PII A LE RE
Comment ?
LA COURTISANE
Pleureuse le matin, et le soir courtisane,
Ma vie est tour à tour ou sacrée ou profane,
Enchantant les vivants ou conduisant les morts,
Ceux-ci sans un regret, ceux-là sans un remords!
Vous me faites frémir.
LA COURTISANE
Quoi! qu’est-ce qui te blesse?
Je ressemble à Diane, et suis deux fois déesse ; Présidant aux tombeaux comme Hécate,..! et le soir, Auprès d'Endymion, quand le ciel est bien noir, Présidant aux amours!... Viens! et que leur délire Brille seul en nos yeux !
PIIALERE.
Comment peux-tu sourire.
Toi qui vis au milieu de la mort,... et no vois Que des bûchers, des pleurs, des tombes, des convois ?
LA COURTISANE
C’est un métier pour moi ; pour pleurer on me paie,
Je pleure, tout est dit... Chacun a sa monnaie!...
LES PLEUREUSES
Moi!... des malheurs d’autrui me troubler la raison?
Si je mourais demain, t’attristerais-tu?... Non,
Et tu ferais fort bien... J’agis de même sorte;
Que l’univers entier périsse... que m’importe?
S’il vit, tant mieux pour lui; s’il meurt, tant mieux pour moi!. Eh quoi I plus sombre encor!
PHALÈRE
Loin de moi! loin de moi!
Fuis! tes embrassements me semblent un outrage;
La laideur de ton âme enlaidit ton visage;
Fuis, vendeuse d’amour, vendeuse de douleurs,
Qui mens dans tes baisers, et qui mens dans tes pleurs!
LA COURTISANE
Ne jouez-vous jamais le rôle de pleureuses,
Vous autres,... qui traitez nos douleurs de menteuses?
Moi, témoin obligé de tous vos jours de deuils,
Je vous suis, et vous juçe en face des cercueils!
Qu'y vois-je? Des yeux secs ou quelques larmes rares Mouillant, comme à regret, vos paupières avares,
Et sortant de vos yeux sans venir de vos cœurs !
Là, des chagrins joués; là, des fils orateurs Qui font de l’éloquence avec la mort d’un père :
A défaut de pleurs vrais et de douleur sincère,
Ceux-ci roulent les yeux et se tordent les bras ;
L’autre, plus hypocrite, étale ses hélas!
Pour faire autour de lui murmurer : « La belle âme! » C’est toujours un théâtre, un jeu de scène, un drame,
Des acteurs, des acteurs, et rien que des acteurs!
Je ne trompe pas, moi,... car, en voyant mes pleurs, Chacun sait que je suis une comédienne ;
Mais, votre âme à vous tous, plus fausse que la mienne, Prend un masque, le met, et dit : « Ce sont mes traits. »
LES PLEUREUSES
Que, moi, je suive un mort... et que je rie après.
Qui peut s’en étonner? J’ignore qui j’enterre ;
Mais vous, qui suivez-vous?... Un frère, un fils, un père!
Vous voyez chaque jour tomber autour de vous Ceux que vous appeliez par les noms les plus doux,
Dont l’âme était votre âme,... et pourtant le sourire Sur tous vos traits bientôt refleurit et respire...
Vos pleurs, quand vous pleurez, se sèchent en chemin,
Et vos jours de douleur n’ont pas de lendemain...
Je me trompe... ils en ont... des lendemains d’orgie,
Où, le visage ardent et la lèvre rougie,
Vos cœurs cherchent l’oubli d’un chagrin qu’ils n’ont pas.
Toi, par exemple, toi, le temps n’a fait qu’un pas Depuis que ton vieux père est mort de sa blessure ;
A peine si tes pieds ont usé la chaussure Qu’ils portaient en suivant ce funèbre convoi...
Tout le monde, en ce jour, s’attendrissait sur toi.
Tu voulais te jeter dans la fosse béante,
Tu le voulais... Eh bien! âme tendre et constante,
Te voilà cependant pris d’amour, t’enivrant,
Oubliant près de moi bûcher, cercueil, parent,
Près de moi... que tes yeux n’avaient pas reconnue ;
Et c’est sur un tombeau pourtant que tu m’as vue, . .
Au tombeau de ton père!...
P H AL ÈRE) qui a écouté avec un trouble croissant, pousse un grand cri au dernier mot et tombe évanoui.
Ah!
LA COURTISANE, se penchant vers lui.
Sans vie! à mes pieds!... , Les hommes sont vraiment des êtres singuliers !
MARIA LUGRETIA
Le morceau de poésie qu’on va lire a été publié d’abord dans l’Artiste, avec une lettre adressée à M. Arsène Houssaye sur les vers libres. La lettre expliquant le morceau, nous pensons devoir l’insérer ici.