DES DÉPENSES PUBLIQUES (I
(jr.-B. Say)
Si les dépenses publiques affectent la somme des richesses précisément de la môme manière que les dépenses privées, les mêmes principes d’économie doivent présider aux unes et aux autres. Il n’y a pas plus deux sortes d’économie qu’il n’y a deux sortes de probité, deux sortes de morale. Si un gouvernement comme un particulier font des consommations desquelles il doive résulter une production de valeur supérieure à la valeur consommée, ils exercent une industrie productive; si la valeur consommée n’a laissé aucun produit, c’est une valeur perdue pour l’un comme pour l’autre, mais qui, en se dissipant, a fort bien pu rendre le service qu’on en attendait. Les munitions de guerre et de bouche, le temps et les travaux des fonctionnaires civils et militaires qui ont servi à la défense de l’État, n’existent plus, quoique ayant été parfaitement bien employés; il en est de ces choses comme des denrées et des services qu’une famille a consommés pour son usage. Cet emploi n’a présenté aucun avantage autre que la satisfaction d’un besoin; mais si le besoin était réel, s’il a été satisfait aux meilleures conditions possibles, cette compensation suffit pour balancer, souvent même avec beaucoup d’avantage, le sacrifice qu’elle a coûté. Si le besoin n’existait pas, la consommation, la dépense, n’ont plus été qu’un mal sans compensation. 11 en est de même des consommations de l’État : consommer pour
(1) Traité d'économie politique, liv. III, chap. vi.
consommer, dépenser par système, réclamer un service pour l’avantage de lui accorder un salaire, anéantir une chose pour avoir occasion de la payer, est une extravagance de la part d’un gouvernement, comme d’un particulier, et n’est pas plus excusable chez celui qui gouverne l’Etat que chez le chef de toute autre entreprise. Un gouvernement dissipateur est même bien plus coupable qu’un particulier : celui-ci consomme les produits qui lui appartiennent, tandis qu’un gouvernement n’est pas propriétaire, il n’est qu’administrateur de la fortune publique (1).
Les saines idées d’économie politique étaient encore
(1) Il ne faut pas croire non plus que l’esprit d’économie et de règle dans les consommations publiques soit incompatible avec le génie qui fait entreprendre et achever de grandes choses. Charlemagne est un des princes qui ont ,1e plus occupé la renommée : il fit la conquête do l’Italie, de la Hongrie et de l’Autriche, repoussa les Sarrasins et dispersa les Saxons; il obtint le titre superbe d’empereur, et néanmoins il a mérité que Montesquieu fît de lui cet éloge : « Un père de famille pourrait apprendre dans les lois de Charlemagne à gouverner sa maison. Il mit une règle admirable dans sa dépense, et fit valoir ses domaines avec sagesse, avec attention, avec économie. On voit dans ses Capitulaires la source pure et sacrée d’où il tira ses richesses. Je ne dirai qu’un mot, il ordonnait qu’on vendît les œufs des basses-cours de ses domaines et les herbes inutiles de ses jardins. » {Esprit des lois, liv. XXXI, chap. xviii.)
J’appelle aussi l’attention sur cette note de Say, qui répond à tant d’illusions encore aujourd’hui communes : a Pour l’approvisionnement d’une armée, deux valeurs entrent dans les mains du gouvernement ou de ses agents : 1" la valeur des subsides payés par les sujets ; 2° la valeur des approvisionnements procurés par les fournisseurs. Ceux qui fournissent la première de ces valeurs, les contribuables, ne reçoivent point de compensation ; ceux qui fournissent la seconde, les fournisseurs, reçoivent une contre-valeur qui est leur payement ; mais cette contre-valeur ne suffit pas pour que les écrivains soient autorisés à dire que le gouvernement rend d’une main ce qu’il reçoit de l’autre, quTl n’y a dans tout cela qu’une circulation et que la nation n’a rien perdu. Ce que le gouvernement a reçu est égal à deux ; ce qu’il a restitué est égal seulement à un. La perte de la seconde unité tombe sur le contribuable; et comme les fortunes réunies de tous les contribuables forment la fortune de la nation, la fortune nationale est diminuée de tout le montant des consommations faites par le gouvernement.