‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 106 sur 302 · L'Indienne · texte numérisé non relu

L'Indienne

J'avais parcouru^ les rivages du Meschacebé, qui formaient autrefois la barrière méridionale de la Nouvelle-France, et j'étais curieux de voir, au nord, l'autre merveille de cet empire, la cataracte de Niagara. J'étais arrivé tout près de cette chute, dans l'ancien pays des Agannonsioni^, lorsqu'un matin, en traversant une plaine, j'aperçus une femme assise sous un arbre et tenant un enfant mort sur ses genoux. Je m'approchai doucement de la jeune mère, et je l'entendis qui disait :

« Si tu étais resté parmi nous, cher enfant, comme ta main eût bandé l'arc avec grâce ! Ton bras eût dompté l'ours en fureur, et sur le sommet de la montagne, tes pas auraient défié le chevreuil à la course. Blanche hermine du rocher, si jeune, être allé dans le pays des âmes ! Comment feras-tu pour y vivre ? Ton

1 Ici, c'est Chateaubriand qui parle.

- Alala, Épilogue.

» Ici, c'est Chateaubriand aui parle.

* Les Iroquoië.

père n'y est point pour t'y nourrir de sa chasse. Tu auras froid, et aucun Esprit ne te donnera des peau:» pouî >e couvrir. Oh ! il faut que je me hâte de t'allei rejoiudfb pour te chanter des chansons et te présente! mon se'u. »

Et la jeune mère chantait d'une voix tremblante, balançait l'enfant sur ses genoux, humectait ses lèvres du lait maternel et prodiguait à la mort tous les soins qu'on donne à la vie.

Cette femme voulait faire sécher le corps de son fils sur les branches d'un arbre, selon lacoutume indienne, afin de l'emporter ensuite aux tombeaux de ses pères. Elle dépouilla donc le nouveau-né, et respirant quelques instants sur sa bouche, elle dit : « Ame de « mon fils, âme charmante, ton père t'a créée jadis « sur mes lèvres par un baiser; hélas! les miens « n'ont pas le pouvoir de te donner une seconde « naissance. » Ensuite elle découvrit son sein, et embrassa ses restes glacés, qui se fussent ranimés au feu du cœur maternel, si Dieu ne s'était réservé le souffle qui donne la vie.

Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs rouges, festonné de guirlandes d'apios', et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Je m'approchai de celle qui gémissait au pied de l'érable; je lui imposai les mains sur la tête en poussant les trois cris de douleur. Ensuite, sans lui parler, prenant comme elle

' Apios : Plante tubéreuse à lige grimpante, à fleurs 1res odorantes.

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un rameau, j'écartai les insectes qui bourdonnaient autour du corps de l'enfant. Mais je me donnai de garde d'effrayer une colombe voisine. L'Indienne lui disait : « Colombe, si tu n'es pas l'âme de mon fils qui s'est envolée, tu es sans doute une mère qui cherche quelque chose pour faire un nid. Prends de ces cheveux, que je ne laverai plus dans l'eau d'esquine ; prends-en pour coucher tes petits : puisse le grand Esprit te les conserver I »

Et la mère pleurait de joie en voyant la politesse de l'étranger.

Une nuit que les Muscogulges * avaient placé leur camp sur le bord d'une forêt, j'étais assis auprès du feu de la guerre, avec le chasseur commis à ma garde'. Tout à coup j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe, et une femme à demi-voilée vint s'asseoir à mes côtés. Des pleurs roulaient sous sa paupière; à la lueur du feu, un petit crucifix d'or brillait sur son sein. Elle était régulièrement belle; l'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné, dont l'attrait était irrésistible. Elle joignait à cela des grâces plus tendres : une extrême sensibilité unie à une mélancolie profonde respirait dans ses regards; son sourire était céleste.

Je crus que c'était la Vierge des dernières amours, cette vierge qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbutiant et avec un trouble qui pourtant ne venait pas de la crainte du bûcher : « Vierge, vous êtes digne des premières amours, et vous n'êtes pas

* Tribu indienne. Les Muscogulges avec les Siminoles formaient la confédération des Creeks.

'^ Ici, c'est Chactas qui parle.

faite pour les dernières. Les mouvements d'un cœur qui va bientôt cesser de battre répondraient mal aux mouvements du vôtre. Comment mêler la mort et la vie ? Vous me feriez trop regretter le jour. Qu'un autre soit plus heureux que moi, et que de longs embrassements unissent la liane et le chêne ' ! »

La jeune lille me dit alors : « Je ne suis point la Vierge des dernières amours. Es -tu chrétien? » Je répondis que je n'avais point trahi les Génies de ma cabane. A ces mots, l'Indienne fit un mouvement involontaire. Elle me dit : « Je te plains de n'être qu'un méchant idolâtre. Ma mère m'a faite chrétienne ; je me nomme Atala, fille de Simaghan aux bracelets d'or et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous rendons à Apalachucla, où tu seras brûlé. « En prononçant ces mots, Atala se lève et s'éloigne.

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