‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 107 sur 302 · Nuit sentimentale · texte numérisé non relu

Nuit sentimentale

J'entraînai la fille de Simaghan au pied des coteaux qui formaient des golfes de verdure en avançant leurs promontoires dans la savane. Tout était calme et superbe au désert. La cigogne criait sur son nid; les bois retentissaient du chant monotone des cailles, du sifflement des perruches, du mugissement des bisons et du hennissement des cavales siminoles.

Notre promenade fut presque muette. Je marchai à côté d'Atala; quelquefois nous versions des pleurs, quelquefois nous essayions de sourire. Un regard tantôt attaché à la terre, une oreille attentive au chant de l'oiseau, un geste vers le soleil couchant, une main tendrement serrée, les noms de Chactas et d'Atala, doucement répétés par intervalles... 0 pro-

' René, dan? les xVa/c/ies, prisonnier des Illinois, fait la mémo réponse à la Vierge des dernières amours.

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nienade de l'amour! il faut que votre soiivonir soit bien puissant, puisque après tant d'années d'inforlune vous remuez encore le cœur du vieux Cliactas !..,

Le lendemain, la fille du pays des palmiers vint me trouver au milieu de la nuit. Elle me conduisit dans une grande forêt de pins, et renouvela ses prières pour m'engager à la fuite. Sans lui répondre, je pris sa main dans ma main et je forçai cette biche altérée d'errer avec moi dans la forêt. La nuit était délicieuse. Le génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois : on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert '...

J'emportai Atala dans mes bras au fond de la forêt, et je lui dis des choses qu'aujourd'hui je chercherais en vain sur mes lèvres. Le vent du midi, mon cher fils, perd sa chaleur en passant sur des montagnes de glace. Les souvenirs de l'amour dans le cœur d'un vieillard sont comme les feux du jour réfléchis par l'orbe paisible de la lune, lorsque le soleil est couché et que le silence plane sur la hutte des sauvages.

« A lire cette description de nuit, on s'explique l'enthousiasme des contemporains. C'étaient là de.- notes toutes nouvelles et des accents d'une poésie que ceux-là mêmes qui avaient retrouvé la nature. J -J. Rous^eau el Bernardin de Saint-Pierre avaient à peine devinée. « Quand on en est en prose, dit riainte-Beuve, à rendre avec tant d'art par !e vague des sons. l'eiïel de lumière vague et d'ombre, le vague de l'étendue, on e-t armé à saisir aussi prè> que possible el à égaler les nuances pittoresques les plu3 indéfinissables : il n'y a plu un seul progrès à faire qui ne soit un excès.

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