‹ Lectures choisies d'économie politique [microform];Chapitre 51 sur 69 · DE L’ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

DE L’ÉMIGRATION

fournir à la magnificence de son seigneur à Londres, voilà le journaliste qui commence k s' attendrir pour la mère patrie, surl’énormepeWe de sept mille cinq cents livres sterling portées aux colonies! On invoque l’administration afin qu’elle porte remède au mal par quelque nouvel affaiblissement de la LIBERTÉ ANGLAISE. Et Certes l’administration doit faire quelque chose pour ces gentilshommes qui font tout pour l’administration.

N’y a-t-il pas un remède plus facile? Qu’ils retournent à leur manoir de famille, qu’ils vivent parmi leur peuple, et, au lieu de le tondre et de l’écorcher, qu’ils le protègent et l’aiment, qu’ils favorisent l’intérêt de leurs tenanciers, qu’ils en encouragent le travail, quils en améliorent la situation. Si ces pauvres gens sont plus heureux au pays qu’ils ne pourraient l’être au dehors, on ne les décidera pas aisément à traverser l’Océan. Mais le seigneur peut-il les blâmer de quitter leurs foyers pour chercher une vie plus aisée, quand lui-même il en donne l’exemple (1) ?

J’eximinerai le projet de la loi,

1° Au point de vue de la nécessité ;

2° De la possibilité ;

3“ De la politique ;

4® De la justice.

' Permettez-moi quelques mots sur chacun de ces chapitres.

Nécessité.

Si un pays a plus d’habitants qu’il n’en peut nourrir dans l’aisance, ceux qui sont gênés se décideront peut-être à émigrer. Aussi longtemps que la nouvelle situation sera de beaucoup préférable à l’ancienne, il est possible que l’émigration continue. Mais quand peu à peu sont partis ceux

(1) Le même reproche a été fait à la noblesse française (H. B.).

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qui, au pays, disputaient aux autres les fermes, les boutiques, les affaires, les fonctions et autres moyens de subsistance, les inconvénients de la concurrence cessent; les gens qui restent ne s’affament plus mutuellement. Ils trouvent qu’ils peuvent vivre à l’aiie, moins bien peut-être que ceux qui ont émigré, mais l’attachement au sol natal est suffisant pour contrebalancer cette légère différence ; et alors l’émigration cesse naturellement. Les eaux de 1 Océan forment des courants d’un point du globe à l’autre, en grossissant d’un côté, en diminuant de l’autre; mais aucune loi, hormis la loi de gravité, n’est nécessaire pour empêcher ces eaux d’abandonner entièrement leurs rivages. De même façon, les différents degrés du bonheur en différents pays et différentes situations trouveni, ou plutôt font eux-mêmes leur niveau, par le flux et le reflux des peuples ; une fois le niveau trouvé, l’émigration s’arrête.

Ajoutez à cela qu’une véritable diminution de population, causée par la guerre ou l’épidémie, est bientôt réparée par des mariages contractés plus tôt et plus féconds, mariages qu’encourage une plus grande facilité d’obtenir des moyens d’existence. Un pays à demi dépeuplé sera bientôt repeuplé, jusqu’à ce que la population soit au niveau des moyens d’existence. Tout ce qui dépasse ce point, doit mourir, ou chercher une situation plus favorable. Ces débordements de population, l’humanité en a vu dans tous les siècles ; autrement nous n’aurions pas tant de nations. Mais craindre que l’émigration amène une complète dépopulation, et implorer une loi pour l’arrêter, c’est implorer une loi pour qu’on arrête la Tamise, de peur que les eaux qu’elle laisse chaque jour à Gravesend ne l’aient bientôt épuisée. Une pareille loi n’e.st donc pas nécessaire.

2® Possibilité.

Quand je considère les essais qu’on a faits pour empê-

DE L’EMIGRATIO.N.

cher l’émigration, d’abord au temps de l’archevêque Laud, par des ordres du conseil, afin d’arrêter les puritains qui fuyaient devant la persécution jusque dans la Nouvelle- Angleterre, et plus tard quand Louis XIV voulut garder dans son royaume les huguenots persécutés ; quand je vois combien fut inefficace tout le pouvoir de la couronne dont s’armait l’archevêque, et toute la puissance absolue du grand monarque de France ; quand enfin je considère 1 étendue des côtes à garder, la multitude de croiseurs nécessaire pour faire de cette île une prison, et y retenir de libres Anglais, qui naturellement aiment la liberté, et que probablement la contrainte ne ferait qu’exciter, je ne puis m’empêcher de croire que la loi est impraticable. Les bureaux ne délivreraient pas de permis d’embarquer, les ports seraient fermés à l’émigration, et cependant les gens résolus à partir émigreraient par pleins vaisseaux, comme firent les puritains.

accroissGment naturel de la population, la force de l’empire augmente; il y a une foule d’hommes pour former, à 1 occasion, de nouvelles armées ou recruter les anciennes. Les longues côtes de ce vaste pays, le grand commerce de ses ports entre eux, ses nombreuses rivières et ses lacs navigables, ses abondantes pêcheries, nourrissent une multitude de marins, sans parler de ceux qu’ont fait naître et qu’emploient les communications avec l’Europe. Il y a là une pépinière toujours croissantepour fournir des hommes

à nos flottes en temps de guerre, et pour maintenir notre rang parmi les nations, grâce à cette marine, qui est aussi notre meilleure garantie contre les invasions de l’ennemi. Une extension d’empire qu’on obtient par la conquête de payshabités, n’est pas si facile àacquérir ; elle n’est pas aussi sûre, elle inquiète les voisins; la révolte y estplusàcraindre, et c est bien plus une occasion de nouvelles guerres.

Au contraire, quand un empire grandit par des colonies sorties de son sein, par la croissance naturelle de son peuple, les voisins ne peuvent s’en plaindre comme d’un dommage ; personne n’a le droit d’en être blessé. Vos nouvelles possessions sont donc plus sûres, elles sont acquises à meilleur marché, elles sont attachées à votre nation par une alliance et une affection naturelles ; c’est ainsi qu’elles vous apportent un accroissement de force, sur quoi vous pouvez compter plus certainement que sur des conquêtes faites au prix d’immenses sacrifices de sang et d’argent. Voilà, ce me semble, des avantages nationaux qui font plus que balancer les désagréments que souffrent quelques grands propriétaires d’Écosse ou d’Irlande; tout leur malheur sera de diminuer un peu leur luxe, ou de baisser

un peu le taux du fermage qu’ils demandent avec tant de dureté.

De ces considérations, je crois que je puis conclure qu une loi qui défend 1 émigration est une loi impolitique.

4° Justice.

Je maintiens que tout Breton qui est malheureux dans son pays a le droit d’émigrer des domaines de Sa Majesté sur le territoire de tout autre prince, et d’aller là où il peut être plus heureux. Si l’on me nie ce droit, au moins m accordera-t-on que tout Breton a le droit de s’établir dans une partie quelconque de l’empire. C’est en vertu de ce droit que tant d’Écossais émigrent en Angleterre, soulageant ainsi leur pays natal, et par leur travail servant le nôtre. 11 en est de môme pour ceux qui vont en Amérique. Pour contenter ces lairds écossais, faudra-t-il une loi pour atta'cher leurs tenanciers à la glèbe où ils sont nés, pour les vendre elles acheter avec elle? Dieu a donné aux bêtes des forêts, aux oiseaux de l’air le droit d’émigrer dans des contrées plus favorables quand la nourriture leur manque en un canton. Pour gratifier l’avarice de quelques grands propriétaires, refusera-t-on à l’homme un privilège dont jouissent les brutes? Faut-il que la misère soit rendue permanente, et qu’elle soit soufferte par beaucoup d'hommes, pour l’avantage d’un seul? faut-il que 1 accroissement soit empêché, et que des milliers d’enfants soient pour ainsi dire écrasés dans lœuf, afin qu’un petit Pharaon puisse jouir d’un excès d’opulence ? Dieu a commandé à l’homme de croître et de remplir la terre ; la loi proposée prohiberait l’accroissement, et réduirait les Bretons à leur chiffre actuel en en condamnant la moitié à la misère. Par les taxes qu’ils ont payées, et le sang qu’ils ont versé, le peuple de Bretagne et celui d’Irlande ont contribué au succès de cette guerre qui a mis dans nos mains les vastes déserts de l’Amérique du Nord, pays à qui le ciel dans sa faveur a donné tous les avantages du climat et du sol. Les^ Allemands y débordent pour en prendre possession et 1 emplir de leur race ; Bretons, Irlandais, vous qui avez un titre

bien plus fort, vous ôtera-t-on votre part? Au lieu de jouir de l’abondance et du bonheur qui, là-bas, récompenseraient votre travail, vous forcera-t-on à rester ici dans la misère et la pauvreté ?

Cesconsidéralionsmeprouventquelaloi proposée serait

injuste et INHUMAINE.

Si cette loi n’est ni nécessaire, ni praticable, ni politique, ni juste, j espère que le parlement n’accueillera jamais ce bill ; il laissera les grands propriétaires chercher eux-mêmes un remède [dans l’abaissement du fermage ou dans l’économie, et il laissera les libertés des Bretons et des Irlandais aussi étendues au moins qu’il les a trouvées.

Je suis, Monsieur, etc.

UN ami du pauvre.

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