‹ Lectures a l'AcademieChapitre 60 sur 200 · A M. ARSÈNE HOUSSAYE · texte numérisé non relu

A M. ARSÈNE HOUSSAYE

Mon cher monsieur Houssaye, relisant cet été le prologue d’ Amphitryon, après avoir lu le Dupuis et Desronais de Collé, je me demandais pourquoi les vers libres du xvn* siècle sont presque tous excellents et ceux du xvm e siècle presque toujours médiocres. A ce seul mot de vers libres je vous vois vous indigner, vous, si curieux de la forme, et j’entends déjà l'élite des talents qui ont fait, dans ce recueil , de si beaux travaux rhythmiques, me répondre que depuis Victor Hugo, Béranger, de Vigny et tant d’autres, il n’v a plus de vers libres en France. Attendez! attendez! Je demande la parole : d’abord, parce que j’ai de la sympathie pour tous les proscrits, et qu’à

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ce litre les vers libres m’intéressent; puis, je suis convaincu que quand une forme quelconque de la pensée a longtemps régné dans un pays, elle avait sa raison d’être, qu’il faut plutôt l’étudier que la répudier, et qu’une des grandes œuvres du xix c siècle sera précisément de concilier dans une admiration réfléchie tout ce qui est beau, à quelque titre que ce soit; enfin j’espère que ma conclusion, c’est-à-dire le résultat de mes courtes recherches sur les vers libres, satisfera vos poétiques collaborateurs et vous. Ce résultat, cette conclusion, les voici : les vers libres du xvn e siècle sont excellents, parce que ce ne sont pas des vers libres ; autrement dit, il y a pour les vers libres, comme pour les vers réguliers, un rhythme, une règle; règle cachée, rhythme variable et mystérieux, que la plupart des poètes du xvm e siècle n’ont pas l’air de connaître, et qu’ont admirablement pratiqué Corneille, La Fontaine, Racine et Molière. Quel est ce rhythme? quelle est cette règle? C’est ce que j’ai essayé de démêler et ce que je vais essayer de vous dire.

Vous avez certes ouï parler de M. Baucher et de M. d’ Aure, les deux plus grands écuyers de France. Rien de plus intéressant que de voir dans un manège un cheval monté, c’est-à-dire dompté par M. Baucher. Quelle puissante domination de l’homme sur l’animal ! Frémissant, superbe, mais vaincu, ce cheval n’a pas un muscle qui n’obéisse; l’écume qui le couvre, ses narines qui s’ouvrent et se ferment en palpitant, le réseau de veines gonflées qui se dessine sur son corps, tout trahit sa force et sa fiévreuse impatience. N’importe I il faut que chacun de ses mouvements soit rhythmé, que toutes ses allures soient dociles, et qu’enfermé dans le cercle inflexible de ces deux jambes de fer, son énergie elle-même soit encore de la subordination ! — Voyez, au contraire, un cheval monté en plein air par

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M.d’Aure, carM. d’Aure est le cavalier du cheval en liberté, quel spectacle différent! Ce qu’il lui faut, à lui, c’est l’espace; ce qu’il demande à sa monture, c’est le déploiement de-toutes ses forces : il ne la retient pas, il ne la contraint pas, il la lance à toute bride ; et, à les voir ainsi passer tous deux, le cavalier et le cheval, cheveux ou crinière au vent, l’œil en feu, dévorant le chemin, franchissant haies et fossés, on serait tenté de croire qu’il n’y a là qu’un maître, et que ce maître est le cheval 1 Pourtant ce maître a un guide; la main qui l’excite est en même temps la main qui le dirige; son cavalier, il est vrai, lui laisse l'initiative, le suit, l’écoute, trouve plaisir à se lier à tous ses mouvements, mais sans abandonner jamais ni la rêne qui conduit, ni le frein qui peut retenir; et tandis que le cheval de M. Baucher est toujours puissant, quoique captif, celui de M. d’Aure est toujours docile, quoique indépendant.

Eh bien ! le cheval de M. d’Aure est le vers libre. Visible ou cachée, l’action du poëte est toujours là : seulement dans le vers libre, l’artiste, au lieu d’enfermer l’essor de l’inspiration dans un cercle tracé d’avance, l’abandonne à son mouvement naturel , la suit dans tous ses détours, l’exprime dans toutes ses mobiles physionomies, changeant de rhylhme à mesure que la pensée change elle-même de caractère, et arrivant ainsi à rendre avec plus de justesse et de vérité une foule de sentiments délicats, fins et gracieux. Mais il faut que cet abandon ne soit jamais do la mollesse. L’artiste , d’autant plus sévère vis-à-vis de lui-môme qu’il n’a pas d’autre maître que lui, doit donc relever le laisser-aller du rhythme, soit par une plus grande richesse de rime, soit par une plus grande justesse d’expression, de sorte qu’on sente toujours la fermeté sous la grâce et l'art sous l’abandon : le vers libre n’est pas un

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fleuve sans rives, mais un fleuve à rives sinueuses et flexibles.

Quelques exemples achèveront de vous expliquer ma pensée.

Prenons la délicieuse scène de la Psyché de Corneille :

Ne les détournez pas, ces yeux qui me déchirent,

Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux ,

Qui semblent partager le trouble qu’ils m’inspirent.

Hélas! plus ils sont dangereux,

Plus je me plais à m’attacher sur eux!

Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire.

Vos sens comme les miens paraissent interdits, t

C’est à moi de m’en taire, à vous de me le dire,

Et cependant c’est moi qui vous le dis.

Voilà certes des vers ravissants, et tels peut-être que, •dans tout le xvn e siècle, il ne s’en trouve pas qui les égalent pour la grâce naïve. Eh bien! à quoi tient en partie leur charme particulier? A ces deux vers irréguliers qui éclosent d’une manière si inattendue au milieu du couplet, et surtout à ce vers de dix syllabes qui le termine. Rien de plus facile que de donner à ce vers la môme mesure qu’à ceux qui le précèdent, il suffirait d’ajouter un seigneur , et de dire :

Et cependant, seigneur, c’est moi qui vous le dis.

Essayez-le, et vous verrez disparaître du même coup tout le charmant laisser-aller de cet aveu.

Voulez-vous un autre exemple, dans un autre genre?

Je lis dans le prologue d 'Amphitryon ces vers de Mercure :

MERCURE (h U Nuit).

A votre aise vous en parlez.

Et vous avez, la belle, une chaise roulante

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Où par deux bons chevaux, en dame nonchalante.

Vous vous faites traîner partout où vous voulez!

Mais pour moi , ce n’est pas de môme ,

Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal.

Aux poôtes assez de mal De leur impertinence extrême,

D’avoir, par une injuste loi,

A chaque dieu dans son emploi Donné quelque allure en partage,

Et de me laisser à pied , moi ,

Comme un messager de village.

Qui ne voit du premier coup d’œil tout ce que la liberté du vers ajoute ici de vivacité et de pittoresque à la pensée? Quoi de plus vrai dans son prosaïsme que ce petit vers de huit syllabes :

Mais pour moi, ôe n’est pas de môme,

venant après les trois élégants et majestueux alexandrins qui peignent la marche paisible du char de la Nuit? Et ces quatre derniers vers, avec leur allure leste et dégagée, ne rendent-ils pas à merveille ce dont Mercure se plaint , le sans-façon des poëtes à son égard ?

Que dirons-nous donc de La Fontaine? Ici tout serait exemple. La Fontaine, qu’on a longtemps appelé le naïf, est peut-être le plus habile, et permettez -moi de dire le plus malin de tous les poëtes de notre langue; chez lui, tout est prévu, cherché, voulu. On a retrouvé le premier manuscrit de la fable du Gland et de la Citrouille : il n’en est resté qu’un seul vers dans la rédaction définitive. Comme sa mobile et charmante imagination passait sans cesse do l’émotion à l’ironie, do la gravité à la gaieté, de la philosophie à la fantaisie, il n’a trouvé que le vers libre qui- pût rendre toutes les variations do sa pensée;

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de là, dans son œuvre, ce mélange incroyable de rhythmes, de rimes, de mesures, dont chacune a une intention. Voyez, par exemple, ces six vers du Paysan du Danube :

Craignez, Romains, craignez que les dieux quelque jour Ne transportent chez vous les pleurs et la misère,

Et mettant dans nos mains, par un juste retour,

Les armes dont se sert sa vengeance sévère,

Il ne vous fasse en sa colère Nos esclaves à votre tour!

Comment ne pas admirer cet art merveilleux qui termine la période solennelle et noblement menaçante des quatre premiers alexandrins par ce coup rapide et terrible de deux vers de huit syllabes, et relève encore cette fin par le rapprochement inattendu et irrégulier des deux rimes féminines sévère et colère ? Supposez en effet que le poëte ait mis ce que la symétrie semblait ordonner :

Il ne vous fasse, à votre tour,

Nos esclaves en sa colère,

et tout l’effet est détruit.

Ces réflexions me sont venues comme elles nous viennent toujours, vous le savez, mon cher monsieur Houssaye, à nous autres artistes, non en réfléchissant, mais en travaillant , car la méditation chez les poëtes est encore de l’imagination. Je m’étais mis en tête de reproduire en vers l’image d’une jeune fille toute poétique et tout idéale, Maria-Lucretia Davidson, qui mourut il y a quelques années en Amérique, encore enfant, déjà artiste. Je cherchai donc dans ma pensée, dans mes souvenirs, une forme, un rhvthme, pour cette élégie, mais en vain ; rien ne me satisfaisait. Les strophes les plus musicales et les plus harmonieuses de Victor Hugo lui-même me paraissaient

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un vêlement trop ajusté, une draperie trop peu flottante pouf servir de voile à cette créature demi-aérienne. Tl mo semblait qu’enfermer les sentiments de cette âme délicate dans le rhythme inflexible d’une strophe régulière c’était emprisonner Daphné dans l’écorce d’un laurier, c’était changer la nymphe en arbre. Je me résolus donc de me confier à la facilite plus souple du vers libre, tâchant seulement de m’en bien rappeler les règles mystérieuses , si bien suivies au xvn* siècle. Voici cette élégie ; ce n’est pas un exemple que je vous offre, Dieu m’en garde ! je sais trop ce qui lui manque; c’est un essai, et je vous demande, comme indulgence première, de ne pas attribuer à mon ignorance ce qui n’est que la faute de ma faiblesse.

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A peine elle avait dix-sept ans,

Fragile, délicate et frêle Comme une fleur d'hiver, la jeunesse, pour elle, N’était pas, hélas! le printemps.

La pudeur seule animait par instants D’un éclat fugitif cette pâleur mortelle,

Et pour briser ses jours, il semblait que le Temps N’avait qu’à la toucher en passant auprès d’elle, Non du bout de sa faux, mais du bout de son aile!

Ployée ainsi qu’un jeune saule Qui fléchit sous le poids de ses rameaux penchés, Elle marchait, le col incliné vers l’épaule,

• Les yeux sur la terre attachés :

Comme si, pauvre jeune femme.

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Tes regards cherchassent alors La place où maintenant tu dors,

Ou bien comme si ta jeune âme Était trop lourde pour ton corps!

Dans ce corps délicat respirait un poète ;

Les fleurs, les eaux, le silence des bois,

Des cieux la majesté muette,

Tout pour elle avait une voix :

Le génie, en son sein, brûlait ainsi qu’un cierge,

Et le ciel, dont sa muse était comme un écho,

Lui donna l’âme d’une vierge,

Avec la lyre de Sapho.

Elle avait dans la voix de ces notes magiques Qui réveillent aux cœurs mille échos sympathiques, Les pleurs coulaient plus doux à ses accords touchants Il est... il est des chants, dont la douceur suprême Élève l’âme au ciel ; oui, mais le ciel lui-même Semblait descendre dans ses chants.

Et lorsqu’à scs pensers trop purs et sans mélanges La langue humaine résistait,

Elle les traduisait dans la langue des anges,

Elle chantait : #

« Tout est musique en moi ! Dans mon âme ravie,

« Un céleste concert sans cesse retentit,

« Et Dieu, sur l’arbre de la vie,

« Dieu, pour chanter, me suspendit « Comme une harpe d’Éoliel

« Comme une harpe d'Éolie « Qui murmure invisible aux branches d’un buisson,

« Je suis tout harmonie, et ma vie est un son.

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« Comme elle, mon chant seul au monde me révèle,

« Comme elle, je me cache au fond des sombres bois,

« Et je n’ai d’âme que ma voix.

« A tous les vents, ma voix fidèle « Répond comme elle « Par un long accent de douleur,

« Et dans la solitude où le ciel m’abandonne,

« La corde de mon cœur résonne « Au souffle du plaisir, comme au vent du malheur!

« Au vent du malheur, sur la terre,

« Je tombe, plante solitaire,

« Sur ces bords que j’aimais!

« Jamais je ne dirai : ... « Mon époux!... » et jamais « On ne me dira : « Ma mère!... »

« Un soir, pourtant, je vis un homme jeune et beau,

« Agenouillé près d’un tombeau ;

« Il pleurait... et mon cœur, touché de sa souffrance,

« Déjà volait à lui pour l’aller secourir...

« Mais soudain je fuis sa présence,

« Je n’ose pas aimer... je dois sitôt mourir!

« Je dois sitôt mourir? Hâtons-nous donc de vivre!

« Qu’une folle gaîté m’entraîne, et dans son cours « Par les plaisirs double mes jours!

« Au bal! au bal! Le bal m’enivre,

« Les jours pleins ne sont jamais courts!...

« Vain espoir!... vains efforts!... le chagrin suit sa proie « Sous ces mensonges de bonheur !

« Un désespoir secret se cache dans ma joie « Comme ttn ver au sein d’une fleur,

« Et de la folle ivresse où mon âme se noie « Une voix vient glacer le passager élan,

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« Et dit : ... « Tu mourras dans un an I »

« Dans un an ! Oh! pitié ! Quelle étroite carrière I « Quand j’ai trop d’âme en moi pour une vie entière,

« L’user en quelques jours!... Mais non!... non !... pour les cieux « Gardons tous les trésors de mon âme poète I « Là, reprenant le cours de ma vie imparfaite,

« Des anges je suivrai les chants harmonieux ;

« Pour les concerts mortels ma voix n’était pas faite!

« En te chantant, grand Dieu I mon sort s’achèvera « Dans le seul monde qui me reste;

« Et quand la mort m’endormira,

« Je me réveillerai dans un concert céleste!... »

Dix mois plus tard, un jour que la neige et la pluie Couvraient les champs et les forêts,

Sa mère, à son réveil, resta tout éblouie De la majesté de ses traits.

Elle était belle alors... belle... comme son âme!

Son front plus haut, ses yeux plus grands Étaient tout pleins de ciel, et des vagues de flamme Baignaient ses longs regards mourants.

Dès qu’elle voit entrer sa mère, elle s’écrie :

« Arrive! arrive! hâte-toi!

« Ce que j’ai?... Je l’ignore, ô ma mère chérie,

« Mais que je te sente avec moi! »

Puis soudain, sur son lit, debout elle se lève,

Ouvre les yeux, étend les bras Comme pour retenir ce qui charmait son rêve,

Prête l’oreille, parle bas,

Et bientôt, d’une voix vibrante et métallique,

Module, avant de s’assoupir,

Un son clair, prolongé, brillant, mélancolique...

Ce fut là son dernier soupir I

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