LA DÉFENSE COMMUNE ET LA NÉCESSITÉ D’UNE ARMÉE RÉGULIÈRE
(Adam §»niith)
1 Le premier des devoirs du souverain, ou de l’État, celui de protéger la société contre la violence et l’invasion d’autres sociétés indépendantes, ne peut se remplir qu’à l’aide d’une force militaire ; mais dans les différents états de la société, dans ses différentes périodes d’avancement, la dépense à faire tant pour préparer cette force militaire en temps de paix, que pour l’employer en temps de guerre, se trouve être très différente.
Chez les peuples chasseurs, ce qui est le premier degré et le plus informe de l’état social, tel que nous le trouvons parmi les naturels de l’Amérique septentrionale, tout homme est guerrier aussi bien que chasseur. Quand il va à la guerre, ou pour défendre sa tribu, ou pour la venger des injures qu’elle a reçues de quelque autre tribu, il subsiste de son travail, comme quand il vit chez lui. Sa I société, car dans cet état de choses il n’y a proprement ni I souverain ni république, sa société n’a aucune dépense à faire soit pour le disposer à se rendre au champ de bataille,
I soit pour l’entretenir quand il y est.
Chez les peuples pasteurs, ce qui est un état de société plus avancé, tel que nous le voyons chez les Tar tares et les
(1) Outre des vues importantes sur l’origine de l’impôt et sa nécessite, A. Smith établit l’existence d’une armée qui fasse sa profession du métier des armes au lieu d’être une simple milice, il se fonde sur les conditions de nos sociétés et sur la division du travail. Tâchons de réduire les armées permanentes, les supprimer n’est guère possible.
Baüdrillart.
200 LliCTUUES CHOISIES D’ÉCONOMIE POLITIQUE.
Ambes, loiiL homme est de même guerrier. Ces nations, pour l’ordinaire, n’ont point d’habitations fixes, mais vivent sous des tentes et dans des espèces de chariots couverts qui se transportent aisément d un lieu dans un autre. La tribu tout entière ou la nation change de situation selon les différentes saisons de 1 annee ou d apiès d’autres circonstances. Quand ses troupeaux ont consomme le pâturage d’une partie du pays, elle les mène â une autre, et de lâ à une troisième. Dans le temps de la sécheresse, elle descend sur le bord des rivières ; dans les temps humides, elle gagne les hauteurs. Quand une telle nation s’en va â la guerre, les guerriers ne laissent pas leurs troupeaux à la garde trop faible de leurs vieillards, de leurs femmes et de leurs enfants; et d’un autre côté, les vieillards, les femmes et les enfants ne voudraient pas rester en arrière sans défense ni moyen de suhsistei. D’ailleurs, toute la nation, habituée à une vie errante, même en temps de paix, se met aisément en campagne en temps de guerre. Soit qu’elle marche comme armée, soit qu’elle chemine comme troupe do pasteurs, le genre de vie est â peu près le même, quoique l’objet qu’elle se propose soit très différent. Ainsi ils vont tous ensemble à la guerre, et chacun fait du mieux qu’il peut. Chez les Tartares, on a vu souvent les femmes elles-mêmes se mêler â 'la bataille. S’ils sont victorieux, tout ce qui appartient à la tribu ennemie est le prix de la victoire; mais s’ils sont vaincus, tout est perdu; non seulement les troupeaux, mais même les femmes et les enfants deviennent la proie du vainqueur. La plus grande partie même de ceux qui survivent à leur défaite sont obligés de se soumettre â lui pour pouvoir subsister. Le reste, pour l’ordinaire, se dissipe et se disperse dans le désert.
La vie ordinaire d’un Tartare ou d un Aiabe, ses exercices accoutumés le préparent à la guerre. Les passetemps habituels de gens qui vivent en plein air sont de
s’exercer à la course et à la lutte, de jouer du bâton, de lancer le javelot, de tirer de l’arc, et tous ces jeux sont des images de la guerre. Aujourd'hui, lorsqu’un Arabe ou un Tartare va en guerre, il subsiste de ses troupeaux qu il mène avec lui, tout comme il fait en temps de paix. Son chef ou souverain, car ces nations ont toutes leur chef ou leur souverain, n’a aucune espèce de dépense à faire pour le disposer à se rendre au champ de bataille, et quand il y est rendu, l’espoir du pillage est la seule paye qu’il lui
faut, et il n’en attend pas d’autre.
Une armée de chasseurs ne peut guère excéder deux ou trois cents hommes. La subsistance précaire qu’offre la chasse ne permettrait guère à un plus grand nombre de rester assemblés pendant un temps un peulong. Unearmée de pasteurs, au contraire, peut quelquefois se monter à deux ou trois mille hommes. Tant que rien n’arrête leurs progrès, ils peuvent aller d’un canton dont ils ont consommé l’herbe à un autre qui se trouve intact. 11 semble qu il n y ait presque pas de bornes au nombre d hommes qui peuvent ainsi marcher ensemble. Une nation de chasseurs ne peut jamais être redoutable pour les nations civilisées de son voisinage. Une nation de pasteurs peutl être. Un y a rien de plus misérable qu’une guerre contre les Indiens dans l’Amérique septentrionale ; il n’y a au contraire rien de plus terrible qu’une invasion de Tartares, telle qu il en est souvent arrivé en Asie. L’experience de tous les temps a vérifié l’opinion de Thucydide, que l’Europe et l’Asie ensemble ne pourraient résister aux Scythes réunis. Les habitants de ces plaines immenses, mais ouvertes de toutes parts, qui composent la Scythie ou la Tartarie, se sont souvent unis sous le commandement du chef de quelque horde ou tribu conquérante, et cette union a toujours été signalée par la ruine et la dévastation de l’Asie. Les naturels des déserts inhabitables de l’Arabie, cette autre grande nation de pasteurs, ne se sont jamais
réunis qu une fois, sous Mahomet et ses successeurs immédiats. Leur union, qui fut plutôt l’effet de l’enthousiasme religieux que celui de la conquête, a été signalée de la même manière. Si les peuples chasseurs de l’Amérique deviennent jamais peuples pasteurs, leur voisinage sera beaucoup plus dangereux pour les colonies européennes qu’il ne l’est à présent.
Dans un état de société encore plus avancé, chez les nations agricoles, qui n’ont que peu de commerce étranger, et qui ont, pour tout produit de manufacture, ces ouvrages grossiers et ces ustensiles de ménage que chaque famille fait elle-même pour son usage particulier, tout homme est aussi ou guerrier, ou tout prêt à le devenir. Ceux qui vivent de la culture des terres passent en général tout le jour en plein air et exposés à toutes les injures du temps. La dureté de leur genre de vie habituel les dispose aux fatigues de la guerre, avec lesquelles quelques-uns de leurs travaux ont une grande analogie. Le travail journalier d’un homme qui creuse la terre le prépare à travailler à une tranchée, et il saura fortifier un camp, comme il sait enclore le champ qu’il cultive. Les passe-temps ordinaires de ces cultivateurs sont les mêmes que ceux des pasteurs, et sont pareillement des images de la guerre ; mais comme les cultivateurs n ont pas autant de loisir que les pasteurs, ils ne sont pas aussi souvent livrés à ces exercices. Ce sont bien des soldats, mais ce ne sont pas des soldats tout à fait aussi bien exercés. Tels qu ils sont cependant, il est rare qu’ils coûtent aucune dépense au souverain ou à la république, quand il s’agit de les mettre en campagne.
L agriculture, même dans son état le plus grossier et le plus informe, suppose un établissement, une sorte d’habitation fixe qu on ne peut quitter sans essuyer une grande perte. Aussi, quand une nation de simples agriculteurs marche à la guerre, la totalité du peuple ne peut
se mettre en campagne à la fois; au moins faut-il que les vieillards, les femmes et les enfants restent au pays pour garder la maison. Mais tous les hommes en âge de porter les armes peuvent partir pour l’armée, et c’est ainsi qu’en ont souvent usé de petites peuplades de ce genre. Dans toute nation, les hommes en âge de porter les armes sont supposés former environ le quart ou le cinquième de tout le peuple. D’ailleurs, si la campagne commence après le temps des semailles et finit avant la moisson, le laboureur et ses principaux ouvriers peuvent quitter la ferme sans beaucoup de dommage. Celui-ci partira dans la confiance que les vieillards, les femmes et les enfants pourront bien suffire aux travaux à faire dans l’intervalle. Il ne se refusera donc pas à servir sans paye pendant une courte campagne, et très souvent il n’en coûte pas plus au souverain ou à la république pour l’entretenir à l’armée que pour le préparer à s’y rendre. C’est de cette manière, à ce qu’il semble, que servirent les citoyens de tous les différents États de l’ancienne Grèce, jusqu’après la seconde guerre de Perse, etlesPéloponnésiens jusqu’après laguerre du Péloponnèse. Thucydide observe qu’en général ces derniers quittaient la campagne pendant l’été, et retournaient chez eux pour faire la moisson. Le peuple romain, sous ses rois et pendant les premiers âges de la république, servit de la même manière. Ce ne fut qu’à l’époque du siège de Véies, que ceux qui restaient dans le pays commencèrent à contribuer à l’entretien de ceux qui étaient allés à la guerre. — Dans les monarchies de l’Europe, qui furent fondées sur les ruines de l’empire romain, tant avant l’époque de ce qui s’appelle proprement l’établissement du gouvernementféodal, que quelque temps après, les grands seigneurs, avec tous ceux qui étaient immédiatement sous leur dépendance, avaient coutume de servir la couronne à leurs propres frais. Au camp, tout comme chez eux, ils vivaient de leurs revenus personnels, et non
d’aucune paye ou solde qu’ils reçussent du roi pour cet objet.
Dans un état de société plus avancé, deux différentes causes ont contribué à rendre absolument impossible, pour ceux qui prenaient les armes, de s’entretenir à leurs frais. Ces deux causes sont le progrès des manufactures
et les perfectionnements qui s’introduisirent dans l’art de la guerre.
Quand même ce serait un laboureur qui serait employé dans une expédition, pourvu qu’elle commence après les semailles et qu’elle finisse avant la moisson, l’interruption de ses occupations ne lui causera pas toujours une diminution considérable de revenu. La plus grande partie de I ouvrage qui reste à faire s’achève par la nature seule, sans qu il ait besoin d’y mettre la main. Mais du moment qu’un artisan, un forgeron, un charpentier, un tisserand, par exemple, quitte son atelier, la source unique de son revenu est totalement arrêtée. La nature ne travaille pas pour lui : il faut qu’il fasse tout par ses mains. Ainsi, quand il prend les armes pour la défense de l’État, n’ayant aucun revenu pour se soutenir, il faut bien qu’il soit entretenu aux frais de l’État. Or, dans un pays où une grande partie des habitants sont artisans et manufacturiers, c’est nécessairement de ces classes qu’est tirée une grande partie des gens qui portent les armes, et par conséquent, il est indispensable que l’État les entretienne
pendant tout le temps qu’ils sont employés à son service.
D un autre côté, quand l’art de la guerre est devenu, par degrés, une science difficile et compliquée; quand le sort des armes n’a plus été déterminé, comme dans les premiers temps, par une seule bataille ou plutôt une rnêlée sans règle et sans ordre ; mais quand une guerre vint à se prolonger pendant plusieurs campagnes, dont chacune durait la plus grande partie de l’année, alors
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ce fut partout une nécessité absolue que l’État entretînt ceux qui s’armaient pour sa défense, au moins pendant le temps qu’ils étaient employés à ce service. Quelle que pût être, en temps de paix, l’occupation de ceux qui faisaient la guerre, un service si long et si dispendieux eût été pour eux une charge infiniment trop lourde. Aussi, après la seconde guerre de Perse, les armées d Athènes semblent avoir été composées en général de troupes meicenaires, dont partie, à la vérité, étaient des cito5vns, mais partie aussi des étrangers, et tous également soldé» et défrayés par l’iütat. Depuis l’époque du siège de ^ éies, les ai’mées romaines reçurent une paye pour leur service pendant le temps qu’elles restaient sous les drapeaux. Dans les gouvernements soumis aux lois féodales, le service militaire, tant des grands seigneurs que de leurs vassaux immédiats, fut, après un certain espace de temps, changé partout en une contribution pécuniaire destinée h. l’entretien de ceux qui servaient à. leur
place.
Le nombre de ceux qui peuvent aller à la guerre, relativement A la population totale, est nécessairement beaucoup moindre dans un État civilise que dans une société encore informe. Dans une société civilisée, les soldats étant entretenus en entier par le travail de ceux qui ne sont pas soldats, le nombre des premiers no peut jamais aller au delà de ce que les autres sont en état d’entretenir, en outre de ce qu’ils sont encore obligés de faire pour fournir tant à leur entretien qu’à celui des autres officiers civils, convenablement à ce qu’exige la condition de chacun d’eux. Dans les petits États agricoles de l’ancienne Grèce, un quart, dit.-on, ou un cinquième de toute la nation se regardaient comme sol iats, et prenaient les armes dans l’occasion. Chez les peuples civilisés de l’Europe moderne, on calcule généralement qu’on ne saurait employer comme soldats plus du centième des habitants.
sans ruiner le pays par la dépense qu’entraîne leur service (1).
Chez les peuples anciens, la dépense de préparer le soldat à faire la guerre neparaît être devenue un objet considérable que longtemps après l’époque où la dépense de son entretien, pendant son service, fut tombée entièrement à la charge de l’État. Dans toutes les différentes républiques de l’ancienne Grèce, l’apprentissage des exercices militaires était une partie indispensable de cette éducation à laquelle était obligé tout citoyen libre. Il y avait, à ce qu’il semble, dans chaque ville un lieu public où, sous la protection des magistrats, différents maîtres enseignaient aux jeunes gens ces exercices. Toute la dépense qu’un État de la Grèce ait jamais eu à faire pour préparer ses citoyens à la guerre paraît avoir consisté dans cette simple institution. Les exercices du Champde-Mars remplissaient, à Rome, le même objet que ceux du Gymnase dans 1 ancienne Grèce. Sous l’empire des lois féodales, le grand nombre d’ordonnances publiques portant que les habitants de chaque canton s’exerceront dans la pratique de tirer de 1 arc, ainsi que dans plusieurs autres exercices militaires, eurent en vue le même avantage, mais ne paraissent pas avoir eu le même succès. Soit défaut d intérêt de la part des officiers chargés de l’exécution de ces ordonnances, soit quelque autre cause, il semble qu’elles ont été partout négligées ; et à mesure des progrès de ces gouvernements, on voit partout les exercices militaires tomber insensiblement en désuétude parmi le peuple.
Dans les anciennes républiques de la Grèce et de Rome,
(1) Depuis les guerres de la Révolution, l’Europe est devenue plus belliqueuse ; et on calculait déjà, il y a quarante ans, que 1 sur 70 de la population de chaque pays est destiné au service militaire. De si grands efforts ne ruinent pas précisément, mais ils appauvrissent les pays qui les font. (H B )
pendant toute la durée de leur existence, et sous les gouvernements féodaux, longtemps après leur premier établissement, le métier de soldat ne fut pas un métier distinct et séparé qui constituât la seule ou la principale occupation d’une classe particulière de citoyens. Tout sujet de l’État, quel que pût être le métier ou l’ocdupation ordinaire dont il tirait sa subsistance, se regardait aussi, en toutes circonstances, comme soldat et comme obligé à en faire le métier dans les occasions extraordinaires.
Cependant, l’art de la guerre devient naturellement, à mesure de l’avancement de la société, l’un des arts les plus compliqués. Les progrès de la mécanique, aussi bien que d’autres arts avec lesquels il a une liaison nécessaire, déterminent le degré de perfection auquel il est susceptible d’être porté à une époque quelconque ; mais, pour qu’il atteigne jusqu’à ce point, il est indispensable qu’il devienne la seule ou la principale occupation d’une classe particulière de citoyens, et la division du travail n’est pas moins nécessaire au perfectionnement de cet art qu’à celui de tout autre. Dans les autres arts, la division du travail est l’effet naturel de l’intelligence de chaque individu, qui lui montre plus d’avantages à se borner à un métier particulier qu’à en exercer plusieurs ; mais c’est la prudence de l’État qui seule peut faire du métier de soldat un métier particulier, distinct et séparé de tous les autres. Un simple citoyen qui, en temps de paix et sans recevoir de l’État aucun encouragement, passerait en exercices militaires la plus grande partie de sa journée, pourrait sans doute se perfectionner beaucoup en ce genre et se procurer un agréable divertissement; mais à coup sûr ce ne serait pas un moyen de faire ses affaires. Si c’est pour lui une voie à l’avancement et à la fortune que de consacrer à cette occupation une grande partie de son temps, ce ne peut être que par l’effet de la sagesse de l’État ; et
cette sagesse, les Etats ne l’ont pas toujours eue, même
quand ils se sont vus dans une situation où la conservation de leur existence exigeait qu’ils l’eussent (1).
Un pasteur de troupeaux a beaucoup de moments de loisir ; un cultivateur, dans l’état informe de la culture, en a quelques-uns; un artisan ou ouvrier de manufacture n’en a pas du tout. Le premier peut, sans se faire tort, consacrer une grande partie de son temps à des exercices militaires; le second peut y donner quelques heures ; mais le dernier ne peut pas employer ainsi un seul de ses moments sans éprouver quelque perte, et le soin de son intérêt personnel le conduit naturellement à abandonner tout à fait ces exercices. Les progrès de l’art du labourage, qui nécessairement viennent à la suite de ceux des autres arts et des manufactures, laissent bientôt au laboureur aussi peu de moments de loisir qu’à l’artisan. Les exercices militaires finissent par être tout aussi négligés par les habitants des campagnes que par ceux des villes, et la masse du peuple perd tout à fait le caractère guerrier. En même temps, cette richesse qui est toujours la suite du progrès des manufactures et de l’agriculture, et qui, dans la réalité, n’est autre chose que le produit accumulé de ces arts perfectionnés, appelle l’invasion des peuples voisins. Une nation industrieuse, et par conséquent riche, est celle de toutes les nations qui doit le plus s’attendre à se voir attaquer; et si l’État ne prend pas quelques mesures nouvelles pour la défense publique, les habitudes naturelles du peuple le rendent absolument incapable de se défendre lui-même.
Dans cet état de choses, il n’y a, à ce qu’il me semble, que deux méthodes pour que l’État puisse pourvoir, d’une manière convenable, à la défense publique.
Il peut, en premier lieu, au moyen d’une police très rigoureuse, malgré la pente de l’intérêt, du caractère et des
(1) Cette opinion est combattue par plusieurs des commentateurs d’Adam Smith. Nous n’entrons pas dans cette controverse. (H. B.)
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inclinations du peuple, maintenir par force la pratique des exercices militaires, et obliger, ou tous les citoyens en âge de porter les armes, ou un nombre quelconque d’entre eux, à joindre à un certain point le métier de soldat à tout autre métier ou profession qu’ils se trouveront avoir embrassée.
Ou bien, en second lien, en entretenant et occupant constamment à la pratique des exercices militaires un ceitain nombre, il peut faire du métier de soldat un métiei particulier, sépare et distinct de tous les autres.
Si l’État a recours au premier de ces deux expédients, on dit que sa force militaire consiste dans scs milices; s’il a recours au second, qu’elle consiste dans des troupes réglées. La pratique des exercices militiires est la seule ou la principale occupation des Iroupes réglées, et l’entretien ou la paye que leur fournit l’Etat est le fonds principal et ordinaire de leur subsistance. La pratique des exercices militaires n’est que l’occupation accidentelle des soldats de milices, et c'est d’une autre occupation qu’ils tirent le fonds principal et ordinaire de leur subsistance. Dans les milices, le caractère d’nrlisan, d’ouvrier ou de laboureur l’emporte sur celui de soldat; dans les troupes réglées, le caractère de soldat l’emporte sur tout autre ; et c’est dans cette distinction que consiste, à ce qu’il semble, la différence essentielle de ces deux espèces
de force militaire.
11 y a en des milices de plusieurs sortes. Dans quelques pays, les citoyens destinés à la défense de l’État ont été seulement, à ce qu’il paraît, exercés, mais sans-, être, si je puis parler ainsi, enrégimentés, c’est-à-dire sans être divisés en corps de troupes distincts et séparés, ayant chacun ses propres officiers permanents, sous lesquels ils lissent leurs exercices. Dans les anciennes républiques de la Grèce et dans celle de Rome, à ce qu’il semble, tant que chaque citoyen restait dans ses foyers, il pratiquait
ses exercices ou séparément et indépendamment de personne, ou avec ceux de ses égaux auxquels il lui plaisait de se réunir; mais il n’était attaché à aucun corps particulier de troupes jusqu au moment où on l’appelait pour se ranger sous les drapeaux. Dans d’autres pays, les milices ont été non seulement exercées, mais encore enrégimentées. En Angleterre, en Suisse et, je crois, dans tous les autres pays de l’Europe moderne où l’on a établi quelque force militaire imparfaite de ce genre, tout homme de milice est, même en temps de paix, attaché à un corps particulier de troupes qui a ses propres officiers permanents sous lesquels il remplit ses exercices.
Avant l’invention de l’arme à feu, la supériorité était du côté de l’armée dans laquelle chaque soldat individuellement avait le plus d’habileté et de dextérité dans l’usage de ses armes. La force et l’agilité du corps étaient de la plus grande importance, et décidaient ordinairement du sort des batailles; mais cette habileté et cette dextérité dans l’usage des armes ne pouvaient s’acquérir que comme on les acquiert aujourd’hui dans l’escrime, en pratiquant, non en grands corps de troupes, mais individuellement et séparément, dans une école particulière, sous un maître particulier, ou bien avec quelques égaux et quelques camarades. Depuis l’invention des armes à feu, la force et 1 agilité du corps, et même une dextérité et une agilité extraordinaires dans l’usage des armes, sont d’une moindre utilité, quoiqu’il s’en faille de beaucoup cependant qu’on doive les compter pour rien. Par la nature de l’arme, si le maladroit n’est nullement au niveau de l’homme habile, il s’en trouve toutefois moins éloigné qu’il ne l’était jadis. On suppose que toute 1 habileté et toute la dextérité nécessaire pour l’usage de
cette arme peuvent s’acquérir assez bien en s’exerçant par grands corps de troupes.
La régularité, 1 ordre et la prompte obéissance au com-
mandemént sont, dans les armées modernes, des qualités d’une plus grande importance pour décider du sort des batailles, que l’habileté et la dextérité du soldat au maniement de ses armes. Mais le fracas et la fumée des armes à feu, cette mort invisible à laquelle tout homme se sent exposé aussitôt qu’il arrive à la portée du canon, et longtemps avant qu’on puisse bien dire que la bataille est engagée, doivent rendre extrêmement difficile de maintenir à un certain point, même dès le commencement de nos batailles modernes, cette régularité, cet ordre et cette prompte obéissance. Dans les batailles anciennes, il n’y avait pas d’autre grand bruit que les cris des combattants : il n’y avait pas de fumée, point de ces coups invisibles qui portent la mort et les blessures. Tout homme, jusqu’au moment où quelque arme mortelle venait à l’approcher, voyait clairement qu’il n’avait rien auprès de lui qui menaçât sa vie. Dans cet état de choses, et avec des troupes qui avaient quelque confiance dans leur habileté et leur adresse à manier leurs armes, il devait être infiniment moins difficile de maintenir un certain degré d’ordre et de régularité, non seulement dans le commencement, mais même dans tout le cours de ces batailles anciennes, et jusqu’à ce que l’une des dejix armées fût en pleine déroute. Mais l’habitude de cette régularité, de cet ordre et de cette prompte obéissance au commandement est une chose qui ne peut s’acquérir que par des soldats exercés en grand corps de troupes.
Toutefois des milices, de quelque manière qu’elles soient exercées ou disciplinées, seront toujours très inférieures à des troupes réglées et bien disciplinées.
Des soldats qui ne sont exercés qu’une fois par semaine, ou une fois par mois, ne peuvent jamais être aussi experts au maniement des armes que ceux qui sont exercés tous les jours ou tous les deux jours; et quoique cette circonstance ne soit pas, dans nos temps modernes, d’une aussi
grande importance quelle l’était dans les temps anciens, cependant la supériorité bien reconnue des troupes prussiennes (!), qui provient en très grande partie, dit-on, d’une habileté supérieure dans leurs exercices, est bien une preuve qu’aujourd’hui même ce point est d’une grande utilité.
Des soldats qui ne sont tenus d’obéir à leur officier qu’une fois par mois ou par semaine, et qui, dans tout le reste du temps, ont la liberté de faire ce qui leur convient sans avoir aucun compte à lui rendre, ne peuvent jamais être aussi contenus par sa présence, aussi bien disposés à une prompte obéissance, que ceux dont la conduite et la manière de vivre sont habituellement réglées par lui, et qui tous les jours de leur vie ne peuvent se lever ni se coucher, ou du moins se retirer dans leurs quartiers, que d’après ses ordres. Dans ce qui s’appelle la discipline ou l’habitude de la prompte obéissance, des milices doivent toujours être encore plus au-dessous des troupes réglées, qu’elles ne le seront dans ce qui s’appelle l’exercice ou l’usage et le maniement des armes. Ür, dans la guerre moderne, l’habitude d’obéir au premier signal est d’une bien autre importance qu’une grande supériorité dans le maniement des armes.
Ces milices qui, comme celles des Arabes ou des Tartares, vont à la guerre sous les mêmes chefs auxquels elles sont accoutumées à obéir pendant la paix, sont sans comparaison les meilleures de toutes. Par leur respect envers leurs officiers, leur habitude d’obéir au premier mot, elles approchent le plus des troupes réglées. La milice des montagnards avait quelques avantages de la même espèce, quand elle servait sous ses propres chefs. Cependant, comme les montagnards n’étaient pas des
^ (1) Nous n ayons pas non plus à çxaminer cette appréciation spéciale d’Ad. Smith, nous la reproduisons sans la juger.
pasteurs errants, mais des pasteurs stationnaires, qu’ils avaient des demeures fixes et n’étaient pas, en temps de paix, accoutumés à suivre leurs chefs d’un endroit à un autre, aussi dans les temps de guerre ils étaient moins disposés à les suivre à des distances considérables ou à rester pendant longtemps de suite sous les armes. Quand ils avaient fait quelque butin, ils étaient fort empressés de retourner chez eux, et l’autorité du chef était rarement suffisante pour les retenir. Sous le rapport de l’obéissance, ils ont toujours été fort inférieurs à ce qu’on nous rapporte des Tartares et des Arabes. De plus, comme les montagnards, au moyen de leur vie sédentaire, passent une moindre partie de leur temps en plein air, ils étaient aussi moins accoutumés aux exercices militaires et moins experts au maniement de leurs armes, que ne le sont, dit-on, les Arabes et les Tartares.
Il faut observer néanmoins que des milices, de quelque espèce qu’elles soient, qui ont servi sous les drapeaux pendant plusieurs campagnes successives, deviennent sous tous les rapports de vraies troupes réglées. Les soldats sont exercés chaque jour à l’usage des armes, et étant constamment sous le commandement de leurs officiers, ils sont habitués à cette prompte obéissance qui a lieu dans une armée toujours sur pied; peu importe ce qu ils étaient avant de prendre les armes. Après avoir fait quelques campagnes, ils acquièrent nécessairement le caractère de troupes de ligne. Si la guerre d’Amérique venait à traîner (1) encore pendant une autre campagne, les milices américaines deviendraient, à tous égards, égales à ces troupes réglées qui, dans la dernière guerre, ne se montrèrent pas, pour le moins, inférieures en valeur aux vétérans les plus aguerris de la France et de l’Espagne.
(1) Ceci indique suffisamment la date à laquelle ces lignes étaient écrites.
Cette distinction une fois bien entendue, on trouvera que 1 histoire de tous les siècles atteste la supériorité irrésistible qu’une armée de troupes réglées bien disciplinées a sur des milices.