OSCAR DUNN
Québec, ce 12 janvier 1877
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Pendant que nous étions tous absorhés par les préoccupations politiques, la mort
passait dans les rangs de la jeune généra-
tion et y faisait un vide qui ne sera pas de sitôt comblé. Lucien Turcotte est décédé le 12 janvier (187%. Mort pendant une lutte électorale où l'attendait un triomphe ! Mort au milieu d'une agitation qui à détourné le souvenir de ses compatriotes et empêché même ses meilleurs amis de penser à lui au gré de leur affection et de leur douleur ! Moi qui l’aimais comme un frère, je n'ai pas eu la triste consolation de
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lui rendre les derniers devoirs, Ironie des choses d'ici-bas : son talent, sa vertu sin:
gulière lui méritaient tous les succès ; déjà les obstacles ordinaires des débuts étaient tombés devant son énergie et son travail, il pouvait compter sur une belle carrière, les regards étaient fixés sur lui, il avait d'ailleurs l'ambition légitime de faire et d'être quelque chose—etil meurt durant ces élections parlementaires qui devaient lui ouvrir les portes d'un avenir tout préparé d'avance par l'estime de ses compatriotes pour le grand nom qu'il portait !
Sur cette tombe à peine fermée, qu'ilnous soit au moins permis de pleurer la perte que la patrie vient de faire et d'honorer la némoire d'un ami.
Lucien Tureottie était le troisième fils de l'honorable J. E. Turrotte ; il à été aussi son élève. Il était petit enfant que déjà son père, dès lors en pleine possession de ses succès oratoires, lui apprenait à déclamer les fables de Lafontaine. Il lui donnait d’abord l'exemple, puis il l’installait hardiment sur une table ou une chaise, et le laisait répéter, corrigeant ses gestes et ses intonations. À dix ans, Lucien récitait le
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Chéne et le Roseau comme un éleve du Conservatoire, Avec un pareil maitre, il ne pouvait manquer de se bien former, et ses compagnons d'études qui ont eu les pré.
misses de sa jeune éloquence, s'expliqueront la sûreté de son débit en apprenant que son expérience remontait si loin. Un jour ses confrères, enthousiasmés par sa parole, lui ont fait une ovation: il disait plus tard que c'était là simplement un succès de déclamation obtenu par certains éclats de voix que son père lui avait appris. Explication pleine à la fois de modestie personnelle et d'orgueil filial.
Au collége et à l'université, le jeune Turcotte s'est toujours distingué par ses habitudes laborieuses et par sa bonne conduite. D'une activité d'esprit infatigable, il avait une soif dévorante de tout savoir, et il s'exaltait pour toutes les études, histoire, littérature. philosophie, théologie mème.
Il a toujours été le plus ardent des discoureurs, parlant sur toutes choses, parfois sur celles qu'il ne connaissait pas : c'était sa manière à lui de tirer parti des relations sociales.
Son temps d'université à été l'époque la
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plus heureuse de sa vie. Les succès qu'il v a obtenus lui ont ouvert les horizons de la vie, Il se trouvait précisément, à cet âge gù lon jouit d’un triomphe avec l'émotion candide de l'enfant et l’orgueil légitime de l'homme, période de transition entre la jeunesse et la virilité du talent, âge fortuné, bien différent d’une époque plus avancée de l’existence où les illusions ne déteignent plus sur les hommes et les choses qui nous entourent, où la réalité nue laisse voir la petitesse des hommes et l'inanité des choses.
Les confrères de Lucien Turcotte se rappellent encore plusieurs de ses discours prononcés à l’occasion des fètes universitaires, discours de jeune homme sans doute, mais animés déjà d’un souffle d’éloquence.
IL avait un tempérament d'orateur, il avait le pectus qui fait d'un expert en l’art de bien dire un orateur véritable. Chez lui la pensée provoquait le sentiment, l'émotion suivait de près l'idée et communiquait à sa parole Ja chaleur qui vivifie, l'accent qui subjugue ; l'accord intime de l'esprit et du cœur lui donnait cette force entrainante, don naturel des privilégiés, qui s'impose à tout le monde ct qui est vraiment l’élo-
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quence, la puissance de convaincre. Avide de toute science, penseur acharné à tout concevoir, il était de plus doué d’une sensibilité délicate et d'une imagination qui le portait au-delà des horizons communs, audessus des niveaux ordinaires. On lui a reproché certaines hardiesses, sans doute pour le punir de pousser trop loin l'essor de son intelligence : tant il est vrai qu'il nous faut paver cher même la joie pure des pensées ou des rêves qui, touchant presque aux sphères infinies, sont l'expression la plus élevée des facultés de l'âme humaine et la ravissent en Ia rapprochant des splendeurs pour lesquelles elle a été créée N'oublions donc pas que c'est à la puissance des efforts faits pour trouver la formule du vrai et du beau. dont Dieu a mis en nous l'instinct, qu'il faut mesurer les natures nobles et fortes. ‘* Le sublime est le son que rend une grande âme.” suivant le mot de Montalembert.
Un maitre a dit que la plume forme a bien dire. Lucien Turcotte avait compris cela, et il écrivait beaucoup, non pas seulement en vue d'une préparation immédiate.
mais dans le but de s'habituer à l'élégance
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et à la pureté du langage. Il donnait par là un exemple qui devrait ètre suivi plus généralement dans notre pays. Il voulait ètre en état de dire des choses justes, mais il voulait de plus pouvoir les bien exprimer. Il savait toute l'importance de la forme dans l’art oratoire, et il cherchait à éviter la vulgarité avec autant de soin que le néologisme. habitude qui enfante deux qualités rares mais essentielles chez les avocats et les politiques : la propriété des termes et la sobriété des développements.
Etre clair et concis, c'est le point difficile pour l'orateur, mème pour l'écrivain.
Lucien Turcotte était parmi nous du trop petit nombre de ceux qui, richement favorisés par la nature sous le rapport de l’intelligence, comptent cependant, pour réussir dans le monde, bien plus sur l'étude que sur leur facilité native. Que de talents perdus par cette confiance exclusive dans les ressources naturelles de l'esprit. Pourvu que l’on dise de quelqu'un : Il a du talent, celui-là croit avoir tout fait, il semble au comble de ses vœux, et il n'étudie pas; on dirait qu'il ne sent même pas le besoin d'étudier. Et pourtant les facultés intellec-
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ries pour conserver leur fécondité primitive.
Notre ami avait compris de bonne heure cette nécessité absolue de l'étude, et il s'y adonna avec une ardeur opiniâtre. Il avait de l'ambition, mais il ne l'aurait pas crue avouable s'il ne l'avait fondée sur un labeur nersévérant, et que l'on peut appeler excessif, puisqu'il v a contracté le germe d'une maladie mortelle.
Ses Gtudes de droit finies, il eut une chaire à l'Université Laval qui l'envoya passer deux ans à Paris pour se préparer à donner son cours. C'est là surtout que je l'ai bien connu, et je me rappelle avec bonheur ces jours féconds dont notre amitié et des études chéries faisait le charme. Que de promenades instructives nous avons faites dans ce beau Paris, tantôt cherchant des bouquins sur les quais, tantôt explorant une rue célèbre par ses souvenirs historiques, tantôt visitant les monuments, les musées, les fabriques dont s'honore la France ! Comme elles nous semblaient courtes ces heures que nous passions dans le jardin du Luxembourg, à l'ombre des grands ormes, un livre à la main, lisant à
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haute voix, discutant, écrivant, en toute liberté, devant ce public habitué à voir les étudiants préférer le grand air du pare à la chaleur de leurs mansardes !
Nous allions quelquefois au théâtre ou à l'opéra, et l'œuvre des maitres le transportait d'enthousiasme. Les cours de la Sorbonne lui causatent souvent une impression pénible : il se disait qu'il ne pourrait jamais enseigner avee ce talent, et cette seule 1dée le jetait dans un découragement dont il ne se relevait qu'à force d'énergie.
Mais cette énergie, il la possédait au plus haut degré pour l'accomplissement de ses devoirs d'homme et de chrétien. Caractère digne, honorable. dans la plus belle acception du mot, et catholique convaincu, il unissait à la sévérité de la vertu le charme des natures exubérantes et expansives.
Jeune, emporté, il à su cependant éviter les fautes de son âge. C'était une âme d'élite dans un corps vierge. À défaut des vertus chrétiennes, le respect qu'il 5e portait à lui-mième aurait fait de lui un sage. Mais il était catholique sincère. n'aimant pas à faire étalage de ses pratiques religieuses.
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eœur. A Paris, il faisait presque tous les jours une visite au Saint-Sacrement, et j'ai été trois mois sans le savoir. Ce trait renferme tout le secret de sa vie.
Hélas ! que nous reste-t-il de ce grand cœur, de cette belle intelligence ? Un simple souvenir. C'est beaucoup par l’'exemple qu'il nous retrace ; qu'est-ce pour notre amitié ? qu'est-ce pour la patrie qui londait tant d'espérances sur son enfant ?
On dirait qu'une fatalité pèse sur les jeunes gens doués de génie. Les uns sont annihilés par les circonstances ou par les persécutions, les autres s'anéantissent euxmêmes par la paresse on les habitudes, et ia mort nous enlève les plus irréprochables.
Remontez seulement à vingt années en arrière ; comptez tous les jeunes gens marquants ou même célèbres qui sont disparus de la scène pour des causes diverses, et dites si notre nationalité n’est pas bien malheureuse de perdre ainsi tant de nobles défenseurs, sans avoir obtenu d'eux les services qu'ils pouvaient rendre ?
Le ciel de ses élus devient il envieux ?
Ou faut-il croire, hélas ! ce que disaient nos pères, Que lorsqu'on meurt si jeunc on est aimé des dieux ?
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Qui méritait plus que Lucien Turcotte une longue vie ? On serait tenté de crier à l'injustice du sort, qui ne lui a pas permis de donner toute la mesure de son intelligence et de travailler longtemps pour son pays, si l'on ne savait que Dieu veille sur les peuples et sur les individus avec une infinie miséricorde. Il a rappelé à lui notre ami ; courbons la tête, et cherchons dans cette belle mort le secret de bien vivre.
Par ce qu'il à été, Turcotte nous apprend ce que nous devons être. [Il lui en a coûté sans doute de faire le sacrifice de ses affections, de ses espérances, de sa jeunesse : il n'avait que vingt-sept ans ! Mais il à fait face à la mort avec le courage résigné du chrétien qui a observé toute sa vie les commandements de Dieu et de l'Eglise. I!
ne faut pas le plaindre : toute la gloire.
tout le bonheur est d'être ainsi préparé pour le suprème départ.
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