RICHESSE NATIONALE
Lorsqu’un voyageur étranger arrive en France et qu’il y dépense dix mille francs, il ne faut pas croire que la France gagne dix mille francs. Elle donne à l’étranger des produits pour la somme qu’elle reçoit de lui. Elle fait avec lui un échange qui peut être avantageux pour elle ; c’est un commerce où elle est payée comptant, où elle rentre plus promptement peut-être dans ses avances que de toute autre manière ; mais ce n’est rien autre chose qu’un commerce, même lorsqu’on lui donne de l’or.
On n’a pas jusqu’à présent considéré la chose sous ce point de vue. Partant toujours de ce principe que la seule valeur réelle est celle qui se montre sous la forme d’un métal, on voyait à l’arrivée d’un voyageur une valeur de dix mille francs apportée en or ou en argent, et l’on appelait cela un gain de dix mille francs ; comme si le tailleur qui habillait l’étranger, le bijoutier qui le décorait, le traiteur qui le nourrissait, ne lui fournissaient aucune valeur en échange de son argent, et faisaient un profit égal au montant de leurs mémoires (1).
(1) Le pays où l’étranger voyage est, relativement à lui, dans une situation favorable, et ce genre de commerce peut être regardé comme lucratif, parce que l’étranger, peu au fait de la langue et des valeurs, et souvent dominé par la vanité, paye, dans beaucoup de cas, les objets au delà de ce qu’ils valent ; parce que les spectales, les curiosités dont il achète la vue, sont des frais déjà faits sans lui, et que n’augmente pas sa présence; mais ces avantages, très réels, sont bornés; il ne faut pas s’exagérer leur importance. (Note de J. -B. Say.)
L’avantage qu’un étranger procure est celui qu’on retire de toute espèce d’échange, c’est-à-dire de produire les valeurs qu’on reçoit en retour, par des procédés plus avantageux que si on les produisait directement. Il n’est point à dédaigner ; mais il est bon de le réduire à sa juste valeur, pour se préserver des folles profusions au prix desquelles on s’est imaginé qu’on devait l’acheter. Un des auteurs les plus vantés pour les matières commerciales dit que « les spectacles ne sauraient être trop « grands, trop magnifiques et trop multipliés ; que c’est « un commerce où la France reçoit toujours sans don- « ner » : ce qui est à peu près le contraire de la vérité ; car la France donne, c’est-à-dire perd la totalité des frais de spectacle, qui n’ont d’autre avantage que le plaisir qn’ils procurent, et qui ne fournissent, en remplacement des valeurs qu’ils consomment, aucune autre valeur. Ils peuvent être des choses fort agréables comme amusements, mais ce sont assurément des combinaisons fort ridicules comme calcul. Que penserait-on d’un marchand qui ouvrirait un bal dans sa boutique, payerait des bateleurs, et distribuerait des rafraîchissements, pour faire aller son commerce?
D’ailleurs, est-il bien sûr qu’une fête, un spectacle, quelque magnifiques qu’on les suppose, amènent beaucoup d’étrangers du dehors? Les étrangers ne sont-ils pas plutôt attirés, ou par le commerce, ou par de riches trésors d’antiquités, ou par de nombreux chefs-d’œuvre des arts qui ne se trouvent nulle part ailleurs, ou par un climat, des eaux singulièrement favorables à la santé, ou bien encore par le désir de visiter des lieux illustrés par de grands événements, et d’apprendre une langue fort répandue (1) ? Je serais assez tenté de croire que la
(1) De tels passages montrent ou plutôt achèvent de montrer cornbien 11 est faux que l’économie politique soit une science matérielle qui ne tienne aucun compte des valeurs morales (H. B.}.