ACTE I
ORPHÉE
Tu l’as abandonnée!... Où? quand? comment? Pourquoi?
J AS ON
Pourquoi ?... Ne sais-tu pas qu’elle traîne après soi La malédiction, l’horreur et l'homicide.
Que son nom fait pâlir comme un nom d’Euménide, Qu’une fatalité de meurtre la poursuit.
Que l’univers entier la repousse ou la fuit ?
Contre elle Absvrte mort a soulevé la Thrace,
La mort de Pélias de la Grèce nous chasse ;
À peine en quelque port sommes-nous descendus.
Que les peuples soudain se lèvent éperdus Comme pour conjurer ou la guerre ou la peste...
Ah! c’en est trop ! avec cette femme funeste Je suis las d’affronter l’horreur de l’univers.
Je n’en veux plus!...
Qu’entends-je ! ô cœur dur et pervers !
C’est toi, c’est toi qui viens lui reprocher son crime !
Qui donc en fut l’auteur? Qui donc en fut victime?
Qui donc en eut le fruit ? Quoi ! tu vas sur les mers Chercher cette barbare au fond de ses déserts;
Elle était pure, belle, heureuse, et son visage Respirait la pudeur, la force et le courage!
Tu viens! tu la corromps avec ta passion,
% Tu fais servir aux plans de ton ambition Les aveugles transports qu’en cette âme fougueuse Jetait d’un feu nouveau la puissance orageuse ;
Et pour toi seul, enfin, quand, à force d’amour,
Elle a, derrière soi, tout brisé sans retour,
Quelle a trahi son père, abandonné sa mère,
Que, proscrite, elle a fui sur la terre étrangère,
MÉDÉE
Et que là, triste objet de fureur et d’effroi,
Dans ce vaste univers elle n’a plus que toir Alors, saisi soudain d’un vertueux scrupule, Devant ce front souillé ta pureté recule,
Tu lui reprends ton cœur et l’appui de ton bras... Non! tu ne le peux pas! tu ne le feras pas!
Plus elle est en horreur au ciel comme à la terre, Et plus entre elle et toi le lien se resserre !
Les barbares, les Grecs, et Corinthe et son roi, Tout l’univers entier peut l’accuser, hors toi !
Toi qui précipitas le premier dans le crime Cet être que les dieux avaient créé sublime.
Toi qui fus le seul but de tout ce qu’elle fit,
Toi qui de ses forfaits tiras toujours profit,
Toi qui, de tous ses maux artisan ou complice, En vivant du bienfait trahis la bienfaitrice.
1 A S O N , avec emportement.
Devient-on criminel parce qu’on n’aime plus ? Si mon cœur est coupable, accuses-en Vénus!
Vénus !
ORPHÉE
J ASON
Oui! oui! Vénus! Déchire-toi, mon âme.
Et qu’éclate à leurs yeux mon indomptable flamme !
Que dis-tu?
ORPHÉE
J ASON
Loin de moi tous ces prétextes vains 1 Non! ce n’est pas l’horreur des dieux et des humains,
Ce n’est pas le forfait, ce n’est pas l’anathème
Qui rompt mes premiers nœuds, c’est l’amour! J’aime! j’aime !