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était l’etfet réel ? Le négociant, obligé de perdre la valeur entière des marchandises françaises qu’il exportait, vendait en conséquence le sucre et le café qu’il rapportait d’Angleterre, le consommateur français payait le montant des produits dont il n’avait pas joui. C’était comme si, pour encourager les fabriques, on avait acheté aux dépens des contribuables les produits manufacturés pour les jeter à la mer (1).
Pour encourager l’industrie, il ne suffit pas de la consommation pure et simple ; il faut favoriser le développement des goûts et des besoins qui font naître parmi lès populations l’envie de consommer : de même que, pour favoriser la vente, il faut aider les consommateurs à faire des gains qui les mettent en état d’acheter. Ce sont les besoins généraux et constants d’une nation qui l’excitent à produire, afin de se mettre en pouvoir d’acheter et qui, par là, donnent lieu à des consommations constamment renouvelées et favorables au bien-être des familles (^).
Après avoir compris que la demande des produits en
général est d’autant plus vive que la production est plus active, vérité constante malgré sa tournure paradoxale, on doit peu se mettre en peine de savoir vers quelle branche d’industrie il est à désirer que la production se dirige. Les produits créés font naître des demandes diverses, déterminées par les mœurs, les besoins, l’état des capitaux, de l’industrie, des agents naturels du pays ; les marchandises les plus demandées sont celles qui présentent, par la concurrence des demandeurs, de plus forts intérêts pour les capitaux qui y sont consacrés, de plus gros profits pour les entrepreneurs, de meilleurs salaires pour les ouvriers; et ce sont celles-là qui sont produites de préférence.
On voudra savoir peut-être quel serait le terme d’une production croissante et où des produits, chaque jour plus considérables, s’échangeraient constamment les uns contre les autres; car enfin ce n’est que dans les quantités abstraites qu’il y a des progressions infinies, et dans la pratique la nature des choses met des bornes à tous les excès. Or c’est l’économie politique pratique que nous étudions ick
L’expérience ne nous a jamais offert encore l’exemple d’une nation complètement pourvue de tous les produits qu’elle est en état de créer et de consommer ; mais nous pouvons étendre par la pensée à tous les produits successivement, ce que nous avons observé sur quelques-uns. Au delà d’un certain point, les difficultés qui accompagnent la production, et qui sont en général surmontées par les services productifs, s’accroissent dans une proportion plus rapide, et ne tardent pas à surpasser la satisfaction qui peut résulter de l’usage qu’on fait du produit. Alors on peut bien créer une chose utile, mais son utilité ne vaut pas ce qu’elle coûte, et elle ne remplit pas la condition essentielle d’un produit, qui est d’égaler tout au moins en valeur ses frais de production. Quand on a obtenu d’un territoire toutes les denrées alimentaires qu’on
(l) L’Anglais ne demandait pas mieux que de vendre à bon compte ses denrées coloniales à la France. Il convenait de laisser faire, quoiqu’on guerre. Alors les Français, au lieu de dépenser 50 millions en sucre, n’en auraient dépensé que 25, et il leur serait resté 25 millions annuellement pour acheter les marchandises françaises qu’on jetait à la mer; la meme production aurait eu lieu, et il n’y aurait eu de perte pour personne. (Note de J. -B. Say.)
(2j Une note jointe en cet endroit à la traduction anglaise de ce livre, m’a obligé de développer un peu plus mon idée. Le traducteu»* me reprochait de jeter de la défaveur sur toute consommation qui n'est pas reproductive; si je pouvais être entendu ainsi, j’»Tais mal exprimé ma pensée. Je sais fort bien que l’objet essentiel de la production est de satisfaire les besoins de l’homme ; je voulais seulement ajouter que lorsqu’elle est improductive, elle n’est accompagnée d’aucun autre avantage, et que, par conséquent, si l’on veut lui trouver des avantages, il faut probablement faire naître les besoins. Alors il y a un développement plus grand des facultés de l’homme, plus de capacité pour produire et pour jouir, plus de civilisation, et, comme il serait facile de le prouver, plus de facultés morales et intellectuelles. (Note de J.-B. Say.)
peut en obtenir, si l’on fait venir de plus loin de nouvelles denrées alimentaires, leur production peut se trouver tellement dispendieuse que la chose procurée ne vaille pas ce qu’elle coûte. Si le travail de trente journées d’hommes ne pouvait les nourrir que pendant vingt jours, il ne serait pas possible de se livrer à une semblable production ; elle ne favoriserait pas le développement de nouveaux individus, qui, par conséquent, ne formeraient pas la demande de nouveaux vêtements, de nouvelles habitations, etc.
A la vérité, le nombre des consommateurs étant borné par les denrées alimentaires, leurs autres besoins peuvent se multiplier indéfiniment, et les produits capables de les satisfaire peuvent se multiplier de même et s’échanger entre eux. Ils ne peuvent se multiplier également pour former des accumulations et des capitaux. Toutefois, les besoins devenant de moins en moins pressants, on conçoit que les consommateurs feraient graduellement moins de sacrifices pour les satisfaire ; c’est-à-dire qu’il serait de plus en plus difficile de trouver dans le prix des produits une juste indemnité de leurs frais de production. Toujours est-il vrai que les produits se vendent d’autant mieux que les nations ont plus de besoins, et qu’elles peuvent offrir plus d’objets en échange, c’est-à-dire qu’elles sont plus généralement civilisées.
(Michel ChcYalier.)
C’est de l’intervention de la vapeur que les chemins de fer tirent leur importance extrême ; c’est par elle principalement qu’il leur est donné de jouer dans la politique, dans le commerce, dans les relations sociales, un rôle dont la grandeur, déjà visible à tous les regards, devient chaque jour plus manifeste. C’est par là que le chemin de fer est un instrument du plus haut prix pour l’exercice et le développement de la sociabilité humaine dans ses divers aspects, un puissant agent civilisateur. Si bien que le nom le plus juste pour le chemin de fer serait celui de
chemin à vapeur.
Si on suppose qu’en France le réseau des chemins de fer soit achevé, les dépêches, les personnes, les marchandises, feront, sur le pied de 40 kilomètres à 1 heure, le trajet qu’avant les chemins de fer on elfectuait sur la base de 8 kilomètres ; c’est du moins la vitesse moyenne de nos messageries et de celles du reste du continent. La rapidité aura donc été accrue dans le rapport de 40 à 8 ou de 1 à 5. Par les chemins de fer donc, la transmission des personnes et des marchandises s’opérera avec la même faciliié, dans un pays qui aura 500 kilomètres de long et 500 de large, qu’auparavant dans un autre qui n’aurait eu
(I) Ce morceau, quand il fut écrit, c’est-à-dire à un moment où les chemins de fer existaient à peine, annonçait l’avenir et attestait la grande efficacité de ces puissants moyens de communication, dont beaucoup de personnes même éclairées ne soupçonnaient pas 1 importance. Ces mêmes pages mettent en lumière les services généraux que le chemin de fer, aujourd’hui dans son plein développement, rend à la civilisation (H. B.).
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que 100 kilomètres dans les deux dimensions. Or la superficie de ce second pays serait 25 fois moindre que celle du premier. Aussi, pour les affaires administratives, la Russie et la vaste république de l’Union américaine du Nord deviennent des États dont la dimension n’a plus rien d’exagéré. Si l’on mesure les distances par le temps nécessaire au parcours. Vienne, Berlin, Paris, Londres, Édimbourg, Madrid, Lisbonne, Milan, Naples, Venise, ne sont plus les unes des autres qu’à la distance où se trouvaient, il y a 2,000 ans, Athènes, Sparte, Argos, Thèbes, Corinthe. Un champ indéfini s’ouvre ainsi aux espérances des hommes qui aiment l’accord des nations et qui appellent de leurs vœux l’harmonie des intérêts parmi tous les peuples civilisés.
Les Anglais et les Américains ont un adage qui, à mon gré, est une des preuves de leur avancement : Le temps est de l'argent^ disent les premiers ; c'est l'étoffe dont la vie est faite^ disent les autres. Par les chemins de fer, cette pensée salutaire tend à se graver dans l’esprit et la conduite des hommes, et on est fondé à dire qu’ils allongent la vie. N’est-ce pas l’allonger en effet que de supprimer la majeure partie des pertes de temps que nos pères étaient obligés de subir dans toutes les transactions qui impliquent un déplacement des hommes ou des choses ? Celui-là vit plus longtemps, qui, dans le même nombre de révolutions de la planète autour du soleil, accomplit plus de choses, passe par un plus grand nombre de sensations et d’idées. Un philosophe moderne a dit : L'âge c?’or, qu’une aveugle tradition avait mis dans le passé, est devant nous. Si Uon admet que la longueur de l’existence soit un des caractères de l’âge d’or, les chemins de fer justifient cet aperçu profond. Par eux le commun des hommes atteindra une existence effectivement aussi longue que les 900 ans de Mathusalem.
Ils n’étendent pas moins la vie dans l’espace que dans
le temps. Et en effet, par les chemins de fer, combinant leur action avec les paquebots modernes, c’est-à-dire toujours par la vapeur, il n’y aura plus aucune contrée qui ne soit à notre portée ; c’est à peine s’il y en aura quelqu’une dont on puisse dire qu’elle soit éloignée. On va déjà de Paris à Washighton dans le délai qui était nécessaire, il y a un siècle, sous Louis XV, pour se rendre de Paris à Marseille. Les Grandes Indes, dont on parlait sous François P" comme d’une terre mystérieuse, inabordable, sont ou vont être à trois semaines de Londres. Les antipodes, ce terme extrême de l’éloignement sur la terre, seront, pour ainsi dire, à nos portes ; on pourra y aller en un mois. L’Européen aura une propriété dans la Nouvelle- Zélande ou l’Australie aussi naturellement qu’un seigneur de la cour de France avait, il y a 200 ans, une terre en Provence ou un baron anglais un château en Écosse. Deux amis, en se séparant à Paris, se donneront rendez-vous à Calcutta ou à Mexico, sans que cela paraisse extraordinaire. Pour sa santé, on ira prendre les eaux indifféremment à Tœplitz ou à Saratoga. De Rome à Édimbourg, on voisinera. Le même bourgeois qui, dans sa fatuité, voulait avoir des pages, comme les grands du temps de La Fontaine, répétera le regret d’Alexandre le Grand, que la terre soit trop petite.
Mais le sage pensera qu’au lieu d’avoir été rapetissée et ravalée , notre planète aura été fécondée. Les biens qu’elle rend quand l’homme l’arrose de ses sueurs pourront, en quelque lieu qu’ils aient été produits, se répandre sur tous les membres de la famille humaine, quelque lieu qu’ils habitent. Déjà, en tournant à profit la force des vents, l’homme a pu arriver à ce beau résultat que des denrées d’une conservation facile, comme le coton, le sucre, le blé, peuvent se transmettre à très bas prix d’un continent à l’autre, au travers des océans les plus redoutés autrefois. Cet avantage sera étendu à des
objets plus périssables, et les isthmes, les montagnes et l’épaisseur des continents n’arrêteront plus le commerce. Au lieu d’être renfermées dans les ports d’arrivage, les marchandises délicates pourront pénétrer à peu de frais et en masse dans le massif des terres. En ce moment les ports anglais reçoivent, par les paquebots à vapeur, des ananas des Antilles, et les chemins de fer distribuent aussi tôt ces fruits délicieux dans le pays tout entier à un prix qui est relativement vil. Ce fait exceptionnel encore deviendra usuel. Chez nous, par la malle-poste, on transportait du raisin de Montaubaii à Paris; ce ne seront plus quelques paniers qu’on voiturera ainsi à grand renfort de précautions pour l’usage d’un tout petit nombre de riches ; ce seront des récoltes en masse qui, de la Provence, ou du bas Languedoc, ou du Roussillon, viendront s’étaler sur le marché de Paris. Des montagnes de fruits et de légumes, primeurs pour le Parisien et l’homme du Nord, franchiront le même intervalle. Mais que parlé-je de la Provence et du Roussillon ? Ce sera l’Algérie, ce sera l’Andalousie, l’Égyple même, qui quelque jour approvisionneront les tables des Parisiens, celles des Belges, des Hollandais, des Anglais, que sais-je? celles des Berlinois, des Moscovites peut-être.
Le chemin de fer, ou, pour parler plus généralement, la vapeur, dont il est la plus surprenante application, est, dans l’économie intérieure des sociétés et dans celle du monde , l’agent efficace d’une double révolution vers laquelle la pente de l’histoire, ou, pour mieux parler, l’irrésistible génie qu’a mis en nous la Providence, nous mène depuis l’origine des temps. Premièrement, dans l’intérieur de chaque Etat, la condition des hommes tend à s’égaliser. Secondement, entre les États et les races les dissentiments s’effacent, les hostilités s’apaisent, les intérêts s’harmonisent. Ce double mouvement est l’effet d’une cause unique, la puissance qu’acquiert journellement le
sentiment de la fraternité parmi les hommes, et puis il réagit sur celte fraternité pour la renforcer. Or, ici, comment se présente le chemin de fer?
Autrefois, quand un seigneur voyageait, il était avec sa suite à cheval, en grand appareil de force. L’artisan qui se déplaçait cheminait à pied au milieu des fondrières ou par les sentiers escarpés, tout seul, quand il n’avait pu trouver quelques-uns de ses pareils qui eussent par hasard la même route à faire. Plus tard, le même seigneur et l’homme opulent du tiers état, qui s était à beaucoup d’égards assimilé à lui, allaient en poste. Le paysan ou le compagnon continuait d’aller à pied, ou tout au plus il s’élevait à la patache. Aujourd’hui, tous vont sur le chemin de fer par le même convoi, dans des voitures qui se tiennent. Le petit bourgeois est souvent dans le même compartiment que le duc et pair, là où il subsiste encore des ducs et pairs. Personne n’éclabousse son voisin. Tout le monde obéit docilement au conducteur du convoi; nul n’a d’ordre à lui donner. Là aussi le droit commun s’est substitué au privilège.
Quant à l’action que le chemin de fer exerce en faveur de la sympathie réciproque des nations, de la fusion des races, j’en ai déjàdit rapidement quelque chose. Les peuples ne se sont tant haïs que parce qu’ils ne se connaissaient pas. Leur donner la faculté de se voir, c’est leur apprendre à s’aimer et à s’apprécier les uns les autres. Poussé par le sentiment qui porte l’homme à améliorer son sort, chaque peuple tend à emprunter aux autres les usages qui lui paraissent meilleurs que les siens, les idées qui sont plus avancées que celles qu’il professe. On conçoit sans peine à quel point les relations que nouent les chemins de fer favorisent ces changements successifs. Le commerce, par les échanges de produits qu il opère, unit les nations les unes aux autres. Les chemins de fer provoquent, avec une énergie extrême, les échanges cornmer-
ciaux. Ils en donnent le moyen par les facilités qu’ils apportent au transport, et, par la connaissance qu’ils procurent à chaque peuple des productions des autres, ils font désirer celles-ci de plus en plus. L’ancien système de politique commerciale, qui est fondé sur une pensée d’isolement, n’a pas de plus grand ennemi que les chemins de fer. Le caractère vexatoire, attentatoire à la morale publique (par les visites à corps) que ce système imprime à la douane, le préjudice qu’il cause à la richesse publique, l’impossibilité de le concilier avec la liberté du travail et de l’industrie et avec l’équité, lui avaient déjà suscité bien des ennemis. Parmi les penseurs il était condamné depuis longtemps. Le chemin de fer vient pour lui donner un dernier coup de massue.
Il n’est pas jusqu’à la guerre à qui le chemin de fer ne présente des facilités. Le chemin de fer tend certainement à diminuer les chances delà guerre; mais, la guerre une fois déclarée, il doit en rendre les mouvements beaucoup plus prompts, les coups plus décisifs. Avec une seule des fortes locomotives qu’on fait en ce moment, on peut transporter un régiment d’infanterie tout entier. La cavalerie exigera plus d’appareils ; mais déjà les chemins de fer se chargent des chevaux, et ils effectuent le transport des bœufs sur une grande échelle ; en cas de besoin, il serait possible de transformer les wagons à bœufs en wagons à chevaux. L’artillerie ne serait pas un grand embarras. Ou peut calculer que pour un corps d’armée qui serait composé de 20,000 hommes d’infanterie, 5,000 de cavalerie et de 10 batteries (60 pièces) d’artillerie, il faudrait, y compris les bagages, 1,600 wagons (1); avec 73 ou 80 locomotives tout cela pourrait se déplacer au
(1) Savoir, un wagon pour 40 hommes d’infanterie ou 40 cavaliers démontés, ou pour 6 chevaux ; un wagon pour une pièce d’artillerie du calibre de 8 et ses munitions. Il resterait pour les bagages 82 wagons.
(Note de Michel Chevalier.)
même moment. Or toute grande compagnie possède bien 80 locomotives et 1,600 wagons. La puissante compagnie anglaise du Nord-Ouest (Londres à Birmingham, Liverpool et Manchester) possédait, à la fin de 1847, 457 locomotives. Il est vrai que le développement total qu’elle desservait ne faisait pas moins de 1,030 kilomètres. A la même époque, sur l’ensemble des chemins de fer anglais, qui formaient alors un développement d’environ 8,000 kilomètres, le nombre des locomotives pouvait être de 2,000 environ. Le total des véhicules de la compagnie anglaise du Nord-Ouest montait à 1,626 voitures pour les voyageurs, 6,236 chars de toute espèce pour les marchandises. En France, la compagnie du Nord possède aujourd’hui 239 locomotives, 630 voitures pour les voyageurs, 3,306 wagons pour les marchandises.
Mais ne mêlons pas trop les chemins de fer et la guerre. Les chemins de fer se recommandent surtout comme des auxiliaires de la paix. Ils l’affermissent, ils dissipent les préjugés et les haines qui la compromettent, ils suscitent des intérêts qui ne peuvent s’en passer. Quant à la guerre même, s’ils sont appelés à y jouer un rôle, c’est principalement pour l’abréger.
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(Benjamin Franklin.)
Monsieur,
11 y a beaucoup d’hommes qui veulent qu’on les croie et même qui se croient eux-mêmes des gens honnêtes, et qui cependant manquent d’honnêteté en certains points. La mode, la coutume, quelquefois même l’inattention les égare si bien que leur honnêteté n’est que partielle, au lieu d’être générale ou universelle. Tel qui dédaignerait de vous surfaire dans un marché, ne se fait aucun scrupule de vous tricher un peu aux cartes ; tel autre joue avec la plus grande loyauté, qui ne se gênera nullement pour vous attraper en vous vendant un cheval. Mais de toutes les espèces de déshonnêteté où tombent des gens, qui d’ailleurs sont honnêtes, il n'en est pas de plus commune et de moins sentie que la fraude faite au Gouvernement soit par la contrebande, soit par l’encouragement donné aux contrebandiers en achetant leurs marchandises.
Je fis cette réflexion l’antre jour, en entendant deux gentlemen de bonne réputation, qui causaient ensemble d’une propriété que l’un voulait vendre, et que l’autre voulait acheter. En recommandant sa propriété, le vendeur faisait remarquer que la situation en était très avantageuse. Placée sur la côte, dans un pays de contrebande,
(1) Ce morceau a été publié dans le London Chronicle du 24 novembre 1767 et adressé à l’éditeur du journal. Reproduit dans les’ Essais de Franklin (édit. Laboulaye), il mérite une place dans ce Recueil par la justesse, la finesse des vues et la probité des prescriptions qui enjoignent aux citoyens de ne pas se soustraire à l’impôt.
elle offrait de fréquentes occasions de se procurer à bon marché les articles les plus chers dans un ménage. Thé, café, chocolat, eau-de-vie, vins, mousselines, dentelles de Bruxelles, soies françaises, marchandises de ITnde, on pouvait acheter tout cela à vingt, trente et quelquefois même cinquante pour cent au-dessous du prix exigé, à l’intérieur des terres, par les marchands qui payent les droits. L’autre gentleman, non moins honnête que le premier, reconnaissait que c’était là un avantage, mais il trouvait que dans le prix demandé, le vendeur évaluait cet avantage un peu trop haut. Ni l’un ni l’autre n’avaient l’air de penser que traiter avec des contrebandiers soit une pratique dont un honnête homme ait à rougir (pourvu qu’il obtienne les articles à bon marché).
En un temps où le poids de notre dette publique et la lourde dépense des flottes] et des armées nécessaires à notre défense, nous oblige non seulement à maintenir les anciens impôts, mais souvent encore à en chercher de nouveaux, peut-être ne serait-il pas inutile de présenter cette question de la contrebande sous un jour que peu de gens semblent avoir aperçu.
Sous son heureuse constitution, le peuple de la Grande-Bretagne a un privilège dont jouissent peu d’autres pays : il choisit une des trois branches de la législature et c’est cette branche qui seule a le droit de régler l’impôt. Maintenant, toutes les fois que pour le commun intérêt, l’avantage, ou le salut de la nation, pour la sûreté de nos libertés, de nos biens, de la religion et de tout ce qui nous est cher, le Gouvernement trouve nécessaire de lever annuellement, au moyen de taxes et de droits, certaines sommes versées dans le Trésor et destinées à ces services publics, est-ce que tout honnête homme ne devrait pas librement et volontairement payer sa juste part de ces dépenses nécessaires ? A-t-il le droit de se dire honnête homme, celui qui, par fraude, strata-
LA CONTREBANDE ET SES DIVERSES ESPÈCES. ^6t
à considérer le roi, comme distinct du public, le crime n’en sera pas moindre ; dire que le volé est riche et peut supporter la perte, ce n'est pas justifier le voleur. Le Roi a autant de droit devant la justice qu’en peut avoir le dernier de ses sujets, et comme il est vraiment le père de son peuple, ceux qui le volent tombent sous la malédiction que l’Écriture prononce contre le fils qui vole son père et dit que ce n'est pas.un péché.
Si honteuse que soit cette pratique, ne voit-on pas tous les jours des gens riches et considérés qui font la contrebande pour un misérable bénéfice? Y a-t-il une dame qui rougisse de demander à un gentleman de sa connaissance partant en voyage, s’il voudra bien lui rapporter en fraude une pièce de soie ou de dentelle, de France ou de Flandre ? Y a-t-il un gentleman qui rougisse d’accepter ou d’exécuter cette commission ? Pas le moins du monde. Ils en parlent librement, même devant les tiers, dont ils pillent les poches par cette belle coquinerie.
Parmi les branches de notre revenu, une loi récente applique les recettes de la poste au payement de la dette publique, afin de défrayer les dépenses de l’État. Il n’y a que les membres du Parlement et un petit nombre d’officiers publics, qui aient la franchise postale. Lorsqu’ils affranchissent une lettre qu’ils n’ont point écrite eux-mêmes, ou fait écrire pour leurs affaires, c’est un tort fait au revenu, une contravention qu’ils doivent prendre maintenant la peine de cacher eux-mêmes, en écrivant la suscription de leur propre main. Et cependant telle est sur ce point notre insensibilité en fait de justice, que rien n’est plus commun que de voir, en bonne société, un très honnête gentleman, une très honnête dame, déclarer son intention de frauder la nation en lui prenant trois pence par une franchise. On les voit s’adresser sans rougir à quelqu’un des législateurs mêmes, et lui deman-
gème ou artifice, évite de payer tout ou portion de ,sa quote-part ?
Que penserions-nous d’un compagnon qui, ayant soupé avec ses amis à la taverne, ayant pris sa part des plaisirs de la soirée, tout comme nous, s’arrangerait pour rejeter toute la dépense sur les autres, afin de sortir sans payer son écot? Celui qui agirait de la sorte, on l’appellerait un drôle. Quel nom donnera*t-on à celui qui jouit des inestimables bienfaits de la société politique, et qui, néanmoins, se sert de la contrebande ou des contrebandiers, pour ne pas payer sa quote-part des dépenses, telle que l’ont établie ses propres représentants au Parlement, et pour la rejeter injustement sur ses voisins plus honnêtes et peut-être beaucoup plus pauvres que lui? Il me dira qu’il ne fait aucun tort à ses voisins ; il méprise cette calomnie; tout ce qu’il fait c’est de tricher un peu le roi, qui est assez riche pour supporter la perte. Mais c’est là une erreur. Le Trésor public, c’est le trésor de la nation, l’argent en est consacré aux dépenses nationales. Et quand on établit un impôt pour une certaine dépense publique et nécessaire, si la fraude fait tomber le revenu au-dessous de la somme exigée, s’il faut établir de nouveaux droits pour combler ce déficit, tout ce qu’on ajoute de nouvelles taxes, tout ce qui, à ce titre, est payé par le reste du peuple, ne fût-ce qu’un demi-penny ou un farthing par tête, tout cela est pris dans la poche du peuple par les contrebandiers, leurs complices ou ceux qui les encouragent. Ceux qui agissent ainsi sont-ils autre chose que des filous ? Valent-ils mieux ? Quelle misérable, quelle honteuse filouterie que de mettre la main dans la poche des gens pour un demi-penny ou un farthing ?
De ce que j’ai dit, je ne voudrais pas qu’on supposât que, selon moi, voler le roi soit un moindre délit contre l’honnêteté, que voler le public. Ici le roi et le public sont des noms différents pour une même chose ; mais,
der modestement s’il veut avoir la bonté de devenir leur complice, et de les aider dans la perpétration d’un délit.
Voilà des gens qui par ces pratiques puisent chaque année dans la bourse du public, et mettent l’argent dans leur poche. Si, en passant dans la chambre où le trésor public est déposé, quelqu’un saisissait l’occasion d’empocher une guinée et de l’emporter sans qu’on le vît, ne serait-ce pas vraiment un larron ? Et si un autre trouve moyen de ne pas payer au Trésor la guinée qu’il doit, et s’il l’applique à son profit, quand il sait qu’elle appartient au public, aussi bien que celle qui a été versée au Trésor, quelle différence y a-t-il dans la nature du crime, ou dans la bassesse de celui qui le commet ?
Il y a des lois qui punissent le recel comme le vol, sur ce principe que s’il n’y avait pas de recéleurs, il y aurait peu de voleurs. Un de nos proverbes dit justement: Le recéleur est pire que le voleur. De même façon, il y aurait peu de contrebandiers, si on ne les encourageait en achetant sciemment leurs marchandises ; et nous pouvons dire, en raisonnant de même : Ceux qui favorisent la contrebande ne valent pas mieux que les contrebandiers; et comme les contrebandiers sont une espèce de voleurs, eux et leurs fauteurs méritent la peine du vol.
En considérant de cette façon le tort fait au revenu public, que devons-nous penser de ceux qui, au mépris de la loi et de la justice, trouvent moyen de ne point payer l’impôt pour leurs voitures ou leur argenterie, et qui cependant déclament contre la corruption et le péculat, comme si leurs mains et leurs cœurs étaient purs et sans souillure ? Les Américains nous font une grave offense, quand, contrairement à nos lois, ils font la contrebande pour introduire des marchandises dans leur propre pays. Mais du moins n’ont-il point mis la main à la fabrication de ces lois. Je ne prétends pas les justifier par là. Mais je crois que ceux-là commettent un délit
plus grand, qui directement ou indirectement ont pris part à la loi qu’ils violent. Et quand j’entends ces mêmes individus déclamer contre les Américains (1); quand, à la première contravention contre les Actes de commerce, au moindre empêchement apporté par une poignée d’hommes à un officier de douane, ils crient vengeance contre un peuple de rebelles et de traîtres, je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a encore dans le monde des gens qui voient une paille dans l'œil de leur frere^ tandis qu'ils ne voient pas la poutre dans le leur; et que le vieux proverbe est toujours vrai : Tel aura meilleur marché à voler un cheval que tel autre à lœgarder par-dessus la haie.
(1) On ne doit pas oublier, que ce morceau, paru dans un journal anglais, est censé écrit par un Anglais; autrement on ne comprendrait pas que Franklin parle des Américains comme d’étrangers. Cette publication, on le voit, est antérieure à l’émancipation des États-Unis, comme on le voit aussi par le mot de roi, qui signifie ici le Gouvernement, l’État anglais à qui les colonies américaines payaient l’impôt.