714, âgée de 52 ans. Anne Barroy, sa cousine, demeurait à la Congrégation de Notre- Dame et la servait chaque jour. 11
ordre de lui faire connaître le danger imminent où l’on se trouvait, afin qu’elle le détournât par ses prières. Elle lui donna donc les détails que nous venons de raconter. La sainte recluse, l'ayant écoutée attentivement, garda d’abord quelque temps le silence; puis, prenant la parole, elle l’assura qu’on n’avait rien à craindre, et que la très sainte Vierge serait elle-même la gardienne du pays. Néanmoins, le baron de Longueuil, cousin germain de Mlle Le Ber, gouverneur de Ville-Marie, et surnommé avec raison le Machabée du Montréal, jugeant qu'on ne devait pas laisser arriver les ennemis partis de New-York, sans leur dresser quelque embuscade sur la route, résolut d’aller avec une poignée de monde, les attaquer près de Chambly, où ils devaient passer. Mais ne comptant que sur la protection de Marie, la maîtresse et la reine du pays, il voulut s’avancer à leur rencontre, armé d’un étendard sur lequel fût peinte l’image de la très sainte Vierge, et autour de laquelle Mile Le Ber eût écrit une prière de sa composition.
Elle ne put s’y refuser. Ayant pris une toile sur laquelle M. Pierre Le Ber, son frère, avait peint autrefois la figure ae Marie, elle en fit un étendard, et y écrivit la prière suivante : “ Nos ennemis mettent toute leur confiance dans “ leurs armes; mais nous mettons la nôtre au nom de la “ Reine des Anges, que nous invoquons. Elle est terrible “ come une armée rangée en bataille ; sous sa protection, “ nous espérons vaincre nos ennemis.”
M. de Belmont, supérieur du séminaire, bénit l’étendard, et le mit solennellement entre les mains de M. de Longueuil, dans l’église paroissiale de Notre-Dame, en présence de tout le peuple, accouru à un spectacle si édifiant, Après
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quoi, ce brave et vaillant capitaine partit en toute hâte,
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regardait comme un gage assuré de la protection du ciel.
Lorsque la cousine de Mlle Le Ber était allée lui annoncer le danger que courait la colonie, elle avait ajouté ces paroles : Si les Angluis ont un peu bon vent, leur flotte arrivera tel jour devant Québec; et c'en sera fait de la colonie. Et Mlle Le Ber, après avoir gardé quelque temps le silence, lui avait donné d’une manière nette et précise, l'assurance du contraire: Non, ma sœur; la très sainte Vierge aura soin de ce pays; elle en est la gardienne, nous ne devons rien craindre.
‘événement montra bientôt que Mile Le Ber n'avait parlé que par une inspiration divine, et que, comme une autre sainte (teneviève, elle était destinée elle-même à procurer, dans cette extrémité alarmante, le salut et la délivrance de sa patrie.
En effet, la flotte anglaise qui allait attaquer Québec, étant entrée dans le fleuve Saint-Laurent, et se trouvant au nord de l’île aux (Eufs, le vent du sud souffla avec tant d'impétuosité, pendant la nuit du 2 au 3 septembre, qu’en moins d’une demi-heure, sept des plus gros vaisseaux se brisèrent sur les rochers et les battures, avec une violence épouvantable. Les éclairs et les tonnerres, se mêlant au bruit des flots et des vents, la foudre tomba sur l’un des vaisseaux, et le fit sauter si loin, que sa quille fut jetée
“bien avant sur la grève. On trouva aussi sur le rivage
près de trois mille cadavres, parmi lesquels on reconnut deux compagnies entières des Gardes de la reine d’Angleierre, qu’on distingua à la couleur de leurs habits.
Après un tel désastre, l'amiral anglais, craignant de perdre le reste de sa flotte, retourna droit à Londres, avec le peu de vaisseaux qui lui restaient; et n’osant se présenter à la reine, il fit sauter son navire, quand il fut sur la Tamise, tout près du port, où il périt avec tout son équipage, à l’exception de deux hommes.
Enfin, l’armée de terre qui marchait sur Ville-Marie, rebroussa chemin dès qu’elle eut appris le désastre de la flotte; et le jour que les Anglais arrivèrent à Boston, la consternation générale fut encore augmentée dans cette ville par un furieux incendie qui consuma quatre-vingts maisons.
Tous les Canadiens, sans exception, regardérent cette déroute des ennemis, qu’on n’avait pas eu la peine de vaincre, comme un effet manifeste de la providence de Dieu sur la colonie. * Nous allons rendre grâce à Dieu de la protection visible qu’il a bien voulu accorder à ce pays,” écrivait au ministre de la marine en France, M. de Vaudreuil, gouverneur général du Canada. Tous les peuples “ conviennent que Dieu leur a fait de grandes grâces, en “ détruisant la flotte anglaise, sans qu'il en ait coûté une “ goutte de sang à cette colrnie.”
Outre le désastre de la flotte et la mort de trois mille ennemis, on eut lieu d'admirer encore, que le vent et les flots avaient poussé sur le rivage une grande quantité de dépouilles, qui enrichirent le pays. Aussi M. de Belmont, frappé de toutes ces circonstances, et surtout de la liberté que la déroute des ennemis donnait au Canada, n’a pas craint de comparer cette défaite à celle des Égyptiens dans la mer Rouge, disant dans sa Vie de Mlle Le Ber, aux
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prières de laquelle il attribue cette délivrance, que la Mère de Dieu obtint, en faveur des Canadiens, le plus grand miracle qui fût arrivé depuis le temps de Moïse.
M. FAILLON, l’Héroïne chrétienne du Canada.
QUESTIONS.--Qu'était Jeanne Le Ber ?—En quel état était le Canada en 1711?- Où est situé New-York ?— Québec ?— Qu'est-ce que l’artillasie?—Pourquoi dit-on ‘à la veille des derniers malheurs ”’ ? quels malheurs avaient déjà affligé le pure ?— Pourquoi le baron de Longueuil est-il surnommé le
achabée de Montréal?—Où est Chambly ?—Quels souvenirs historiques rappelle Chambly ?—Pourquoi Mile Le Ber est-elle comparée à sainte Geneviève ?—Où se trouve l’île aux Œufs ?— Qui était alors reine d'Angleterre ?—Énumérez les principaux événements de l’administration de M. de Vaudreuil.